Éditions de la Maison des sciences de l'homme

  • « L'argent est la seule création culturelle qui soit de pure énergie, qui se soit complètement abstraite de son support matériel, n'étant plus qu'absolu symbole. Il est le plus significatif des phénomènes de notre temps dans la mesure où sa dynamique a envahi le sens de toute théorie et de toute pratique. » La Philosophie de l'argent de Georg Simmel, dont la première édition parut en 1900, suivie d'une édition augmentée en 1907, a donné à la sociologie, au moment même où elle naissait en Allemagne, un tour très particulier. Comme le marxisme Simmel traite du capital et du travail ; comme Max Weber il traite des formations sociales et des forces morales qui les portent. Mais il le fait en des termes qui, tout à la fois, sont profondément marqués par le contexte spirituel de l'époque - en particulier la « philosophie de la Vie » - et qui ont révélé toutes leurs potentialités critiques en ce qui concerne l'interprétation de la « vie moderne ». Les cinq textes de ce recueil portent précisément sur le rapport entre l'argent et « l'économie de la vie ». Il ne s'agit nullement de parega mais, dans l'optique de la sociologie de la culture dont Simmel est le fondateur, d'études qui permettent d'appréhender l'ensemble de sa pensée et qu'il a d'ailleurs en partie intégrées à certaines de ses publications majeures, et notamment à son ouvrage-testament Lebensanschauung.

  • "L'orgue joue", dit-on souvent, en oubliant que derrière les buffets de ces instruments et derrière leurs tuyaux impressionnants, un musicien oeuvre dans l'ombre, tissant ensemble les notes et les sons, façonnant dans l'acoustique une voie pour la musique. A l'écart des scènes de concerts, dans les hauteurs des églises, les organistes s'effacent autant que la présence de leur instrument en impose. Qui sont ces musiciens méconnus, ces artistes de l'invisible que l'on entend sans les voir ? Comment devient-on musicien lorsqu'on joue d'un instrument caractérisé par sa démesure, à l'écart du monde de la musique, dans l'intimité des églises ? Ce livre est une invitation à grimper les marches des tribunes et à entrer dans l'univers insoupçonné des organistes. Il s'appuie sur une enquête de terrain menée en France ainsi que sur des récits de vie qui, disposés en échos, révèlent la trame initiatique de l'apprentissage de cet instrument singulier qu'est l'orgue. Au fil des pages, l'auteure, ethnologue, rend sensible la nécessaire et délicate transformation des apprentis-organistes en musiciens accomplis, depuis la découverte de l'instrument jusqu'à sa maitrise, qui est aussi celle de la passion qu'il suscite. A la croisée d'une ethnologie contemporaine de la musique et des savoirs, et recourant à l'histoire, cet ouvrage rend compte des mutations profondes qui, dans une société sécularisée, modèlent le devenir de celles et ceux qui choisissent la voie des orgues.

  • Avec la loi de séparation des Églises et de l'État (1905) et son inscription dans la Constitution (1946 et 1958), la laïcité apparaît comme une référence importante en France. Depuis le début du xxie siècle, elle est de plus en plus invoquée, et une très grande majorité de Français affirment qu'ils y sont « attachés ». La plus grande confusion règne pourtant sur le sens de ce terme. De plus, hier valeur essentielle de la gauche, elle est de plus en plus omniprésente dans le discours politique de la droite et de l'extrême droite. En fait, nous explique Jean Baubérot, il n'existe pas de « modèle français » unique de laïcité mais des visions divergentes qui s'affrontent dans un rapport de forces toujours évolutif. Ainsi le contenu de la loi de 1905 a représenté un enjeu entre quatre conceptions différentes de la laïcité. Celles-ci ont subsisté en s'adaptant, alors que trois « nouvelles laïcités » ont apparu. Ces sept laïcités, l'auteur nous les décrit en les qualifiant : laïcité antireligieuse, laïcité gallicane, laïcité séparatiste stricte, laïcité séparatiste inclusive, laïcité ouverte, laïcité identitaire et laïcité concordataire. Pour finir, Jean Baubérot expose les mutations de la laïcité depuis la fin du xixe siècle et propose des hypothèses sur son devenir.

  • Par quelles opérations un édifice ou un objet se trouve-t-il intégré au corpus du patrimoine ? Quelles sont les étapes de la "chaîne patrimoniale", ...

  • Les phénomènes migratoires atteignent une ampleur inédite et suscitent de graves crises sociétales en Europe et ailleurs. C'est pourquoi il importe d'en renouveler les analyses en se penchant sur la condition des exilés. Si les discours actuels font du migrant une figure propre à alimenter chiffres et statistiques, ils gomment son vécu et ses parcours, ses espoirs et ses souffrances. Or, le migrant est d'abord un exilé, porteur à ce titre d'une identité plurielle et d'une expérience de multiappartenance propres à enrichir le vivre-ensemble. Comprendre le migrant en tant qu'exilé permettra de mieux l'accueillir et, en place d'un droit d'asile défaillant, d'esquisser les fondements d'un droit d'exil.

  • Du cyclone de Bhola en 1970 à la catastrophe de Tohoku et Fukushima en 2011, en passant par le séisme en Arménie de 1988, l'ouragan Mitch de 1998 ou le tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, un monde international des catastrophes dites « naturelles » a progressivement émergé. Pourquoi « naturelles » ? Depuis les années 1990, les phénomènes naturels - séisme, ouragan, tsunami, éruption volcanique - ne sont plus considérés comme seuls responsables des catastrophes : l'activité humaine accentue la vulnérabilité des territoires et des habitants face aux catastrophes, qu'il n'est donc plus acceptable d'imputer à la seule nature. Le monde social qui se construit autour de ces catastrophes est composé de nombreux acteurs issus d'horizons divers : secouristes, professionnels des ONG, diplomates, scientifiques... Pour former un « gouvernement international des catastrophes », ils ont dû élaborer des normes, des standards, des outils et un langage communs afin d'harmoniser des façons de faire divergentes voire concurrentes. Cet ouvrage, fruit d'une ethnographie de sept années auprès des acteurs de ce monde, rend compte de ce travail continu et fait émerger les principales tensions qui l'animent : entre préparation et résilience, prévention et urgence, technologie et pratiques traditionnelles, commandement hiérarchique et organisation horizontale, paradigme aléa-centré et paradigme de la vulnérabilité...

  • Au début des années 2000, le musée des Beaux-Arts de la Ville de Strasbourg eut à répondre à plusieurs demandes de restitution. C'est dans le sillage de ces affaires que l'institution entama un travail pionnier de recherche sur la provenance des oeuvres conservées dans sa collection. Après sa phase de création et sa refondation soutenue par Wilhelm von Bode de 1889 à 1918, puis la période de l'Alsacien francophile Hans Haug entre les deux guerres, les années 1940 à 1944 ont marqué en effet une étape cruciale dans la constitution de ses fonds artistiques. Le régime nazi confie alors la direction du musée à l'historien de l'art Kurt Martin : déjà à la tête de la Kunsthalle de Karlsruhe depuis 1934, il est nommé administrateur général des musées d'Alsace et de Bade en 1940. C'est le parcours de cette personnalité complexe à travers une époque régie par la contrainte et l'idéologie que Tessa Friederike Rosebrock s'attache à éclairer ici, tout en analysant l'ambitieuse politique d'acquisitions qu'il mit en oeuvre à Strasbourg au cours de la Seconde Guerre mondiale. Dans le portrait d'un homme et de ses actions, l'histoire tourmentée des institutions artistiques de part et d'autre du Rhin dans les années 1940 et l'immédiat après-guerre se fait jour. Sources et documents inédits racontent dans le détail la vie du musée, les achats et les réseaux sur lesquels Kurt Martin s'appuie, le transfert de la collection dans des dépôts sécurisés allemands à la fin de la guerre et sa réinstallation au palais Rohan à Strasbourg après 1945. Cet ouvrage nous invite donc à porter un regard neuf sur l'histoire et les histoires dans lesquelles toute oeuvre de musée se trouve prise.

  • Peint en 1808 pour une salle d'audience du Palais de Justice de Paris, le tableau de Pierre-Paul Prud'hon, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, a toujours été considéré comme un chef-d'oeuvre du romantisme français, mais a rarement été étudié sous l'angle de l'histoire du droit pénal. Pourtant, les débats contemporains autour de la question du libre arbitre jouèrent un rôle fondamental dans le choix de son iconographie. Selon la conception invoquée par Prud'hon, l'homme agissant librement est pleinement responsable de ses actes, y compris de ses crimes - responsabilité qui confère au législateur le droit moral de fixer des sanctions, même sévères. Les réflexions d'Emmanuel Kant revêtent dans ce contexte une importance majeure. Prud'hon en eut probablement connaissance par l'intermédiaire du commanditaire du tableau, Nicolas-Thérèse-Benoît Frochot, préfet du département de la Seine, auquel est attribuée ici la paternité du programme iconographique. À travers la présente monographie, Thomas Kirchner montre combien cette célèbre peinture est l'exact reflet des discussions juridiques et philosophiques qui animèrent la France révolutionnaire, et donnèrent naissance au nouveau Code pénal et à un nouveau Code d'instruction criminelle.

  • Les Manouches, dont les roulottes et camions sillonnent le Massif central, ne parlent pas de leurs morts. Cette déférence muette procède d'un art plus général du non-dit et de l'absence qui soude la communauté tsigane et l'inscrit dans le monde des Gadjé, le nôtre. Les Manouches ne disent rien d'eux-mêmes. De leurs défunts ils taisent les noms, détruisent les biens et abandonnent les campements aux herbes folles : « L'avènement manouche se fait par la soustraction », souligne l'ethnologue dans ce texte exceptionnel. Seul un intime des « buissonniers », des chasseurs de hérisson, des rempailleurs de chaises et autres ferrailleurs nomades de nos campagnes pouvait procéder à l'ethnographie de ce retrait et de ce silence essentiels, à chaque instant refondateurs de l'identité du groupe dans sa distance aux non-Tsiganes. L'écriture « compréhensive » de Patrick Williams épouse, par son rythme, ses décalages et son inventivité, la complicité subtile du plus apparent et du plus caché, et nous restitue la cassure structurelle qui fait des Manouches ces gens du proche et du lointain, d'ici et d'ailleurs. Ni marginale, ni dominée, ni déviante, leur civilisation n'a cessé de se constituer au sein des sociétés occidentales comme circonstancielle et pure différence. En creux, en contrepoint, en silence. Ce livre plein de finesse, d'émotion et de questions cruciales posées à l'ethnologie nous révèle sous un jour entièrement nouveau l'un de ces « peuples de la solitude » chers à Rimbaud et à Chateaubriand. Alban Bensa

  • Rassemblés bien souvent sans l'avoir souhaité, les habitants des ensembles résidentiels urbains doivent partager des lieux intermédiaires entre l'espace privé du logement et l'espace public de la rue. Si ce partage se réduisait à des rencontres épisodiques, la cohabitation entre voisins serait sans histoires. Mais tel n'est pas le cas. Les parties communes ont pour vocation d'être partagées sans pour autant qu'un accord préalable sur la manière de s'y comporter ou sur leur utilisation ait été établi. Aussi sont-elles le lieu privilégié de confrontations entre différentes conceptions de la civilité, de la propreté, de la sociabilité, du savoir-vivre... C'est ici notamment que se déroulent les luttes destinées à faire prévaloir son identité ou à éviter de se voir imposer une image stigmatisée. Attentifs à ce qui se passe dans ces espaces entre-deux - à la fois lieux de passage et scène où se confrontent différentes cultures de l'habiter -, les ethnologues et sociologues réunis dans cet ouvrage analysent les mécanismes récurrents, les codes sociaux et les normes culturelles mis en oeuvre par les habitants pour produire des règles de vie communes possibles et les inscrire dans des contextes aussi divers qu'imbriqués : individuel et familial, collectif et social. Au-delà des variations et des différences qu'ils décrivent, les auteurs montrent comment l'établissement d'un ordre, souvent provisoire, résulte de confrontations et de négociations quotidiennes où se jouent les rapports à soi et aux autres - de quoi interpeller les concepteurs (architectes, urbanistes, aménageurs) ainsi que les gestionnaires de nos cadres bâtis (bailleurs, syndics, élus), surtout lorsqu'ils se lancent dans des politiques dites de « résidentialisation ».

  • Pour s'opposer efficacement au Front national et aux tenants de la société fermée, les bons sentiments ne suffisent pas. Mieux vaut disposer de connaissances précises, documentées et à jour. Le Front national était extrémiste à la naissance : jusqu'à quel point l'est-il encore ? Il est généralement tenu pour populiste : mérite-t-il pleinement cet étiquetage ? Capable de parler avec un certain succès au nom des « oubliés » et des « invisibles » et ainsi de se référer à des figures sociales, le FN n'est pas seulement une force nationaliste. Porté par la hantise de l'islam, il semble soucieux de se rapprocher des Juifs, et de s'écarter de son lourd passé antisémite - mais n'est-il pas, ici profondément ambivalent ? Ses succès politiques récents dessinent une carte de France inédite, dans laquelle les villes, et même les « banlieues » dites « difficiles » prennent leur distance avec ce parti, tandis que des pans entiers de son électorat résident aujourd'hui dans des zones périurbaines : cette tendance est-elle appelée à se renforcer ?

  • À une époque où l'enseignement supérieur est à nouveau reconnu comme un moteur de développement économique, que les sociétés du savoir exigent de nouvelles compétences, rendant obsolètes les économies basées sur l'industrie manufacturière, et que le contexte dans lequel évoluent les universités accroît leur précarité et les oblige à s'adapter au mieux, on peut se demander quel rôle peut jouer la philanthropie internationale. Le livre de Fabrice Jaumont examine le rôle des fondations philanthropiques américaines et les nouvelles tendances qui émergent de ce contexte historique, les conditions dans lesquelles la philanthropie peut être efficace, les impasses que les fondations rencontrent régulièrement et les conditions avec lesquelles les acteurs de la philanthropie mondiale opèrent aujourd'hui. Le livre fait le portrait des principales fondations qui investissent dans l'enseignement supérieur africain, celles qui ont une longue expérience du secteur ainsi que les plus récentes qui cherchent à y trouver une place. Plutôt que de présenter ces fondations comme des bienfaitrices venues sauver l'enseignement supérieur sur le continent, Fabrice Jaumont propose une vision nuancée qui cherche à mesurer leur impact réel sur les universités, ainsi que les partenariats « inégaux » qui s'établissent lorsqu'un des partenaires a plus de ressources que l'autre.

  • Le passage des études de folklore à l'ethnologie en France s'est fait dans la période troublée qui va du Front populaire à la Libération. Le folklore scientifique se construit de manière ambivalente, dans le cadre d'une politique culturelle qui fait la part belle aux traditions régionales : à la fois ouverte sur la modernité, et fascinée par un passé volontiers idéalisé. Avec l'avènement du régime de Vichy, le folklore devient l'instrument de la politique culturelle du maréchal Pétain et de sa Révolution nationale. Mais, en même temps, de vastes enquêtes scientifiques, extensives et collectives voient le jour. Cet ouvrage, qui fait suite à un colloque international tenu en 2003 au musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP), apporte une réponse collective à des questions restées longtemps Houes, voire taboues : comment apprécier les activités du MNATP, créé en 1937, et celles de son directeur, Georges Henri Rivière, sous le régime de Vichy ? Quelles continuités, quelles ruptures apparaissent entre la période du Front populaire et Vichy ? Jusqu'où les folkloristes se sont-ils compromis ? Une nouvelle discipline était-elle déjà en germe ou le folklorisme sombrait-il totalement dans l'exaltation passéiste du inonde paysan ? Ce regard en arrière s'avère nécessaire à l'heure où l'ethnologie s'affranchit des barrières nationales - et alors qu'un nouveau musée, le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM), vient remplacer le MNATP.

  • On croyait en France en avoir terminé avec le catholicisme. Les manifestations de 2012-2013 contre le mariage pour tous ont montré qu'il conservait une puissante capacité de mobilisation. S'il a beaucoup étonné les médias, ce mouvement n'a pas émergé ex-nihilo : du combat contre le Pacs à celui sur les programmes scolaires en passant par l'activisme bioéthique, les questions liées au vivant (des débuts à sa fin), au sexe et au genre, constituent, depuis une vingtaine d'années, un nouveau front pour les autorités catholiques et les militants. Dans un contexte de panique morale, ils ont su nouer des alliances religieuses, sociales et politiques. En interne, ils ont cultivé une façade d'unanimisme, étouffant pendant plusieurs mois les quelques voix dissonantes qui tentaient de se faire entendre. Au-delà de l'épisode du mariage pour tous, l'ouvrage s'attache à rendre compte de cette métamorphose catholique portée par des acteurs et réseaux élaborant de nouvelles mobilisations.

  • Que serait une santé sans médecins ou sans maladies, une maladie sans médicaments, ou des malades sans entourage ? À l'heure des réflexions sur la bioéthique et de la politisation de ces questions, cet ouvrage se propose d'identifier collectivement et le plus en amont possible les enjeux éthiques de ce qui pourrait advenir dans le secteur de la santé. Quel est le champ de possibilités qui s'ouvre lorsque l'on se défait de certains tropismes, notamment technologiques - aucune liste des nouvelles technologies liées à ce que l'on pourrait appeler la santé numérique ici - ou organisationnels ? Afin d'esquisser une réponse à cette question, les auteurs ont imaginé un futur construit par soustraction d'options - la santé sans maladie, les malades sans entourage, la maladie sans médicaments... Ces futurs fictionnels sont confrontés aux regards d'anthropologues, médecins, philosophes et sociologues, libérés de la continuité entre le présent et l'à-venir. Cet ouvrage vient appuyer la nécessaire construction d'une éthique de l'anticipation comprise comme éthique de notre façon de prendre soin du futur, tout en restant attentif à la santé d'aujourd'hui. Cet ouvrage a été réalisé dans le cadre des séminaires de l'Espace éthique Île-de-France.

  • La cour d'honneur de la Sorbonne est domínée par deux statues - celle de Víctor Hugo et celle de Louis Pasteur - un poète et un homme de science. C'est à I'extérieur, sur la place de la Sorbonne, que se trouve le monument à Auguste Comte, fondateur et patron de la sociologie. Tandis que la littérature et les sciences avaient leur place assurée à l'intérieur de l'Université, la sociologie a dû conquerir le droit d'y entrer. Ce livre restitue la lutte que se livrent trois protagonistes, trois cultures : les sciences, les lettres et la sociologie. Certes, les forces en présence ne cessent de se redéfinir. Et que de différences entre la France marquée par l'héritage d'un Auguste Comte et déchirée par ses luttes idéologiques, l'Angleterre où une évolution moins polarisée produit de surprenantes alliances et l'Allemagne, où, plus tard venues, les sciences sociales provoquerit une scission radicale entre des cultures irréductibles. Mais nul schématisme dans ces pages où une érudition étourdissante, un art consommé de la composition et de la narration reconstituent toute la complexité des controverses, des idées et des positions sans négliger la bizarrerie du destin.

  • L'argument de la filiation est souvent invoqué par les anthropologues à l'appui des débats qui les opposent, au coeur de leur discipline, sur ce qui est donné, commun à l'ensemble des sociétés humaines, et ce qui est construit dans des contextes culturels particuliers. Quoi de plus « naturel », de plus « universel » en effet que cette relation filiative qui répond aux nécessités de la reproduction sexuée de l'espèce, invariant qui relève des mêmes évidences que la distinction des sexes ? Le présent ouvrage, présenté sous la forme d'un recueil de textes, réunit des spécialistes de différentes disciplines - anthropologues, historiens, juristes - qui explorent la manière, relativement convergente, dont la filiation est établie dans des sociétés, anciennes et modernes, situées autour de la Méditerranée. Ces sociétés, polythéistes ou relevant des trois grandes religions monothéistes nées dans cette aire, donnent à voir des agencements qui lient la filiation, et plus largement la parenté, à la constitution de l'ordre social et cosmique. Des pratiques d'alliance de mariage dans la proximité consanguine brouillent le calcul de la filiation, la distinction des lignées paternelle et maternelle, celle de l'ascendance et de la descendance... Les récits d'origine aussi bien que la manière de dire le droit expriment les débats qui s'ouvrent ainsi et sous-tendent la définition des règles de prohibition de l'inceste. Ces débats sont renouvelés dans le contexte contemporain de développement des techniques de procréation assistée. Ils montrent que la définition et le calcul de la filiation n'interviennent pas seulement dans le champ particulier de la parenté, mais déterminent aussi la transmission intergénérationnelle des biens matériels et symboliques, ainsi que les identités et les statuts, éventuellement les titres politiques ; ils relèvent simultanément de la codification du droit.

  • Luc de Heusch examine les rapports entre l'anthropologie et la discipline baptisée Histoire. À titre d'essai, inaugurant une voie originale, il analyse ici du point de vue structural les relations permanentes et changeantes que le pouvoir entretient avec la religion. L'anthropologie sociale et culturelle (plus connue en France sous le nom d'ethnologie), considérée à tort comme une science coloniale périmée, nous livre une institution caractéristique des sociétés centralisées dépourvues d'écriture : la chefferie ou la royauté sacrée. L'auteur la décrypte comme structure symbolique arrachant le pouvoir au seul contrôle de la parenté. Elle transforme un homme, détenteur du pouvoir suprême, en une espèce de fétiche vivant, condamné à mort à plus ou moins brève échéance. L'Histoire, de son côté, a souvent affaire à une institution politico-religieuse qui confère à un homme projeté au sommet du pouvoir un statut quasi divinisé. Le monothéisme s'est emparé de cette vision ; il fait du roi un prêtre d'une espèce particulière. Luc de Heusch analyse les avatars de ce continuum qui rend compte du devenir politique. Il prend le parti de Hobbes contre Rousseau et constate que la démocratie en tant que Léviathan a bien du chemin à parcourir avant d'être désacralisée.

  • Depuis une vingtaine d'années, le tatouage est devenu omniprésent dans les sociétés occidentales : il décore les peaux, défraie la chronique, préoccupe les chercheurs. Or les études de ces derniers font la part belle aux significations que les personnes tatouées attribuent à leur modification corporelle sans jamais se pencher sur le pendant professionnel de cet engouement, pourtant visible à travers l'efflorescence des studios de tatouage. Qui sont les tatoueurs ? Des artistes ? Des artisans ? Leur travail répond toujours à une double nécessité : satisfaire les désirs d'une clientèle désormais majoritairement profane tout en réalisant les « plus beaux » tatouages. Mais quels critères, notamment esthétiques, guident la réalisation et l'exécution d'une image encrée ? Comment les professionnels de l'encrage négocient-ils avec les hommes et les femmes qui viennent leur soumettre leur projet ? En examinant les processus de production des tatouages, cet ouvrage met au jour la manière dont s'apprend, se reproduit et se renouvelle cet univers visuel. Il dévoile les qualités dont doivent faire preuve les aspirants pour gagner leur place dans ce monde et y construire une réputation d'« artiste-tatoueur ».

  • Cet ouvrage collectif vient à un moment où l'activité patrimoniale a largement débordé ses institutions officielles et où sa couverture par les sciences humaines et sociale a pris une consistance certaine. En dix textes et au moins autant de situations, en France, à Rhodes, à Tonga, en Uruguay et en Colombie, il donne à saisir quelques-unes des « implications anthropologiques » de et dans l'exploration de cette activité, à partir desquelles se dessinerait un fil conducteur permettant de parcourir, sans la réduire, sa grande hétérogénéité. Qu'on la prenne sous l'angle de l'irruption du patrimoine dans les terrains (de jeu) des anthropologues ou bien sous celui de la constitution du patrimoine en un domaine singulier de recherche, l'anthropologie du patrimoine apparaît inséparable des interrogations récurrentes sur la catégorie de culture : sur son institution, sur sa mise en scène, sur sa spectacularisation, sur les façons de l'écrire comme sur la critique de son pouvoir de purification, de hiérarchisation ou de domination. Que montrent ces écritures anthropologiques de patrimoines ? Qu'en se frottant aux expériences du passé, de la culture, religieuse ou profane, de la quête de reconnaissance, de la mémoire des violences de guerre, de la discrimination sociale, de la ruine des choses du monde, les anthropologues font l'expérience du patrimoine, instrument politique aux multiples fonctions : contrôle, aménagement, restauration, réparation, reconnaissance...

  • Quel avenir faut-il prédire aux humanités ? Les signes d'une désaffection pour la culture humaniste se sont multipliés au cours des dernières années en France et ailleurs. Dans ce contexte morose et déprimé, le développement des humanités numériques apparaît à certains comme une planche de salut pour des disciplines autrement condamnées à disparaître. Toutefois, réinventer les humanités par le numérique suppose de relever trois défis de taille : leur rapport à la technique, leur relation au politique et enfin à la science elle-même. Les humanités numériques sont très critiquées : pour certains elles relèvent de la poudre aux yeux, pour d'autres, elles constituent une menace extraordinaire. Mais s'il y a bien quelque chose que l'on ne peut contester, c'est leur capacité à poser de bonnes questions aux différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Penser la place que les humanités doivent tenir dans notre monde implique d'en redéfinir le contrat social et épistémique. Elles sont riches d'opportunités de ce point de vue : à condition de ne pas dénaturer la spécificité humanistique des pratiques de recherche auxquelles elles s'appliquent.

  • L'ethnologie s'est, jusqu'à présent, très peu intéressée au monument dans la mesure où celui-ci témoignait d'une conception officielle de l'histoire. Érigé pour entretenir la mémoire, il énonce le passé en le peuplant des figures que l'autorité souhaite immortaliser.

  • À Touva, en Sibérie du Sud, des individus remarquables aux capacités sortant de l'ordinaire sont identifiés comme chamanes. On les sollicite pour voir l'invisible, faire venir le bonheur, chasser les maladies, dénouer des affaires de sorcellerie, dialoguer avec les défunts. Aux chamanes sont réservées des actions et des paroles dont les « gens simples » s'estiment incapables. Pourtant, les profanes ne laissent pas de se méfier des chamanes qu'ils fréquentent et de tester leurs talents pour déjouer les « imposteurs ». Depuis la chute de l'URSS, le chamanisme fait partie du paysage urbain à Kyzyl, capitale de la république touva. L'autorité paradoxale dont jouissent actuellement les chamanes a de quoi surprendre si l'on songe aux répressions antireligieuses violentes et aux bouleversements subis par cette société au cours de l'époque socialiste. Pourquoi des chamanes apparaissent-ils ? À quoi tient leur autorité et comment se manifeste leur pouvoir ? Comment les Touvas distinguent-ils un « vrai chamane » d'un « charlatan » à l'époque postsoviétique ? À partir d'une enquête ethnographique, cet ouvrage examine les fondements cognitifs et relationnels de la division des compétences rituelles entre spécialistes et profanes. Remettant en cause le modèle classique de l'« élection » et de l'« initiation » du chamane par les esprits, l'auteur montre que la qualité de chamane est conçue comme un fait incorporé, souvent inné, qui se développe dans la violence. Loin d'être réductible à une cosmologie exotique, le chamanisme s'avère fondé sur des principes généraux de la pensée humaine qu'il contribue en retour à éclairer.

  • Depuis la fin des années 1980, le rap est devenu, au Gabon comme dans d'autres États du continent africain, le levier de constructions identitaires, de reconfigurations des rapports au politique et de transformations culturelles majeures. À l'inverse des discours abordant ce genre musical globalisé comme emblème de l'« occidentalisation » ou de l'homogénéisation culturelle, l'appropriation du rap a donné lieu, à Libreville, à des formes variées de réinventions de particularismes et de revendications de la localité, se déclinant dans le registre du genre, du religieux, du rapport à la nation, à l'ethni­cité ou à l'africanité. Née d'une immersion de plus de huit années dans les réseaux du hip-hop gabonais et africain, l'ethnographie multisituée proposée dans cet ouvrage éclaire les entrelacements des pratiques musicales, des dynamiques identitaires et des rapports au pouvoir, en décrivant comment les rappeurs du Gabon se sont progressivement imposés comme des acteurs politiques majeurs d'un régime semi-autoritaire en mutation. Par le biais de l'anthropologie des pratiques musicales, cet ouvrage offre un axe de compréhension novateur à propos de l'histoire politique et culturelle du Gabon, et des scènes musicales qui contribuent à mettre en mouvement les villes africaines contemporaines.

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