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Études françaises. Vol. 47 No. 1, 2011


Quand se met en place la Ve République et que Charles de Gaulle prend le pouvoir en 1958, il apparaît aux yeux de la majorité des Français comme « l’homme providentiel », le seul capable d’éviter au pays une guerre civile sur fond de guerre d’Algérie. Inséparable en ses débuts de ce providentialisme incarné et du prestige du « Général », confondant à l’instar de son inspirateur son propre destin avec celui du pays et se percevant chargé d’une mission historique, le gaullisme offre un curieux mélange de romantisme patriotique (la France a une « âme » dont « le Général » s’est fait « une certaine idée »), de messianisme historique (l’homme du jour est, selon ses propres termes, « investi par l’histoire ») et d’autoritarisme gestionnaire (renforcement de l’autorité du président, appui sur l’armée, mise en place d’un pouvoir fort, recours direct au référendum en cas de besoin, hiérarchisation pyramidale des prises de décision). À cette base idéologique, rodée depuis la création du Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947, s’ajoute un populisme pragmatique et « bon enfant », de Gaulle s’avérant contre toute attente un remarquable show-man, habile dans l’utilisation du nouveau « média chaud » : la télévision. Mais si le gaullisme marche, et fait marcher, s’il survivra longuement à la disparition de son « lider maximo », c’est parce qu’il utilise au mieux les avantages d’une conjoncture unique et s’impose d’une manière singulière dans l’imaginaire social de l’après-guerre. Tandis que la IVe République de Vincent Auriol et de René Coty n’avait pu se dépêtrer des séquelles immédiates de la Seconde Guerre mondiale, le gaullisme est porteur d’un grand récit héroïco-épique qui rétablit la continuité historique du pays en effaçant la défaite de 1940 et en voilant l’ampleur de la collaboration sous le régime de Vichy. Marchant à la gloire et au culot, ce récit a pour fonction immédiate de renégocier la place de la France dans le monde en redéfinissant la nature et le statut de l’« universalité française » telle qu’elle s’était imposée à travers le classicisme (langue et culture) et la révolution (politique). Avec le mythe « de Gaulle » et l’héroïsation de la geste résistante se développe une nouvelle conception du « fait français », basée sur un régime de singularité : paradoxale et — pour cette raison — efficace, elle postule une curieuse universalité de la différence française, laquelle est une manière d’acter et de neutraliser autant que faire se peut le recul de la France sur l’échelle des puissances nationales. Plus ce recul se prononce, plus la singularité s’accuse et plus l’universalité se revendique. En plus de s’appuyer sur la Résistance et la Libération comme noyaux historiques de cette représentation de l’« universalité minoritaire », ce mécanisme est relayé par une large gamme de représentations corrélées : Vercingétorix est bientôt tenu pour le premier résistant de l’histoire de France et Jeanne d’Arc pour la première héroïne de la Libération. « Au fond, la France éternelle n’avait jamais accepté la défaite », résume Eric Hobsbawm dans son bel ouvrage de synthèse sur l’histoire européenne[1] ; c’est là une représentation forgée par le gaullisme, fondée sur le développement permanent de l’oxymore « souffrante, mais éternelle » et basée sur l’exaltation d’un héroïsme doux aux oreilles de la nation.
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Quand se met en place la Ve République et que Charles de Gaulle prend le pouvoir en 1958, il apparaît aux yeux de la majorité des Français comme « l’homme providentiel », le seul capable d’éviter au pays une guerre civile sur fond de guerre d’Algérie. Inséparable en ses débuts de ce providentialisme incarné et du prestige du « Général », confondant à l’instar de son inspirateur son propre destin avec celui du pays et se percevant chargé d’une mission historique, le gaullisme offre un curieux mélange de romantisme patriotique (la France a une « âme » dont « le Général » s’est fait « une certaine idée »), de messianisme historique (l’homme du jour est, selon ses propres termes, « investi par l’histoire ») et d’autoritarisme gestionnaire (renforcement de l’autorité du président, appui sur l’armée, mise en place d’un pouvoir fort, recours direct au référendum en cas de besoin, hiérarchisation pyramidale des prises de décision). À cette base idéologique, rodée depuis la création du Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947, s’ajoute un populisme pragmatique et « bon enfant », de Gaulle s’avérant contre toute attente un remarquable show-man, habile dans l’utilisation du nouveau « média chaud » : la télévision. Mais si le gaullisme marche, et fait marcher, s’il survivra longuement à la disparition de son « lider maximo », c’est parce qu’il utilise au mieux les avantages d’une conjoncture unique et s’impose d’une manière singulière dans l’imaginaire social de l’après-guerre. Tandis que la IVe République de Vincent Auriol et de René Coty n’avait pu se dépêtrer des séquelles immédiates de la Seconde Guerre mondiale, le gaullisme est porteur d’un grand récit héroïco-épique qui rétablit la continuité historique du pays en effaçant la défaite de 1940 et en voilant l’ampleur de la collaboration sous le régime de Vichy. Marchant à la gloire et au culot, ce récit a pour fonction immédiate de renégocier la place de la France dans le monde en redéfinissant la nature et le statut de l’« universalité française » telle qu’elle s’était imposée à travers le classicisme (langue et culture) et la révolution (politique). Avec le mythe « de Gaulle » et l’héroïsation de la geste résistante se développe une nouvelle conception du « fait français », basée sur un régime de singularité : paradoxale et — pour cette raison — efficace, elle postule une curieuse universalité de la différence française, laquelle est une manière d’acter et de neutraliser autant que faire se peut le recul de la France sur l’échelle des puissances nationales. Plus ce recul se prononce, plus la singularité s’accuse et plus l’universalité se revendique. En plus de s’appuyer sur la Résistance et la Libération comme noyaux historiques de cette représentation de l’« universalité minoritaire », ce mécanisme est relayé par une large gamme de représentations corrélées : Vercingétorix est bientôt tenu pour le premier résistant de l’histoire de France et Jeanne d’Arc pour la première héroïne de la Libération. « Au fond, la France éternelle n’avait jamais accepté la défaite », résume Eric Hobsbawm dans son bel ouvrage de synthèse sur l’histoire européenne[1] ; c’est là une représentation forgée par le gaullisme, fondée sur le développement permanent de l’oxymore « souffrante, mais éternelle » et basée sur l’exaltation d’un héroïsme doux aux oreilles de la nation.

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