Eric Mechoulan

  • Comment penser cette expérience qui consiste à lire des textes, mais aussi des fichiers audio ou des tableaux abstraits, des personnes ou des situations ? Quel genre de communication et de conception du social implique-t-elle ? Étymologiquement, lire c'est cueillir des plantes pour composer des remèdes. La lecture relève d'une thérapeutique sociale que les récentes ou anciennes théories du soin (du care) peuvent nous aider à comprendre. La lecture n'est pas le simple décodage de signes ; elle doit être intégrée à une histoire des médias et à une théorie de la justice. Si celle-ci n'est pas seulement un établissement des rapports de droits entre individus, mais surtout des manières attentives de relier les êtres, des façons d'en prendre soin, alors l'expérience de lecture, avec les rapports amicaux qui peuvent y être inscrits, devient un modèle pour la vie la plus ordinaire. Modèle, en particulier, pour repenser ce qu'est l'esprit critique et la faculté de juger à partir du moment où on les saisit dans une politique des transmissions. Illustration de couverture : © Christian Müller | fotolia Pour Delphine et Ferdinand, les belles surprises de la vie « Toute vie s'adresse à quelqu'un et c'est dans cette mesure - et uniquement dans cette mesure - qu'elle a un sens, même si le sens de la vie reste par ailleurs totalement obscur. » Imre Kertész, Journal de galère

  • On assiste depuis deux ou trois décennies à un engouement pour la mémoire qui touche les savoirs les plus variés autant que les institutions de l'État ou les publicitaires en mal d'idées. Les sociétés modernes avaient pourtant toujours semblé miser plus sur l'originalité du présent ou l'investissement dans l'avenir que sur le retour ou les reprises du passé. Comment comprendre alors cette résurgence?
    Il existe, en fait, diverses façons de se débarrasser du passé. Les sociétés traditionnelles, en le sacralisant, en agissant en son nom, impliquaient activement l'ancien dans l'actuel : le passé n'est pas un problème s'il définit le présent. Or, depuis le passage à la modernité, c'est la culture qui donne identité et valeurs aux communautés, à charge pour les historiens de comprendre un passé mis à distance, et d'autant plus énigmatique. La culture s'affranchit alors du passé en l'archivant, en le marquant du sceau du patrimoine, en l'expliquant.
    En étudiant certains cas littéraires et intellectuels exemplaires, Éric Méchoulan retrace les moyens qui ont permis de « mettre en culture » la mémoire. Ainsi, on peut mieux comprendre comment celle-ci a quitté le coeur de la vie sociale, et pourquoi elle reprend aujourd'hui le devant de la scène. Une réflexion troublante et nécessaire sur les bons usages de la mémoire... et de l'oubli.
    Éric Méchoulan est professeur au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal et directeur de programme au Collège international de philosophie de Paris. Il a entre autres publié, dans la collection «Espace littéraire» des PUM, Le livre avalé. De la littérature entre mémoire et culture (Prix Raymond-Klibansky 2005-2006).

  • Traditionnellement, la métaphysique est la science qui s'occupe de l'origine de nos idées. Pourquoi ne pas alors repartir d'elle pour éclairer le cheminement de ces objets d'histoire qu'on appelle « idées » et qui ressemblent parfois, dans la nuit du passé, à ces étoiles mortes dont l'éclat nous touche encore ? Plutôt que de la révoquer en bloc, en fantasmant ses dépassements sans se soucier de son historicité, il vaudrait mieux s'appliquer à en retracer le cheminement, jusque dans la matérialité de ses inventions. Dès Platon, dès Parménide, elle a peut-être plus à voir avec les problèmes de transmission qu'avec les hauteurs éthérées du suprasensible. Le projet de ce livre est alors triple. D'abord une sorte d'aller-retour : réfléchir sur l'histoire des idées en cherchant dans la tradition métaphysique une certaine fabrique de l'idée d'idée ; et pratiquer l'histoire des idées en prenant pour objet d'analyse cette même tradition métaphysique et sa fabrication. Enfin, compléter ce double mouvement en mettant au premier plan les problèmes de transmission (dans lesquels apparaissent et transitent les idées) plutôt que de les considérer comme de simples supports transparents pour des idées déjà créées et donc prendre le parti de ce que j'appellerai « intermédialité », ce qui implique d'éclairer ce que ce nom recouvre.

  • Une histoire de l'Ecole normale supérieure, replacée dans le contexte général des grandes écoles et de leur rôle dans les élites intellectuelles de la République.

  • La littérature telle que nous l'entendons aujourd'hui date du Siècle des lumières. Auparavant, les constellations sociales où brillent les oeuvres étaient tout autres ; on était loin, en particulier, d'une évidente autonomie, telle qu'elle apparaît constitutive de la sphère littéraire à partir de 1850. Comment alors concevoir la littérature quand elle n'est pas autonome ? Qu'est-ce que « la littérature d'avant la littérature » ? Selon quelles cristallisations historiques l'art des oeuvres d'écriture s'est-il transformé ?
    Ce livre s'attache à montrer comment la littérature existe en fonction du passage, inégal et incertain, de société de mémoire à société de culture. Si l'émergence de la littérature est bien contemporaine de l'invention de la culture comme mode d'organisation ou de représentation de la société, c'est la tradition ou la mémoire qui ont d'abord permis aux hommes de se représenter à eux-mêmes la légitimité de leur communauté et de leurs façons de vivre ensemble.
    Historiens, critiques littéraires, sociologues et tous ceux qui souhaitent lire l'histoire de la littérature sous un angle différent découvriront quelques fragments du grand labyrinthe de l'histoire dans cet essai d'une profonde érudition.
    Éric Méchoulan est professeur au Département d'études françaises de l'Université de Montréal. Il est aussi directeur de programme au Collège international de philosophie de Paris. Il a déjà publié Le corps imprimé : essais sur le silence en littérature (Éditions Balzac) et Pour une histoire esthétique de la littérature (PUF).
    o Prix Raymond-Klibansky de la Fédération canadienne des sciences humaines, 2005-2006
    o Finaliste, Prix du Gouverneur général du Canada, 2005

  • L'histoire est connue : tout commence quelque part en Grèce antique, alors que logos et mythos se confondaient en une seule voix dans la parole sacrée (hieros), jusqu'à ce qu'au siècle de Platon, une méfiance philosophique provoque la séparation entre les légendes fabuleuses et la recherche de la sagesse. La philosophie n'a peut-être d'autre origine que cette méfiance à l'égard du mythos, méfiance fascinée cependant, qui maintient à distance en même temps qu'elle semble répondre sans cesse au chant des sirènes narratives, attachée au mat de la raison.
    Cependant, la narrativité, comme l'a montré Paul Ricoeur à maintes occasions, notamment à propos de l'histoire, cette autre discipline soupçonneuse, ne se limite pas au simple fait de raconter de la fiction. Il y a de la narrativité jusqu'à la limite de la pure syntaxe, pourrait-on dire. À partir du moment où les mots sont arrangés de façon à représenter un monde, parler de ce monde ne peut aller sans le présenter d'une certaine manière, sans lui donner une cohérence quelconque, c'est-à-dire en somme sans le raconter, ce dont ne se prive pas bien sûr la philosophie, ni l'histoire d'ailleurs, comme le soulignent heureusement depuis quelques décennies de nombreux historiens et non des moindres, que l'on pense à Michel de Certeau. La racine du fait narratif est ainsi enfouie beaucoup plus creux que ne le laissent croire les récits philosophiques d'affranchissement du narratif (dont il faudrait dresser un inventaire exhaustif, si la chose était possible). Mais affirmer cela, c'est du même coup prendre en compte l'inverse, à savoir que la racine philosophique est elle aussi très profondément enfoncée dans le terreau narratif et que le récit ne fait pas que raconter, il fait mieux : il pense en racontant. Ce dossier voudrait donc, à partir de quelques exemples, montrer ce double jeu de la pensée et du récit en examinant à l'oeuvre la pensée se racontant ou le récit pris en flagrant délit philosophique.

  • Intitulé « inclure (le tiers) », ce numéro réuni des essais et des études qui abordent la question du tiers afin d'alimenter une réflexion de portée générale tout en visant à affiner l'analyse de certaines situations mettant en jeu des tiers, ou du Tiers, et à expérimenter sur l'étude d'oeuvres cinématographiques une entrée par le tiers dans l'étude des médialités. Les textes sont en grande partie issus d'une réflexion amorcée lors d'un atelier scientifique initié par Djemaa Maazouzi et Marion Froger, intitulé « Adresses au tiers et postures des tiers dans le partage des mémoires », qui s'est tenu à Montréal en avril 2012.

  • En ce début de siècle, rien ne semble plus présent que le passé. Qu'est-ce donc qui nous passionne autant ? Les essais recueillis dans ce volume abordent diverses facettes de notre rapport au passé. Que ce soit dans les arts médiatiques, la littérature et le cinéma, par la musique, l'histoire ou l'architecture, en fonction de notre expérience de la ville ou du quotidien, ce sont à chaque fois nos manières de recycler la mémoire, et donc, aussi, de mettre en pratique l'oubli, qui sont attentivement analysées.

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