Genevieve Zubrzycki

  • N'ayant jamais fait l'objet d'une définition officielle, même dans les rares États ayant pourtant officiellement proclamé le principe aux fondements de leur organisation constitutionnelle, la laïcité n'a pas de contenu propre. Les significations qu'on lui attribue évoluent au gré des contextes historiques et des enjeux politiques. Ce faisant, la liberté conceptuelle qui en découle favorise la diffusion de représentations multiples - toutes légitimes - de ce qu'est la laïcité, ce qui contribuent à nourrir le débat scientifique. La polysémie inhérente au terme « laïcité » rappelle ainsi au chercheur le caractère dynamique de la réalité sociale qu'il a pour but d'analyser. S'inscrivant dans cette perspective, ce texte insiste sur l'importance des recherches sociographiques sur la laïcité, l'étude de ses trajectoires historiques, de ses fondements philosophiques, de ses ancrages juridiques et des débats sociaux qu'elle suscite s'avérant désormais indispensable à l'analyse compréhensive de l'objet « laïcité ».

  • Le 24 juin 1969, de jeunes manifestants qui suivent le défilé de la Saint-Jean-Baptiste s'emparent du char allégorique dédié au saint patron des Canadiens français et le renversent. L'imposante statue du prophète tombe au sol et sa tête s'en détache. Dans les jours qui suivront, on interprétera cet acte violent en le rapprochant du récit biblique de la vie du saint : les médias et le public qualifieront l'incident de « décapitation du Baptiste ». Cette mort symbolique sonnera le glas des défilés et débouchera sur l'institutionnalisation de nouveaux modes de célébration nationale. La sécularisation de ce rendez-vous collectif annuel s'ajoute aux nombreuses manifestations du passage de l'identité canadienne-française à l'identité québécoise, mais la part de religiosité qu'elle contenait autrefois persiste sous d'autres formes.

    Aux yeux de la sociologue Geneviève Zubrzycki, malgré le rejet violent de la religion issue de la Révolution tranquille, la « priest-ridden province » d'autrefois cache un squelette dans son placard comme on traîne une douleur à un membre fantôme. Jean Baptiste décapité aborde la relation changeante qu'entretiennent le nationalisme, la religion et la laïcité dans une société qui, jusqu'à la fin des années 1960, entretenait un lien indissociable entre identité nationale et religion. L'analyse est originale, parce qu'à la différence de plusieurs penseurs des sciences sociales, la sociologue de Chicago adopte une théorie du nationalisme qui inclut le religieux comme facteur collectif persistant. Cela donne lieu à l'élaboration d'une politique des symboles avec en son centre le concept de « révolte esthétique ». Les sermons, les statues, les chansons, les hymnes, les photos ou les chars allégoriques sont aussi importants que les institutions et les rapports de force dans la compréhension du processus de sécularisation au Québec. Ainsi, la pertinence d'une sociologie visuelle et matérielle de l'identité collective pour le Québec, mais aussi pour d'autres sociétés, s'impose au lecteur.

    Jean-Baptiste décapité emprunte des chemins déjà fréquentés par la sociologie québécoise en y apportant un éclairage nouveau. Il éclaire aussi les débats sensibles autour de l'immigration, des accommodements raisonnables et des signes religieux. Qu'on se le tienne pour dit, les Québécoises et les Québécois continuent de porter un « regard sacré » sur plusieurs phénomènes culturels, sociaux et politiques.

empty