Jean-Paul Sermain

  • À l'aube du XVIIIe siècle, Antoine Galland révélait à l'Europe le premier grand chef-d'oeuvre de la littérature en langue arabe : Les Mille et une nuits, porte ouverte sur un nouveau monde et sur une culture du conte originale. Émerveillé, l'Occident découvrit les voyages de Sindbad, les aventures d' Aladdin et les tribulations d'Ali Baba. Galland était un orientaliste ; après avoir traduit bon nombre de manuscrits syriens du Moyen Âge et recueilli d'antiques contes arabes, il sut les adapter à la culture française, et composer de nouvelles histoires. Galland, traducteur-auteur, a ainsi participé à la formation des Mille et une nuits : introduisant dans la pensée et le conte français une oeuvre orientale, il créait dans la pensée et le conte oriental une oeuvre française. De cette hybridation heureuse, ce livre nous propose de retrouver les fruits abondants, le charme des anti-héros, un réalisme enchanté, un style inédit de littérature populaire, des héroïnes entre sérail et salon.

  • Marivaux s'est-il occupé de mettre en scène ses pièces? Non pas matériellement certes, mais il écrit en pensant à la scène. Seule la présence des acteurs sur les planches permet de saisir une expérience vécue. Elle seule rend sensible la violence des relations, la joie d'être ensemble ou le bonheur de l'amour. Inspiré par l'oeuvre des plus grands (Molière, Regnard, Racine, Perrault, Prévost), Marivaux fait de ce passage à la scène une science de l'homme. Avec ses interprètes et les spectateurs, il découvre le sujet moderne dans l'inconstance des désirs et la concurrence des appétits.
    Cette lecture de l'ensemble du théâtre de Marivaux propose de restituer une dramaturgie à vocation anthropologique. Elle considère l'action qui se forme devant le public, l'espace de la scène investi par les regards et les rencontres, le temps de la représentation appréhendé par les personnages et médiatisé dans le rythme syncopé des dialogues. Les pauses de la rêverie y alternent avec les bruits de la ville.

  • Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, La Chatte blanche, La Belle et la Bête : autant de titres gravés dans nos mémoires. Par un coup d'audace, des hommes et des femmes de lettres s'emparèrent, en plein âge classique, de ces contes transmis de bouche à oreille pour les transformer en oeuvres d'art. On leur reproche parfois d'être désuets, misogynes, moralisateurs ; on ne voit plus à quel point ils ont été novateurs, féministes, libertaires, nostalgiques d'une enfance avide de mirifique. Voici cet éventail de contes pour la première fois exploré dans toute sa diversité. On voit Perrault et ses amies exploiter le fantastique pour dénoncer l'oppression des femmes, Galland réunir les aventures merveilleuses et licencieuses des Mille et une nuits, ses confrères orientalistes accumuler les trouvailles, pédagogues et philosophes inventer des récits prodigieux. Tous créent un genre nouveau tissant des liens subtils avec le récit libertin, le roman gothique et le conte moral. On découvre alors toute la force poétique de ces " compositions enchantées " qui conduisent à la pensée par le rêve, à l'émotion par l'artifice, au fantastique par le merveilleux.

  • C'est un joli tableau conservé à La Haye dans la collection de la Mauritshuis, tout près de La jeune fille à la perle de Vermeer. On y voit une femme endormie ; elle s'est cachée derrière un rocher, à l'abri de la végétation, pour profiter d'un moment de repos. Toute son attitude est relâchée, son corps détendu, sa tête renversée, ses yeux clos : elle est visiblement fatiguée de la chasse qui a dû l'entraîner jusque-là, puisqu'on remarque son arc, son carquois et ses flèches déposés à ses côtés.

  • Le xviiie siècle constitue un moment charnière dans l'histoire du roman français. Des mémoires fictifs au récit sentimental, en passant par le roman épistolaire, le genre se diversifie en affirmant de plus en plus son ancrage dans l'expérience des lecteurs[2]. Libérés des alibis épiques ou historiques qui freinaient encore leurs devanciers baroques et classiques, les romanciers procèdent à une exploration systématique des possibles formels ou thématiques de la fiction romanesque. L'expansion du lectorat et l'émergence de nouvelles médiations éditoriales (publications sérielles, collections) donnent lieu à ce que certains historiens ont identifié à une révolution de la lecture du roman, dont témoigne entre autres le célèbre Éloge de Richardson de Diderot[3] : inspirés par la Clarissa de Richardson ou La nouvelle Héloïse de Rousseau, les lecteurs de l'époque revendiquent une lecture que dominent la sensibilité et la subjectivité[4]. Ce double mouvement d'élargissement - de la forme romanesque et de son public - s'accompagne par ailleurs d'une importante réflexion théorique : plus que jamais le roman ne fait l'objet de discours, de débats, de discussions de plus ou moins grande ampleur. Dans sa cinquième édition (1798), le Dictionnaire de l'Académie française peut ainsi prendre acte de la réflexion romanesque développée depuis un siècle, et opérer une première variation dans la définition du terme « roman », qui était resté identique depuis 1694. Le roman cesse alors d'avoir pour contenu exclusif la matière « romanesque » des « aventures fabuleuses, d'amour, ou de guerre » ; il offre aussi au lecteur « des fictions qui représentent des aventures rares dans la vie, et le développement entier des passions humaines[5] ». Cette affirmation du roman et de sa lecture, cette reconnaissance de son pouvoir et de sa valeur exploratoires, rendront possible la légitimation du genre dans la première moitié du xixe siècle.

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