Philippe D'andre

  • Le jour se lève sur une grande cité antique. Baigné par les transmutations de la lumière, un homme s'éveille, pesamment, difficultueusement. Jusqu'Ici, Il a vécu dans une pensée unique : s'arracher à son milieu patricien et basculer dans le rude monde des gens de peine qui s'emploient à métamorphoser la ville, véritable fourmilière en expansion, où surgissent de toutes parts chantiers bruissants d'activités et gigantesques édifices en construction... Mais cet effort, dirait-on, ne fait qu'accroître la distance qui le sépare de son but. Chacune de ses tentatives lui dévoile, à travers le quotidien, un espace plus profond, étrange, un univers de signes qui est peut-être l'au-delà. Les difficultés qui l'entravent et l'angoissent, dans ce matin immatériel, ne suggèrent-elles pas qu'il a franchi le mur du temps ? Ainsi Philippe d'André poursuit-il, à travers les avancées patientes d'une écriture ample et soyeuse comme un poème symphonique, cette méditation romanesque sur la difficulté d'être et le voyage initiatique qu'avait déjà instauré « Les clefs », son premier ouvrage, salué par une critique unanime.

  • Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre : qui d'entre nous n'a vibré à la magie de cette phrase, sésame de toute aventure fantastique ? Les héros que Philippe d'André nous invite à suivre sont déjà parvenus à l'extrémité du pont. Mais ce ne sont pas des fantômes qu'ils rencontrent. Le danger, ici, n'a pas de visage mais il est partout. Ce sont les replis du terrain, les mouvements de l'air, la végétation calcinée, la fixité lourde de la lumière, la débâcle d'objets en perte d'identité et redevenus amas, déchets, débris. Les rares individus que l'on croise sont à peine des personnages, tout juste des corps inquiétants et opaques qui se transforment en matière. Et les ennemis qui rôdent ou surgissent brusquement ne se démasquent jamais : ils cristallisent seulement la menace permanente que fait peser un univers en état d'agressivité généralisée. En proie à cette hostilité qui nous reconduit, semble-t-il, aux grandes terreurs de l'enfance, les héros de Philippe d'André s'organisent avec une persévérance que rien ne saurait décourager, fortifiant leur réduit, fuyant à perdre haleine pour mieux faire face, poursuivant la logique de leur entreprise contre vents et marées, affrontant méthodiquement les objets, les éléments et les événements, sans, du reste, jamais parvenir à autre chose qu'à multiplier les catastrophes où ils s'engluent au fur et à mesure de leurs efforts, emportant avec eux le lecteur fasciné. Car tel est le singulier pouvoir hypnotique de ces textes étonnamment dépouillés. Leur précision, presque maniaque, nous enferme peu à peu dans la composition subtile qui les commande, où les motifs se transforment sans cesse et, sans cesse, se rappellent de manière quasi incantatoire. C'est à la musique qu'il faut alors songer et, peut-être, à l'envoûtement wagnérien.

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