Jean-Pierre Chrétien

  • En 1912 les colonisateurs allemands, présents au Burundi depuis 1896, fondent au centre du pays une nouvelle ville, Gitega, destinée à en devenir la capitale. Quatre ans après, la Guerre mondiale les force à abandonner ce chantier aux conquérants belges venus du Congo. Gitega offre un exemple de création ex nihilo d'une ville à vocation administrative et commerciale. A partir des archives coloniales et des témoignages de vieux Burundais, cette histoire a pu être reconstituée au ras du sol : le choix du site sur un plateau herbeux, la difficile collecte des matériaux et le recrutement d'une main-d'oeuvre, le désarroi de la population locale face aux nouvelles disciplines et les calculs de ses chefs, le lancement du commerce dans une région où la monnaie était quasi absente, l'ébauche d'une scolarisation. Gitega, de 1912 à 1916, est comme un microcosme de la logique coloniale, avec sa brutalité et ses ouvertures. Par delà tout exotisme, cette situation à l'ouest de l'Afrique orientale allemande évoque aussi celle du Far west américain à la même époque. On y retrouve les agents d'un ordre impérial en construction sur le terrain, mais aussi les jeux d'aventuriers de toutes origines (ici asiatiques et africaines), habituels dans les situations porteuses de nouvelles frontières économiques et culturelles qui rêvent de profits souvent illusoires. Jean-Pierre Chrétien, historien, a mené des recherches au Burundi depuis une cinquantaine d'années et publié de nombreux ouvrages sur la région des Grands lacs. Il est directeur de recherche émérite au CNRS, dans le cadre du CEMAF (Paris 1) et associé au LAM (Bordeaux).

  • La région des lacs de l'Afrique orientale est devenue synonyme de catastrophes. Pourtant son histoire séculaire est particulièrement riche : des densités humaines impressionnantes, un potentiel agro-pastoral remarquable, une inventivité politique et religieuse étonnnante. Le regard européen qui se porte sur elle depuis la fin du XIXe siècle, fasciné au premier abord par la civilisation qu'il découvrait en plein coeur du continent, n'a pas tardé à piéger ces peuples africains dans ses calculs et ses fantasmes. Il fallait conserver cette réserve humaine dans un ordre "féodal", qui convenait apparemment si bien à la vision raciale de l'histoire dans laquelle se comlpaisait la pensée coloniale. [saut de ligne] Ce qu'on appelle aujourd'hui "Afrique des grands Lacs", avec ses haines fonctionnant en boucle, s'est forgée dans ce contact, où acteurs étrangers et locaux portent des responsabilités spécifiques. Comment réfléchir sur cette région et son avenir sans démêler cette histoire complexe, qui est celle du XXe siècle, l'âge des extrêmes comme l'a écrit Hobsbawm ?

  • La première édition de ce livre, en 1997, se présentait comme le prolongement intellectuel du travail de deuil qu'appelaient le génocide des Tutsi et les massacres d'opposants hutu perpétrés au Rwanda en 1994, mais aussi les massacres commis au Burundi en 1993. Seuls les chapitres généraux de la première édition ont été gardés, complétés par une conclusion actualisée. Quinze ans plus tard, le défi reste le même : celui de la réduction de la réalité génocidaire, qui hante cette région d'Afrique depuis un demi-siècle, à des « colères populaires spontanées » ou à des « guerres ethniques », c'est-à-dire à des massacres sans responsabilités. L'opinion publique reste souvent attachée à ces clichés, en fonction de préjugés persistants sur une Afrique exotique, « continent des ténèbres » et des « violences ataviques ». Toute une littérature, en France, continue étrangement à jouer de cette ignorance. Jean-Pierre Chrétien, qui a travaillé sur ces pays depuis plus de 40 ans, montre que l'ethnisme relève soit d'une illusion théorique, soit d'une propagande raciste qui, en l'occurrence, débouche sur des pratiques d'exclusion et des massacres de masse. Au Rwanda en 1994, l'éradication des Tutsi, décrits comme des êtres malfaisants d'origine étrangère, visait aussi à neutraliser les démocrates hutu qui s'opposaient au régime en place. Un projet censé être authentique et « populaire » a conduit à justifier (quitte à le nier ensuite) l'élimination radicale de « l'autre », traité en bouc émissaire de calculs politiques à courte vue. Ce livre rappelle que l'impératif de la recherche, en Afrique comme ailleurs, est de décrypter les fausses évidences. Par-delà les cas rwandais et burundais, il permet de penser autrement les rapports complexes qui s'établissent entre mobilisation politique, violence et construction identitaire.

  • Le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 est emblématique de la catastrophe qui a frappé toute l'Afrique des Grands Lacs depuis une vingtaine d'années. Il n'a été le fruit ni d'une fureur conjoncturelle, ni d'une fatalité ethnographique ou biologique, mais il est le produit très moderne d'une option extrémiste, jouant du racisme comme arme de contrôle du pouvoir. En effet, cette mise en condition de tout un pays aurait été impossible sans l'inscription durable dans la culture de cette région d'Afrique d'une idéologie racialiste, discriminant, sous les étiquettes hutu et tutsi, des autochtones et des envahisseurs, le « vrai peuple » rwandais majoritaire et une « race de féodaux ». Ce livre décrypte la construction de cette idéologie, trop méconnue, qui oppose les « vrais Africains » à des « faux nègres », ceux qu'on a appelés les Hamites depuis les années 1860 dans la littérature africaniste. Le schéma racial dit « hamitique » est né de la même matrice intellectuelle que celui opposant Aryens et Sémites, qui a embrasé l'Europe dans les années 1930-1940.

  • Le 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy prononçait dans les locaux de l'Université de Dakar un discours sur la culture africaine confrontée à la modernité, qui reprenait les clichés sur le "continent hors de l'histoire".
    Ce discours a suscité une vive émotion, notamment en Afrique. Cet ouvrage, rédigé par cinq universitaires africains et français, représente une critique incisive de ce déni d'histoire, en en montrant à la fois l'absurdité scientifique et les motifs de sa survivance en France dans l'opinion publique et dans l'enseignement.
    Avec les contributions de Jean-Pierre Chrétien, Jean-François Bayart, Achille Mbembe, Pierre Boilley, Ibrahima Thioub.

  • Il y a un demi-siècle, le chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop posait la question de la négritude de l'Egypte et de l'antériorité des civilisations nègres. Aujourd'hui, c'est d'Amérique du nord que nous viennent les échos d'une telle contestation de l'histoire écrite par les Blancs. Les thèmes en sont multiples. Ne serions-nous pas tous les enfants d'une Eve noire ? La première civilisation ne fut-elle pas africaine, rayonnant ensuite de son berceau égyptien dans la Grèce classique ? L'objet de ce livre est de mieux connaître l'argumentation de ce courant dit afrocentrisme, d'en discuter les sources et les méthodes, d'en comprendre les motivations et d'en analyser les réseaux, sans oublier ni les siècles d'oppression et de discrimination pesant sur la condition noire, ni les aspirations actuelles à une renaissance.

  • Le « métier d'historien » mené en Afrique par un Européen de la fin du XXe siècle est un combat à la fois scientifique et éthique pour aller au-delà des écrans placés par ses ancêtres « ethnographes ». L'auteur nous offre ici un exemple des problèmes spécifiques de l'écriture de cette histoire et un témoignage sur les retrouvailles du Burundi avec son passé, au moment où ce pays est tragiquement déchiré par des intégristes ethniques.

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