Patrick Coulomb

  • L'inventeur de villes est une promenade, un ensemble de déambulations urbaines qui oscillent entre histoire et philosophie, société, tourisme et souvenirs personnels. Certaines villes que vous arpenterez ici existent. D'autres n'existent pas. Certaines réflexions sont empreintes de réalisme, d'autres ne le sont pas du tout. Cependant, si vous aimez Genève, New York, Marseille ou Abidjan, si vous fréquentez ou avez fréquenté les rues de Puebla, Rome, Kuantan ou Miami Beach, si vos pas vous amènent toujours un carrefour plus loin, L'inventeur de villes va vite devenir votre meilleur ami. Don't hesitate, take a walk with him...

  • Extrait

    Où l'on joue «Mon beau sapin» au pipeau.
    Ce soir-là, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Non, je vous arrête tout de suite, quand je vous parle de Robert Dalban ne pensez pas à l'acteur français né en 1903 et mort en 1987 (paix à son âme, et que ceux qui ne voient pas de qui je veux parler retournent à leurs chères études, porcamiseria), mon Robert Dalban à moi, il est marseillais pur jus (bien que d'origine normande et écossaise, l'hérédité faut pas chercher à comprendre), et il a exercé un temps la profession de comptable. A l'Institut International des Eaux, Marseille, France. C'est un quidam du genre passe-partout, ni brun, ni blond, ni petit ni grand, ni gros ni maigre, avec pour seuls signes distinctifs un accent parisien qu'il avait pêché on se demande bien où et des super-lunettes à triple foyer. De vraies lunettes de bigleux. C'est un vieux pote à moi, moi Biagio Cataldese, et c'est pourquoi je vais me permettre de vous parler de lui.
    Ce soir-là donc, Robert Dalban s'emmerdait comme un rat mort. Pourtant on passait à la télé un film qui aurait dû l'émoustiller, puisqu'il mettait en valeur son homonyme. Mais Dalban pestait comme une vieille morue, tout seul, les lunettes abandonnées sur un coin de table comme chaque fois que tout l'énervait et qu'il préférait rester dans le flou en signe de protestation universelle. A l'époque il avait entamé la quarantaine depuis quelque temps le Robert, et il avait pratiqué une reconversion réussie. Exit l'Institut International des Eaux, le comptable avait mis son sens des chiffres au service de son compte en banque en montant une petite société de production musicale qui était en train de décoller. Peu regardant en termes de musique («moi, de toute façon, les deux seuls trucs que j'écoute c'est Michel Sardou et Adriano Celentano, le reste je m'en tamponne», voilà son point de vue) Dalban avait à sa botte aussi bien des musiciens folkloriques que des rappers, des chanteurs de charme comme des maniaques des technologies du son, et même un joueur de pipeau qu'il venait justement de faire monter en tête des hit-parades avec une version (au pipeau électronique tendance dub-techno) de Mon beau sapin - roi des forêts. Y'a pas de sot métier, pas vrai ? Mais Dalban commençait à en avoir plein les roubignoles d'écouter Sardou évoquer les Ricains sur sa chaîne stéréo millésimée 1977 tout en fredonnant en boucle et en même temps Mon beau sapin, et il finit par se décider à poser ses fesses en face de la télé. Il reprit ses lunettes sur la table, se servit un whisky bien tassé (une production familiale, vu qu'il avait encore des cousins en Ecosse), et essaya de s'intéresser au ?lm en question. Coup de tête, une sale histoire de magouilles et de violence avec un club de foot au milieu. Et le Milieu autour. Dalban (l'acteur) jouait l'entraîneur du club, on n'y croyait pas une seconde, mais Dalban (le mien) commença gentiment à se monter le bourrichon. Ça se mettait à trottiner dans sa tête, le foot... Pas qu'il ait jamais été un accro, mais l'idée lui plaisait bien quand même. Un club de foot... Suffirait d'investir une jolie petite somme, et Dalban n'était pas à l'étroit dorénavant question liquidités, et il pourrait sûrement tuer le temps en tant que président de club autrement plus intensément que derrière les vitres du studio d'enregistrement à regarder ses musicos s'époumoner sans même les entendre. Quoique, des fois, il valait mieux, ne pas les entendre.
    RD avala le fond de son verre cul sec, fit la grimace, et prit sa décision : il allait se lancer dans le sport.
    Où l'on urine contre les citronniers.
    Comme je dis toujours la vie c'est la vie, c'est comme ça et pas autrement. C'est vrai, je suis du genre fataliste, et on a souvent eu des discussions là-dessus avec Robert. Pour lui pas de fatalité, sa vie si on voulait vraiment la prendre en main, y'avait qu'à : «Quand on veut on peut», c'est sa phrase, à laquelle je n'ai jamais rien trouvé à répondre, sinon un haussement d'épaules. Io non posso, faut croire que moi je peux pas, éboueur j'étais éboueur je suis resté, même si souvent j'ai eu envie de voler un camion de butane et de foncer contre le premier mur venu. Mais à la place j'ai acheté des cahiers, dans lesquels j'ai consigné et je consigne tout ce qui ne va pas. J'en ai un stock, croyez-moi. L'histoire de Robert Dalban, je l'ai consignée aussi. Pas parce que Robert Dalban n'a pas la même philosophie que moi sur la vie, mais juste parce qu'à force de tout consigner, c'est devenu une seconde nature. Et parce que j'aime les cahiers. Et justement, si je reprends le cahier Dalban, je vais pouvoir vous raconter la suite de l'histoire. Celle durant laquelle les morts sont tombés comme à Gravelotte. Pourtant Gravelotte ne joue pas en première division. Cherchez pas à comprendre, aspettate, attendez, vous comprendrez bientôt.
    Ce matin-là, Robert s'était levé très tôt. Avant que le soleil ne se lève. Il était sorti dans son jardin nu comme un ver (un ver qui aurait porté de sacrées lunettes) uriner contre le citronnier, tout en humant l'odeur de poubelle qui flottait sur le quartier. L'oreille distraite par le bruit du jet jaunâtre contre le tronc de l'arbre Robert marmonna «ben mon p'tit vieux, ça sent pas la rose aujourd'hui», et il continua en pensée, en se disant que cette odeur de moule moisie c'était plutôt de bon augure puisqu'il avait prévu de prendre la mer pour une partie de pêche avec son pote Tony, un Gitan des quartiers nord, entrepreneur de spectacles à la petite semaine qui se refaisait régulièrement une santé financière en travaillant de la carotte sur des plates-formes pétrolières en Mer du Nord. Robert s'habilla vite fait, chaussa des baskets blancs qu'il portait sans lacets, mit une casquette dans son sac et grimpa dans la Volvo. Il avait une prédilection pour les voitures suédoises. Une aurore violette commençait à se découper sur l'horizon lorsqu'il passa devant la pyramide de l'ancien hangar J4, sur le port, juste à côté de la cathédrale. La mairie, le département, la région, l'état, même l'Europe et si ça se trouve l'Unesco, avaient mis la main au porte-monnaie pour financer cette drôle d'idée sortie de l'esprit d'un architecte allumé : la «pyramide des croyances». Un truc de cent mètres de haut, noir avec des re?ets dorés, inauguré en grande pompe par tout un aréopage de chefs d'état et de pontes religieux qui s'étaient félicités non sans raison de voir naître ce lieu symbolique où chaque religion du globe était représentée, où chacun allait discuter avec «l'autre» en parfaite harmonie oecuménique, où la science et la spiritualité allaient enfin trouver un terrain d'entente puisqu'on n'avait pas non plus oublié d'inscrire les non-croyants dans ce grand panel des croyances. Mais pour le moment, la pyramide n'avait pas vraiment fait le plein, peut-être parce qu'un truc pareil à Marseille, on avait du mal à y croire, ça faisait pas sérieux, et tout ce que Robert y vit en la croisant c'était une masse noire sur la pénombre, et qui en plus lui gâchait le paysage violacé en train de se dessiner aux frontières de l'aube. Il dépassa le panneau «PYRAMIDE» à 130 compteur et fusa dans l'obscurité en direction de L'Estaque. Il rangea la Volvo devant le garage de son pote, et frappa à l'huis tout en invectivant l'habitant d'une voix sourde mais suffisamment forte.
    - Oh, Tony, tu dors encore, mon salaud ?
    Le Tony en question ouvrit la porte d'une poussée du pied droit, une tasse de café dans chaque main.
    - Qui dort ? se rebiffa-t-il.
    Les deux amis burent le café sur le balcon en observant le ciel.
    - Tu sais quoi ? demanda le Gitan avec un large sourire de faux jeton (ce qu'il n'était pourtant pas), j'ai une idée pour tes affaires, et on pourrait sûrement s'occuper de ça ensemble, écoute voir : au lieu de te casser le cul avec des jeunes que degun connaît, tu prends des anciens qui sont plus à la mode et tu les remets sur les rails.
    - Et tu les déniches où tes anciens, tu sais ce qu'ils sont devenus toi, tous ces gugusses qui ont fait un tube ou deux et ciao. Les nanas sont marida, les mecs sont devenus plombiers ou pharmaciens, comment tu vas les retrouver toi, tu t'appelles Pinkerton maintenant ?
    - Qui c'est celui-là, Robert, un producteur ?
    Dalban haussa les épaules. De toutes les façons c'était une idée comme une autre. Pourquoi pas ? Il posa sa tasse vide sur le guéridon et donna le signal du départ.
    - Bon, en attendant tes revenants, si ton cabas est prêt, on va aller écouter chanter la poiscaille, mon pote !
    Mais Tony était un bavard, et tout au long du chemin qui les mena à son mouillage, puis en démarrant le moteur de sa barcasse, et encore en sortant du petit port dans la clarté encore fragile du matin, il parla de tout et de rien, comme un vrai moulin à paroles. Dalban proférait des «hmm» et des «grmmf», s'activait côté matériel, et finit par résumer la situation alors qu'ils avaient atteint leur coin depuis plus de dix minutes :
    - Arrête un peu maintenant, tu casses les oreilles aux poissons, comment tu veux qu'ils se concentrent et qu'ils viennent se tanquer sur nos lignes ?
    Le Gitan tira la sienne d'un geste sec du poignet, un petit loup au bout qui frétillait comme un perdu.
    - Comme ça. Voilà.
    Là-dessus, les deux hommes ne dirent plus rien jusqu'au retour, vers les neuf heures du matin, l'heure parfaite pour prendre un nouveau café en terrasse, cette fois à un des bistrots de L'Estaque. Là, Tony reprit sa diatribe en feuilletant le journal local, Le Méditerranéen.
    - Oh, putain tu as vu ça !
    - Quoi ?
    - Un chauffeur de taxi qui a pété les boulons dans un embouteillage, il a sorti son flingue de la boîte à gants et il a dégommé tous ceux qui étaient autour de lui. Sept morts.
    - Où ça ? A Marseille ?
    - Pardi ! Rue Paradis. Attends, c'était un chauffeur iranien, iranien tu te rends compte, bientôt ils nous les font venir de la lune, Eshaq je sais pas quoi, il a expliqué à la police que son cousin tenait sa femme en otage et qu'il a pas supporté de pas pouvoir avancer pour aller la délivrer. Pendant que Tony donnait des explications sur le fait divers meurtrier, Robert zieutait un titre un peu plus bas.
    - C'est quoi dessous, là tu vois, ils parlent du club de foot de L'Estaque.
    - Ouais. Ils disent que le club est en faillite après une histoire de pots-de-vin à propos de la construction d'un nouveau stade, que si personne ne se manifeste pour le reprendre il disparaîtra à tout jamais après cent ans tout rond d'existence.
    - Ils donnent un numéro de téléphone ?
    - Ouais.
    - Passe-moi ton portable.
    Et c'est comme ça, par un coup de fil, un rendez-vous, et un joli chèque, que Robert Dalban devint président du FC L'Estaque, modeste pensionnaire d'une obscure division départementale.
    La vie c'est la vie, on sait jamais où elle vous mène.

  • Pas si évident de me remettre d'aplomb après cet entretien avec la police. D'accord, tout ça est resté très gentil et poli mais quand même, quand vous voyez trois fonctionnaires représentant l'ordre et la sécurité publique débarquer chez vous au petit matin, ça vous inciterait volontiers à la méfiance, ou à la peur. Voire à faire remonter à la surface l'angoisse ou la haine de l'ordre établi et de ses contraintes, qui sourd toujours en chacun de nous. Mais évidemment, la police est à la recherche de la vérité, tout comme moi dans cette affaire, et de ça je ne peux pas la blâmer. Même si la vérité n'est pas toujours bonne à dire, et qui sait ce que je vais trouver si j'arrive au bout de mes investigations ? Sicuro, sûr, je le connaissais depuis des lustres Dalban, depuis l'an pèbre, mais qui connait-on en réalité ? Parce que la réalité elle est pas si objective que ça, ou plutôt elle l'est encore plus que ce qu'on imagine, elle est tellement intangible la réalité que selon l'angle sous lequel vous l'observez vous ne voyez pas du tout la même chose. Ce que vous voyez ce n'est qu'une image de la réalité, même ce que vous voyez avec vos propres yeux, rapprochez-vous ou éloignez-vous et l'image change. Pire, si vous portez des lunettes par exemple, enlevez-les : est-ce que la réalité est la même maintenant ? Imaginez, plus fort encore, vous êtes un animal, vous y voyez comment ? En noir et blanc ? Avec les yeux au-dessus de la tête ? Complètement écartés ? A facettes multiples ? Ecco. Et pourtant ce qui est là sous votre regard, quelle que soit la manière dont vous le voyez, c'est toujours la même chose, immuable, et en vérité il nous est impossible de regarder la «vraie vérité», parce que chacun a la sienne. Alors, pensez un peu, l'histoire de Robert, même si on découvre, même si moi je découvre des horreurs, des infamies au sujet de mon ami, comment ma faire une idée objective, qu'est-ce qu'il faudra que j'en pense, où sera la vérité ?

    Mais basta, Biagio, arrête avec la philosophie, Roberto è morto et ça c'est un fait intangible, no ? Ah, si, j'en entends qui murmurent «et Dieu ?», Dieu, il y a longtemps que je lui ai réglé son compte à celui-là. Dio... Si il y en avait un vous pensez vraiment qu'on vivrait dans un tel foutoir ? Et tant pis si je fais encore un peu de philo mais ce matin je n'arrive pas à décoller, ils m'ont assis les policiers, ils m'ont laminé la volonté, ils m'ont effacé la mémoire vive, comme diraient mes fils. Non, sans rire, vous avez besoin vous qu'on vous explique pourquoi le monde est là, et qui l'a créé, et pourquoi, etc ? Moi non, c'est pas compliqué, il mondo è qua. Le monde est là. Depuis toujours. C'est pourtant simple à comprendre, il n'a pas été créé, il existe, quelle que soit sa forme (sa vérité) à un moment ou à un autre. E de Dio non c'è ne bisogno, il n'y en a pas besoin pour expliquer ce merdier, on s'est débrouillés tout seuls, et mon ami Robert, lui, il est retourné là d'où il vient, là d'où on vient tous : «poussière, tu n'es que poussière...»


  • L'ambition politique d'un homme véreux ne s'embarrasse pas d'obstacles, quoique... à Marseille


    UN POLITIQUE AMBITIEUX croise le chemin d'une tueuse sociopathe. L'un pense manipuler l'autre, qui elle-même n'apprécie guère qu'on lui marche sur les pieds. Entre les deux, Bresciannini, vieux flic reconverti en privé. À Marseille, alors qu'agissent en sous-main des politiques douteux, des voyous corses et des mafieux russes, entre des repas bien arrosés et quelques altercations avec un jeune policier qu'il a dans le nez, sur fond de menaces numériques, Brescia tente d'y voir clair. Et de sauver sa carcasse.

    En bon connaisseur des histoires marseillaises, Patrick Coulomb nous convie à une campagne électorale pas piquée des hannetons. C'est fluide et gouleyant en diable comme un bon pastis en terrasse par temps clément.

  • Les Marseillais vu par le tarot marseillais. A la découverte de la ville, de la culture par ses habitants aujourd'hui
    Par vocation, Marseille est d'ici et d'ailleurs. C'est un lieu de passage, de rupture, fait de mouvements brusques et de communautés disparates.

    Pour décrypter ce " peuple " insaisissable, les auteurs ont choisi une grille, celle du tarot marseillais avec ses 22 figures, incarnées ici par 22 personnalités emblématiques. " Le Pape ' Diouf (ancien président de l'OM), "la force' Sarah Soihili (championne du monde de kickboxing), "l'empereur' Robert Vigouroux (ancien maire de Marseille) ou encore "le soleil' Sophie Le Saint (présentatrice des JT de France 2) : sportif, people, politique, écrivain, chef d'entreprise..., ces Marseillais de naissance ou d'adoption se dévoilent et racontent leur ville, leur Marseille.

    Leur récit rendra-t-il compte avec justesse des disparités et des similitudes entre tous ces gens qui font Marseille ? Bien sûr que non. Il aurait fallu pour cela interviewer chacun des 860 000 habitants qui la composent ! Ces pages sont une entrée en matière. Pour le reste, le plus simple est d'aller à Marseille, à leur rencontre.

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