Langue française

  • Sartre écrit, dans Plaidoyer pour les intellectuels, que l'intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, quand Beauvoir - à l'évidence - se mêle de ce qui la regarde, dans ses livres Le Deuxième Sexe, La Vieillesse. La question sexe/genre s'impose désormais comme problème théorique, mais l'objet de pensée échappe encore à la sérénité académique, comme à la légitimité scientifique.
    L'étudiante Geneviève Fraisse a compris que la philosophie était le bastion le plus solide, parce que le plus symbolique, de la prérogative masculine. Alors il fallait chercher les mots possibles de l'émancipation féministe, de la démocratie exclusive au consentement par exemple, pour leur donner une consistance conceptuelle et les colporter sur les chemins de l'universel. L'histoire est un bon matériau, les textes anciens comme l'actualité récente, voire les événements tel Metoo. Car il faut s'introduire dans la tradition pour mieux la subvertir.

  • Un anniversaire de naissance - elle aurait cent dix ans en 2018 - convoque les souvenirs. Geneviève Fraisse évoque le parcours de celle qui se voyait en "correspondante de guerre' au coeur de l'histoire philosophique, politique et littéraire.
    Comment Simone de Beauvoir, qui use si souvent du mot "privilège, place-t-elle son désir de connaître et de se connaître au coeur du Privilège de la pensée que le XXe siècle lui a accordé ? Formidable espace que celui de la femme savante, pensante, tout éblouie par ces lumières intellectuelles offertes, enfin sans limites, au sexe féminin.
    Pourquoi se pose-t-elle alors la question du deuxième sexe, de l'autre sexe ? Pourquoi, surtout, introduit-elle l'idée d'un "devenir" de la femme, d'une histoire peut-être, qui produirait enfin un écart après tant de siècles répétitifs ?
    Commémorer une grande figure, telle Simone de Beauvoir, n'est pas une affaire d'héritage ou de transmission dans le cadre d'une histoire des femmes, encore fragile, trop peu légitime. Il s'agit, plus sûrement, de découvrir la possibilité d'une appropriation ; il ne faut pas recevoir, mais prendre.

  • L'écho que cet ouvrage n'a cessé de rencontrer depuis sa parution en 1989 au milieu des fastes du bicentenaire de la Révolution tient à son objet, alors tout à fait pionnier : l'exclusion des femmes des affaires de la Cité par la Révolution même qui émancipa politiquement les sujets en citoyens.
    Car la Révolution française tint, y compris chez ses éléments les plus avancés, à marquer la différence des sexes : elle est traversée - chez Sylvain Maréchal, Constance de Salm, Mme Gacon-Dufour, Cabanis, Mme de Staël, Condorcet, Fourier, Stendhal, de Maistre ou de Bonald - par la question de savoir si le génie peut exister chez une femme, si le sexe de la femme est en rapport avec son cerveau, si les femmes ont le même droit à l'éducation que les hommes, donc à une future citoyenneté.
    Cette volonté, qui agite la France bien au-delà de 1789, de marquer une différence entre les sexes là où l'émancipation politique a effacé les différences entre les êtres permet enfin de comprendre pourquoi la démocratie française devint pour les femmes, jusqu'en 1945 légalement du moins, une démocratie exclusive.

  • Les femmes et leur histoire, car écrire l'histoire des femmes ne peut se limiter au seul usage des règles et méthodes de la discipline historique. L'histoire des femmes dépasse l'opposition commune entre le réel et sa représentation, et la quête de la place du sujet dans cette opposition : elle renvoie, en effet, fondamentalement à la différence des sexes, à la manière dont les philosophes ont pensé cette différence, aux modalités grâce auxquelles législateurs et acteurs de l'histoire ont bâti avec cette différence l'ordre politique.
    Écrire l'histoire des femmes oblige donc à lier ensemble, dans la construction de l'objet historique, les systèmes de la philosophie - de Rousseau à Derrida - et les données empiriques de l'histoire - des initiatives révolutionnaires à l'inscription de la parité dans la Constitution. Des figures singulières du combat féministe - telles Madame de Staël, George Sand, Louise Michel, Clémence Royer ou Madeleine Vernet - côtoient donc dans cet ouvrage l'analyse serrée de grands discours ou textes fondateurs de l'exclusion comme de l'inclusion des femmes. Parce que, nous montre Geneviève Fraisse, la question des femmes fut de réintroduire dans l'histoire, c'est-à-dire de prendre part à l'énigme du devenir plutôt que de continuer à être représentées comme des énigmes de la nature.

  • Tout a commencé avec le Contrat social, lorsque, refusant l'analogie monarchique entre famille et État, Rousseau pose la dissociation entre domestique et politique, entre la famille et la Cité. Cette séparation des "sphères" est avant tout une séparation des gouvernements - gouvernement domestique et gouvernement civil. Elle signe la fin d'une comparaison entre le pouvoir du père et celui du Roi. Au lendemain de la Révolution française, Muse de la raison prenait acte d'une "démocratie exclusive", au détriment des femmes. Les deux gouvernements poursuit la réflexion en montrant comment l'établissement de "sphères" distinctes a freiné la construction démocratique de l'égalité des sexes.
    Aussi l'enjeu est-il désormais de penser à nouveau ensemble les deux gouvernements, le domestique et le politique, et de trouver une articulation originale, par-delà toute "conciliation" ou "réconciliation", entre vie familiale et vie sociale.

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