Suzanne Paquet

  • Depuis ces temps lointains où le jardin royal symbolisait le royaume, jusqu'à l'actualité de l'image numérique qui, à force de se multiplier, substitue au monde son propre spectacle, les représentations paysagères, aussi artistiques soient-elles, ont toujours conservé un pouvoir mobilisateur qui leur confère une réelle valeur politique. C'est pourquoi le paysage a très tôt fait l'objet de conventions, que relaient désormais les normes édictées par le législateur, la bureaucratie et le marché. Cette puissance politique des représentations paysagères, qui n'est pas sans lien avec leur valeur artistique, n'est en rien diminuée depuis que le paysage, déjà accaparé par le savoir technique, a été au rang d'objet scientifique. On peut même croire que s'est ainsi nouée une nouvelle alliance de l'art et de la politique.
    Les textes de huit auteurs québécois et français réunis dans ce volume traitent diversement du paysage, des formes qu'il prend et qu'il a prises, des règles de sa composition et des raisons qui justifieraient sa conservation, sa mise en valeur, son enchantement. Il y est aussi question de ses usages et des fonctions, qu'on lui a attribuées, non seulement à l'époque contemporaine, mais aussi dans le passé, proche ou plus lointain. Se pose de plus le problème du lien entre la réalité concrète du paysage, inscrite dans l'espace géographique, et ses représentations, ancrées dans l'esprit humain.

  • Auparavant bien symbolique, le paysage devient, à l'ère postindustrielle, une marchandise que l'on peut fabriquer ou consommer, une forme du spectacle. Or, l'observation des interactions entre land art, art public, mobilité, tourisme et photographie - considérée dans sa forme artistique ou comme pratique commune - montre que l'apport de l'art, en dépit de la tendance actuelle qui tend à l'occulter à mesure que les enjeux paysagers suscitent une attention grandissante, reste fondamental. Cet ouvrage propose ainsi un regard critique sur les modalités contemporaines d'élaboration, de perception et d'appréciation des paysages.

  • De pensées en réflexions, l' "habiter" s'impose pour désigner la dimension géographique des hommes et des femmes vivant en société. Épais de son économie, de ses jeux de pouvoir, fait de représentations et de langages, comment l'habiter n'aurait-il pas sa part d'artistique ? Centré sur une époque contemporaine marquée par la remise en cause des relations aux espaces, aux temps et aux autres, le présent ouvrage aborde la thématique selon une double approche : l'art comme composante de l'habiter ; l'habiter comme composante de l'art.

  • Le dossier thématique intitulé "CYBER / ESPACE / PUBLIC" examine un certain nombre d'enjeux liés au régime numérique des images et à leur circulation sur les réseaux. Réalisé sous la direction de Suzanne Paquet, on y traite entre autres des possibilités de relecture et de recontextualisation des images contenues dans les immenses banques de données visuelles telles que YouTube (La trilogie du Web, Dominic Gagnon), Google Street View (9-eyes, Jon Rafman), ou le Web tout entier. À lire aussi dans ce numéro, une réflexion de Pierre Dessureault sur la photographie de guerre dans les oeuvres de Don McCullin (Collision) et Hélène Doyon (Dans un océan d'images), une critique de Philippe Guillaume sur la récente exposition de Lynn Cohen au MAC et un entretien avec Paul Wombell sur Drone : l'image automatisée, thème qu'il a choisi pour le Mois de la photo de Montréal 2013.

  • La société postindustrielle produit de plus en plus de « cités fantômes », ces villes, quartiers et rues désertés par leurs habitants lors d'une crise économique (Détroit, Michigan ; Gary, Indiana), d'un accident nucléaire (Pripiat, Ukraine ; Fukushima, Japon), d'une catastrophe naturelle (New Orleans, Louisiane ; Plymouth, Montserrat) ou encore, à l'occasion d'un plan d'urbanisation forcée, ou d'un projet industriel avorté (Ordos, Mongolie ; Hashima Island, Japon). Ces zones urbaines, si souvent représentées dans leur matérialité brute - décombres, ruines et objets du quotidien désertés de toute âme -, interrogent particulièrement le devenir de nos sociétés ébranlées par les successives crises économiques, écologiques et humanitaires, articulées aux nouvelles configurations du local au global.

    Les ruines et les vestiges de la cité sont depuis longtemps l'objet de réflexions philosophiques. Leur présence, témoignage d'une béance, invite à une méditation sur le déclin et la disparition des civilisations passées, sur l'inexorable passage du temps et l'échec de son contrôle, sur l'incertitude des activités humaines, sur la perte, le manque, la mort. En elles s'exprime « [...] la fatalité en germe au coeur de toute chose » (Lacroix, 2008, p. 85), et elles appellent en ce sens une conscience aiguë, sensible, du temps, un « temps pur » (Augé, 2003) qui se donne, avant toute mise en récit, comme sensation et condition. L'esthétique de la mort dans les ruines de la cité, qui joue de ce dessaisissement vertigineux provoqué par la sensation du temps qui court, se transforme radicalement au début du XXe siècle pour interroger non plus un passé disparu qu'on regretterait, mais bien un présent de guerre et de décombres, un présent-catastrophe (Makarius, 2004 ; Benjamin, 1991).

  • Ce numéro spécial d'Intermédialités/Intermediality se penche sur les rapports qu'entretiennent les médias, le temps, et les différentes formes d'expression artistiques et culturelles. Notre réflexion part d'un point élémentaire : toute forme de communication médiée peut être entendue en termes d'espace et de temps. Qu'il s'agisse d'un contenu culturel donné, de la capacité qu'ont nos appareils d'arrêter le temps ou de le remonter, ou de la variété de développements liés à la culture digitale que nous avons pu concevoir, tout est intimement lié aux notions de temps. Avec les chaînes d'information en continu ou l'obsolescence programmée en tête, nous avons l'idée que le temps est restitué à la fois par et à travers les technologies médiatiques. Les contributions à ce numéro s'intéressent donc à un thème de recherche aussi vieux qu'excitant, mêlant la philosophie et les études médiatiques et cinématographiques à des travaux portant sur l'histoire, la géographie, les études sur les femmes et le genre, ainsi que le vaste domaine des études environnementales et écologiques. En réponse à deux articles proposés, un dossier spécial portant sur le travail du William Basinski, comportant une entrevue avec l'artiste, vient poser la relation entre les médias et la restitution du temps au coeur d'une pratique musicale.

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