Barbara Bohac

  • Faire « vibrer la corde bouffonne » en poésie, tel est le programme que s'assigne Théodore de Banville au seuil de ses Odes funambulesques en 1857. Et l'auteur de noter aussitôt que, depuis Les plaideurs de Racine, l'essai n'a guère été suivi d'exemples en littérature française. Alors qu'elle représente une voie résolument originale, l'histoire des liens qui unissent poésie et comique lui apparaît trop fragile et discontinue. Sans doute l'observation de Banville s'explique-t-elle dans l'immédiat par la résistance qu'opposent à un tel projet les exigences métriques. Elle a ceci de capital néanmoins qu'elle met l'accent sur trois composantes majeures. La première est liée au sens même de « poésie », conçue extensivement, et proche sur le plan notionnel du grec poïein (« création », « fabrication »). La deuxième qui prend appui sur Racine apparie cette définition à l'art dramatique, dans lequel la poésie puise à parts égales ses moyens, et tend par conséquent à brouiller de manière irréversible les limites génériques. La dernière a trait à une référence dotée de la valeur critique d'un hapax. Certes, Les plaideurs ne constituent pas un accident dans l'oeuvre racinienne, et ne dérogent pas aux principes de la raison classique. Mais ils n'en sont pas non plus la dominante.

  • Il fallut attendre l'avènement d'un nouveau millénaire pour voir paraître l'oeuvre narrative de Théophile Gautier dans l'inestimable « Bibliothèque de la Pléiade ». Jusqu'à présent, la critique a tenté de déterminer la place de cet inclassable dans l'histoire littéraire et de faire connaître ses oeuvres méconnues ainsi que ses écrits sur l'art, le théâtre, la danse, le ballet. Alors que l'on célèbre le bicentenaire de l'auteur, le temps est venu d'approfondir la question non seulement de son esthétique, mais aussi de son enracinement dans le monde, c'est-à-dire de sa philosophie. Comme l'écrit Milan Kundera, « dans l'art, la forme est toujours plus qu'une forme. Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu'est-ce que l'existence humaine et où réside sa poésie ? » Le lecteur de l'oeuvre de Gautier rencontre-t-il des pistes de réponse à ces questions fondamentales ou alors la visite-t-il hâtivement comme un musée poussiéreux? L'enthousiasme des chercheurs de l'Amérique et de l'Europe invités à relire l'oeuvre de Gautier à l'occasion de son bicentenaire montre bien sa vitalité, son foisonnement, sa richesse, mais aussi la nécessité et la fertilité d'un questionnement philosophique qui prend racine dans sa force et sa signification. Les perspectives adoptées ici permettent en outre de renouveler l'éclairage porté sur cette oeuvre remarquable. Gautier, comme il vous plaira, c'est-à-dire tel qu'il se donne à lire et à penser au XXIe siècle.

  • À la fin du xixe siècle se développe dans le sillage des efforts décadents et symbolistes une poétique du silence « dont Mallarmé est généralement tenu pour l'initiateur et le responsable », et ce, en raison de sa promotion comme chef de file de ces nouvelles tendances. Que l'aîné soit demeuré circonspect à l'égard de ses émules avec lesquels il était loin de partager toutes considérations n'enlève rien à l'évidence d'un legs persistant dans la façon d'aborder son oeuvre, cet héritage fût-il soumis à des variations de perspective au gré des préoccupations de la critique. En effet, les études qui articulent silence et modernité sous l'égide de Mallarmé sont légion. De simples considérations formelles et stylistiques sur l'écriture du fragment ou sur la notion d'hermétisme et d'obscurité sémantique (le « silence » du sens), elles peuvent aller jusqu'à appuyer le constat d'Adorno du défaut d'une parole poétique qui ne soit obscène après la barbarie politique du xxe siècle en suggérant exemplairement les limites du dire.

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