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Revue des Deux Mondes janvier 2014


Pour nous qui savons la suite, lorsque nous considérons ces photographies d’adieu, gare de l’Est, nous sommes sidérés par l’ivresse, la joie, la fête. Tous ces jeunes garçons d’à peine 20 ans pour la plupart vont à une mort certaine, ils n’ont aucune idée de la boucherie qui les attend. La guerre, en cet été 1914, a des allures de partie de campagne. « La der des der » : l’a-t-on assez applaudi ! Michel Laval, dans son admirable livre sur Péguy soldat (1) – deux mois à peine, tué en pleine tête dès septembre – a magnifiquement décrit ce moment du départ. Les jeunes recrues vivent dans la conscience évidente qu’il s’agit là d’une guerre de civilisation. Combattre l’Allemagne, c’est combattre la barbarie, défendre le droit issu des profondeurs humanistes du Vieux Continent. Certes, tous les conscrits n’avaient pas lu Montesquieu et beaucoup ignoraient même jusqu’à son existence. Il n’empêche : c’est comme s’ils en étaient imprégnés. Et de fait, ils l’étaient.

On connaît la suite. Loin d’avoir été un duel de valeurs, la guerre de 1914-1918 a été le tombeau de la notion même de valeur. C’est là, précisément, que la commémoration de ce terrible événement peut avoir du sens. Non pas la célébration niaise d’un patriotisme aveugle, mais la conscience qu’un trésor spirituel inestimable a péri dans la boue des tranchées. La Première Guerre mondiale a engendré la seconde, dont nul n’avait l’idée en 1914. Encore les conscrits d’août 1914 pouvaient-ils se sentir solidaires, par-delà les siècles, des armées d’autrefois. Ce ne sera plus le cas en juin 1940, au moment de la débâcle. Les démons du totalitarisme auront pris la main. Une main d’acier. Cent ans plus tard, où en sommes-nous avec cette mémoire ?

L’abondance incroyable de publications suffit à montrer à quel point l’événement touche encore au vif. Le prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaître (2) est la pointe fine d’un Himalaya d’ouvrages historiques, de témoignages de toutes sortes. Il existe quelques photographies de 1870. Rien de commun avec 1914-1918, guerre moderne par excellence et qui coïncide, ce n’est pas un hasard, avec la révolution des avant-gardes, au même moment. Ni le mouvement Dada ni le surréalisme ne sont compréhensibles en dehors de cette dislocation inédite dans l’histoire de l’humanité. Un moment frontière. On ne comprend rien à l’aventure artistique du XXe siècle en dehors de cette « scène primitive ».

C’est ainsi. En ouvrant ce dossier, la Revue des Deux Mondes entend poursuivre la réflexion tout au long de l’année 2014. De quelle dimension spirituelle l’Europe peut-elle s’enorgueillir aujourd’hui qui ne rende pas un son creux, abstrait, technocratique ? La technocratie est-elle le prix à payer pour avoir la paix ? C’est ce que nous essaierons de savoir, au long de cette année, que l’on souhaite heureuse à tous les lecteurs de la Revue, anciens et nouveaux. Qu’ils soient les bienvenus.

Bonne lecture,

Michel Crépu

1. Michel Laval, Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, Calmann-Lévy, 2013.

2. Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013.

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Pour nous qui savons la suite, lorsque nous considérons ces photographies d’adieu, gare de l’Est, nous sommes sidérés par l’ivresse, la joie, la fête. Tous ces jeunes garçons d’à peine 20 ans pour la plupart vont à une mort certaine, ils n’ont aucune idée de la boucherie qui les attend. La guerre, en cet été 1914, a des allures de partie de campagne. « La der des der » : l’a-t-on assez applaudi ! Michel Laval, dans son admirable livre sur Péguy soldat (1) – deux mois à peine, tué en pleine tête dès septembre – a magnifiquement décrit ce moment du départ. Les jeunes recrues vivent dans la conscience évidente qu’il s’agit là d’une guerre de civilisation. Combattre l’Allemagne, c’est combattre la barbarie, défendre le droit issu des profondeurs humanistes du Vieux Continent. Certes, tous les conscrits n’avaient pas lu Montesquieu et beaucoup ignoraient même jusqu’à son existence. Il n’empêche : c’est comme s’ils en étaient imprégnés. Et de fait, ils l’étaient.

On connaît la suite. Loin d’avoir été un duel de valeurs, la guerre de 1914-1918 a été le tombeau de la notion même de valeur. C’est là, précisément, que la commémoration de ce terrible événement peut avoir du sens. Non pas la célébration niaise d’un patriotisme aveugle, mais la conscience qu’un trésor spirituel inestimable a péri dans la boue des tranchées. La Première Guerre mondiale a engendré la seconde, dont nul n’avait l’idée en 1914. Encore les conscrits d’août 1914 pouvaient-ils se sentir solidaires, par-delà les siècles, des armées d’autrefois. Ce ne sera plus le cas en juin 1940, au moment de la débâcle. Les démons du totalitarisme auront pris la main. Une main d’acier. Cent ans plus tard, où en sommes-nous avec cette mémoire ?

L’abondance incroyable de publications suffit à montrer à quel point l’événement touche encore au vif. Le prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaître (2) est la pointe fine d’un Himalaya d’ouvrages historiques, de témoignages de toutes sortes. Il existe quelques photographies de 1870. Rien de commun avec 1914-1918, guerre moderne par excellence et qui coïncide, ce n’est pas un hasard, avec la révolution des avant-gardes, au même moment. Ni le mouvement Dada ni le surréalisme ne sont compréhensibles en dehors de cette dislocation inédite dans l’histoire de l’humanité. Un moment frontière. On ne comprend rien à l’aventure artistique du XXe siècle en dehors de cette « scène primitive ».

C’est ainsi. En ouvrant ce dossier, la Revue des Deux Mondes entend poursuivre la réflexion tout au long de l’année 2014. De quelle dimension spirituelle l’Europe peut-elle s’enorgueillir aujourd’hui qui ne rende pas un son creux, abstrait, technocratique ? La technocratie est-elle le prix à payer pour avoir la paix ? C’est ce que nous essaierons de savoir, au long de cette année, que l’on souhaite heureuse à tous les lecteurs de la Revue, anciens et nouveaux. Qu’ils soient les bienvenus.

Bonne lecture,

Michel Crépu

1. Michel Laval, Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, Calmann-Lévy, 2013.

2. Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013.

Biographie de Jean-Pierre Naugrette

Jean-Pierre Naugrette est né en 1955. Ancien élève de l’École normale supérieure, professeur de littérature anglaise à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, membre du comité de rédaction de La Revue des deux mondes, il est essayiste, traducteur, romancier, et grand amateur de football.

Frédéric Verger est né en 1959. Il enseigne le français dans un lycée de la banlieue parisienne. Arden est son premier roman.

Renaud Girard est grand reporter et chroniqueur international du Figaro. Il a couvert tous les conflits du Moyen-Orient depuis 1984. En 2005, il a publié Pourquoi ils se battent ? Voyages à travers les guerres du Moyen-Orient (Flammarion, prix Montyon de l’Académie française) ; en 2006, La guerre ratée d’Israël contre le Hezbollah (Perrin) ; en 2010, Retour à Peshawar (Grasset).

Cette édition totalement inédite des textes d'Al-Qaida a été publiée aux PUFen 2005 dans la collection "proche Orient", que dirige Gilles Kepel. Elle est rééditée en "Quadrige" avec une préface inédite de G. Kepel et une actualisation portant principalement sur al-Zawahiri et al-Zarqawi (mort en Irak depuis). Tout l'intérêt de l'ouvrage est de présenter en vis-à-vis des extraits de textes des quatre figures de l'islamisme contemporain, et des commentaires et des analyses de spécialistes des mouvements islamistes contemporains.  

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