Anne-Marie Garat

  • Aden

    Anne-Marie Garat

    Aden. Aden Seliani est entré par effraction dans la mémoire d'un cerveau informatique. Il n'en sortira qu'au prix d'un voyage vers lui-même, longtemps différé. Entre Paris, où il vit, New York et la banlieue de son enfance, Villeneuve-Saint-Georges, trois jours et trois nuits d'allers et retours urbains anarchiques, qui sont aussi un déplacement entre l'histoire de l'Europe contemporaine et sa propre histoire de fils d'immigrés, pleines du bruit des guerres, dans le nuage atomique du siècle. Il marche, il prend des métros, des trains de banlieue, croise des êtres aussi divisés que lui, prisonniers des frontières intérieures et orphelins de la mémoire : Iana, sa mère mourante, et son mari Otar ; Owen l'Américain ; Kerin, l'Irlandaise ; Li Song et son père ; et le professeur du collège qui rôde dans la gare...
    Mais il n'y a d'autre ailleurs à espérer que nous-mêmes.
    A travers le roman de Aden Seliani, cet homme "qui a atrocement mal et oublie chaque jour de s'en souvenir", Anne-Marie Garat nous donne un livre d'une pénétration et d'une force singulières sur la condition contemporaine. Comment, cahoté par l'histoire, privé un peu plus chaque jour de repères et de véritable langage, s'adopter soi-même pour pouvoir à nouveau partager ?

  • Joseph aime Odile, il aime István, son ami de jeunesse, il aime aussi Christine, et Alicia, une fille étonnante, spécialiste du magdalénien, et aussi sa tante Emma. Il aime observer son jardin, à la jumelle ou à l'oeil nu, il aime être nu. Mais voici qu'il y a un mort depuis huit jours dans le jardin, près du clapier à lapins.
    Odile est absente, et ce week-end István arrive de Budapest, par le train du soir. Alors Joseph se demande où est l'anomalie, quel couteau il a perdu, quelle femme le guette aux Galeries Lafayette. Il se demande pourquoi István, son meilleur ami, file nuitamment un homme dangereux sur les quais de la Seine; et s'il a vraiment reconnu Alicia dans un peep-show de Milan; pourquoi il garde dans ses poches la photo d'une femme nue en posture acrobatique, du sable dans une boîte, un ticket de consigne de la gare de l'Est. Enfin Joseph voudrait savoir quelque chose. Mais on apprend toujours trop tard qu'il aurait fallu ne pas entendre, ne pas voir. Et nous vivons avec les ombres, avec les fantômes.

  • Cette chose si délicatement ordinaire et cruelle qu'est l'expérience de la mort, comment la dire, comment l'écrire ? Comment lui trouver un traitement approprié quand aucun traitement, précisément, n'a pu s'appliquer ni à mon père, ni à ma soeur, morts tous les deux à quelques semaines d'intervalle, de mort lente ? Comment collecter sans vomir cette langue noire de la mémoire, ce mal ?J'ai pensé à Bohumil Hrabal juché sur son toit en pente au soleil de Prague, assis sur sa chaise aux pieds sciés, il écrit en équilibre instable, et soudain cet hiver il est mort, il est tombé du toit. Et ça m'a fait peur, car tout ce que je croyais impossible perdu enfoui, gravement détérioré vraiment incinéré massacré s'est mis à crier, crier.Comment se remettre d'aplomb chaque matin, comment tuer la peur ?Comment tuer la peur, je me le demande.A.-M. G.

  • Merle

    Anne-Marie Garat

    Quelle mise en scène, vous avez remarqué? On dirait une photographie filmée, tant est immobile. Tout est immobile. Le seul signe animé, le seul signe que c'est du cinéma, c'est le ventilateur. Il fait bouger le voile, il balaie le visage avec de la lumière comme un pinceau de cinéma primitif. C'est ce qu'on appelle du cinéma d'animation. Je vais vous dire, si vous mon avis : pour moi, cette femme est aussi morte que le troupeau de spécimens du musée. Il n'y a que le cinéma pour nous donner la grande illusion de rendre vivants les morts. Pour ressusciter Lazare et le sortir du tombeau. Lèvre-toi et marche. Et on remonte le temps, on remonte la pendule à l'envers, à rebours des fleuves, à l'envers des histoires, la trajectoire de l'accident, le saut du suicidé dans le vide, l'invention de la créature, on remonte avent le péché originel, dans la nuit préhistorique.-Pas du tout, dit Merle, on ne remonte rien. Quand c'est monté, c'est fini. Quand c'est filmé, c'est sans recours, ça a eu lieu et on n'y peut plus rien, c'est devenu historique.-Si vous voulez, dit Chaplain, conciliant. Alors, comme ça, vous vous appelez Merle ?-Merle, oui, dit Merle, interdite.-C'est un drôle de nom d'oiseau, Merle, pour quelqu'un.-C'est le mien. »

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