Pemerle Didier

  • Dans Paris, relevé tant bien que mal de ses ruines, un homme, le narrateur, voit passer trois jours de sa vie. Au départ, il a un logement décent, un fils avec qui il vit, et même du travail : récrire, sous forme de feuilleton, les souvenirs d'un Indien du Mexique repêché dans l'Atlantique et exposé dans un musée. Au deuxième de ces trois jours, le narrateur rencontre une femme, Gertrude, et, de ce moment, il sera progressivement dépossédé de tout : son fils décide d'aller vivre chez sa mère, son travail lui est retiré, son logement s'écroule. À la fin du troisième jour, l'homme n'existe plus que par son regard et le souvenir d'une nuit d'amour. Tel est, à première vue, le propos manifeste du livre. À deuxième vue, on aperçoit que les événements, les rêveries, les travaux qui occupent ces trois journées sont, en résumé, le récit d'une vie, du berceau à la tombe, et même un peu au-delà. À troisième vue, on se demande si, précisément, tout le roman ne se déroulerait pas dans cet au-delà qui se creuse en nous chaque fois que nous mettons en mots la réalité. Car celle-ci se trouve alors placée sur le même plan qu'un mauvais feuilleton quotidien.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Il tombe : présent de l'indicatif, troisième personne du singulier. Il est une et personne. Il est écrit au dos du livre que c'est un roman d'amour. Tombe, renverse, meurt, succombe, pèche, s'affaisse, s'écroule, s'effondre, s'affaiblit, diminue, apaise, calme, dégringole, s'abîme, dévale, roule, retombe, gravite, s'abat, pique, se détache, lâche, répand, abandonne, néglige, frappe, descend, se réduit, déchoit, dégénère, pend, s'incline, attaque, charge, fonce, fond, se jette, se précipite, va, passe, se présente, arrive. D. P.

  • En épigraphe de son roman, Didier Pemerle cite Maurice Blanchot : "Thomas, aussi, regarda ce flot d'images grossières, puis quand ce fut son tour, il s'y précipita, mais tristement, désespérément, comme si la honte eût commencé pour lui." Le narrateur d'Un monument au mont Gerbier-de-Jonc, de même, se précipite dans les images surgies du plus profond de lui, afin de les affronter. Il s'efforce, dans un premier temps, de leur imposer la distance fragile d'une fiction, de les maintenir dans l'ordre précaire du récit. Lendemains de guerre atomique, building en plein désert où l'on tente, sur des enfants, une opération-survie, village maudit où se traînent des êtres en décomposition, irruption de troupes étranges, émanant d'un pouvoir policier - mais, aussi, au coeur de ce monde que ronge une mort hideuse et sournoise, le narrateur et sa soeur, leurs relations inquiètes, les conflits avec un frère et un père : le roman d'anticipation, on le pressent, ne constitue ici que le langage électif d'une culpabilité diffuse. Et c'est alors que cette fiction cède, d'où le décrochement - la chute - qui apparaît dans le cours de la narration. La honte se cherche un autre cours, un autre lieu, déplacé dans un univers plus proche, semble-t-il. Mais ce n'était qu'un détour. Dans la dernière partie, la parole se recentre, remonte à son jaillissement même, dans la répétition, obsédante et balbutiante, de ses images les plus élémentaires. C'est, on le voit, une entreprise fascinante que celle de Didier Pemerle. A travers son acharnement même, son écriture à la fois ample et figée, elle nous reconduit à ce creuset incandescent où s'échangent l'écriture et le désir.

  • Deux agents secrets, une jeune fille et une vieille présidente, un affreux savant et une usine à décerveler les nègres, beaucoup de sang et pas mal de cadavres, une révolution politique et un accident cosmique, bref de l'amour, de la mort et des rebondissements sans nombre : voilà, en somme, tout l'apparat fantastique du roman d'espionnage. Ce roman-là, c'est ce que Didier Pemerle a choisi de faire, pour précisément ne pas le faire. Comme les peintres du "pop art", il n'épouse les données les plus savoureusement communes de l'imaginaire que pour en faire éclater l'insolite. Dans ces machineries qui démarrent toutes seules, il a installé sa propre dynamite, celle d'un lyrisme agressif et forcené, splendide par son outrance même. Tout explose, alors, et tout se recompose pour une nouvelle lecture, la plus salubre qui soit, portée par une écriture haletante comme un souffle coupé. Assise devant un décor de tempête : beau comme la rencontre de Lautréamont et de Tex Avery au pays de James Bond.

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