Département des littératures de l´Université Laval

  • Les études composant ce numéro se donnent comme terrain de jeux les textes narratifs et les films qui, depuis une trentaine d'années, ont traité de trois villes particulières : Montréal, Paris et Marseille. Le but de l'ensemble est de mieux comprendre comment les textes et les productions cinématographiques donnent sens aux profondes mutations en cours, comment ils interagissent avec l'imaginaire social contemporain, comment ils lisent le devenir de ces trois villes et, quelques fois, parviennent à leur inventer des réserves d'avenir. Au terme de ce volume, le lecteur pourra se faire une idée de la façon dont ces trois villes abordent l'idée du « vivre-ensemble » à l'heure contemporaine. Et c'est bien à la fois le rôle de l'art et de la critique que de faire miroiter cette possibilité.

  • Comment la littérature exprime-t-elle la transcendance du cadre national comme principal point de repère identitaire et socioculturel? Se donnant pour aire d'analyse la littérature africaine et caribéenne, ce dossier d'Études littéraires nous montre la représentation littéraire du transnationalisme comme un champ foisonnant, aux procédés narratifs et énonciatifs diversifiés. Les articles composant ce dossier examinent une belle variété de romans, allant de Rose déluge du Togolais Edem Awumey à L'Étoile noire de la Martiniquaise Michelle Maillet, en passant par La Fabrique de cérémonies du Togolais Kossi Efoui, Le Terroriste noir du Guinéen Tierno Monénembo, La Saison de l'ombre de la Camerounaise Léonora Miano et La Dot de Sarah et Le Livre d'Emma de l'Haïtienne Marie-Célie Agnant. Transportant le lecteur dans une grande diversité d'univers, cette nouvelle livraison d'Études littéraires nous fait voir le transnationalisme comme un puissant moteur de création littéraire.

  • Si l'on a longuement disserté sur le passage du littéraire au cinématographique, qu'en est-il exactement du passage du théâtre au cinéma? Avec pour objectif de mieux comprendre les processus d'appropriation et de recréation caractéristiques de l'adaptation de procédés théâtraux au cinéma, cette nouvelle parution d'Études littéraires transporte le lecteur dans des univers diversifiés, dévoilant toute la diversité des rapports entre les arts théâtral et cinématographique. Parmi les oeuvres à l'étude : L'esquive d'Abdellatif Kechiche dont le processus de scénarisation s'inspire d'une pièce de Marivaux; les films que Jean Cocteau a produits à partir de ses propres pièces de théâtre; Opening Night de John Cassavetes, qui « remédiatise » le fait dramatique; Dogville de Lars Von Trier, qui en appelle au genre théâtral sur le plan de la représentation spatio-temporelle et de l'intrigue; et plusieurs autres.

  • Ce numéro d'Études littéraires se propose de réfléchir aux relations entre la presse et la littérature, de la fin du XVIIIe au XXe siècle. Si naguère la recherche distinguait soigneusement les territoires médiatiques et littéraires, le renouveau de l'histoire culturelle et de l'histoire littéraire, ainsi que la vague de fond sociocritique nous ont appris à revisiter ces frontières trop communément acceptées. Certes, nulle discipline scientifique ne peut penser et se penser sans frontières : ici le territoire de la littérature, les rapports d'un texte avec son « co-texte », l'établissement des limites d'un corpus, ou encore toute la question des effets du texte sur le social, effets qui supposent à la fois des passages et des blocages entre le texte et le monde. Pour les historiens comme pour les littéraires, il n'y a sans doute pas de pensée possible sans frontière, sans limites et sans articulation fines de ces frontières et limites. Or, les études actuelles de la presse, qu'elles soient celles de l'histoire culturelle, de l'histoire littéraire, de la sociocritique ou de la sociologie de la littérature et de l'imprimé, sont emportées dans un grand mouvement de redéploiement. La raison essentielle en est sans doute la prise de conscience de l'immense valeur qui gît dans ce continent englouti qu'est la presse. En revisitant les hiérarchisations des corpus et les collaborations d'à peu près tous les écrivains à la presse; en explorant et en analysant les genres médiatiques qui constituent le corpus journalistique; en mettant en relation directe les poétiques médiatiques et les poétiques littéraires pour voir comment elles interagissent; en réévaluant à la hausse la qualité sémiotique accordée aux diverses représentations issues du journal, susceptibles, peut-être aussi bien que le roman, de dire le monde qui les a vues naître : en tout cela les études littéraires confèrent une valeur irremplaçable à l'objet journal et y trouvent une source de leur renouvellement. Ce numéro d'Études littéraires entend contribuer à cette réflexion et invite à penser la littérature par la presse.

  • « Mais comment une revue peut-elle s'imposer au point de devenir la "rose des vents" de la République des lettres et le rester pendant quarante ans ? » C'est cette question, posée d'emblée par Anna Boschetti, que le numéro 40,1 d'Études littéraires vise à examiner. On a souligné à juste titre le pluralisme et la « mesure » qui caractérisent les choix de la Nouvelle revue française et qui lui permettent de se démarquer de la plupart des revues contemporaines, attachées à des mots d'ordre esthétiques ou idéologiques finissant inévitablement par les dater et par restreindre leur capacité d'attraction. Sa réputation, qui n'est plus à prouver, tient principalement à deux traits primordiaux : le goût raffiné des contributeurs, présent dès la genèse de la revue, qui demeure à l'avant-plan lorsqu'il s'agit de sélectionner les textes à publier ; enfin, l'équilibre entre continuité et renouvellement qui assure à la revue une place d'honneur aux premières loges de l'actualité littéraire des premières décennies du XXe siècle. Par l'étude des principales périodes de l'histoire de la NRF, il s'agira de comprendre, à travers ce numéro, comment le rayonnement dans tous les domaines de la vie culturelle a pu persister, et ce, malgré les aléas de l'histoire. L'étude du contexte d'émergence de la revue et de ses principaux directeurs (J. Rivière, J. Paulhan, Drieu La Rochelle), joint à l'angle sociologique annoncé par le texte introductif, met en lumière une modernité esthétique entretenue non seulement par le souci constant de préserver un équilibre, mais surtout par un dévouement sans réserve à la revue de la part de ses contributeurs.

  • Inspiration spontanée ou écriture travaillée ? Génie ou tâcheron ? Ces images contrastées de l'écrivain et de l'acte d'écriture suffisent à montrer combien l'activité littéraire se pense avec ou contre le travail, combien l'interrogation sur le métier d'écrivain est aussi, tout simplement, une interrogation sur le métier. L'imaginaire du labeur et celui de l'activité de l'écrivain sont si fortement intriqués qu'il est difficile de savoir lequel engendre l'autre d'un point de vue chronologique ou logique. D'une part, l'écrivain conçoit son activité en relation avec une représentation imaginaire du travail, d'autre part, lorsqu'il représente le labeur, il s'exprime depuis le lieu - imaginaire, lui aussi - qui correspond à la conception qu'il se fait de son rôle dans la cité. Ces deux représentations fluctuent donc ensemble, dans un mouvement dynamisé par diverses ambitions : élaborer un art poétique, maîtriser la représentation publique de soi, légitimer l'activité d'écrivain, se positionner dans le champ de production culturelle. Le labeur a longtemps été l'objet de représentations au sein de la production littéraire occidentale et le lieu d'élaboration de singularités scripturales et éthiques. Les collaborateurs de ce dossier ont eu l'audace de tenir un double pari : donner à lire et à comprendre ces singularités, tout en les rapportant à des enjeux pérennes. Dans les pages de ce numéro d'Études littéraires, on se figurera, par exemple, Chrétien de Troyes en semeur, Pablo Neruda en ouvrier ou encore Huysmans en orfèvre. On s'interrogera avec Céline sur le « travail » de promotion médiatique auquel doit se livrer l'auteur. On s'étonnera aussi du rôle central qu'a pu avoir la conception du labeur dans les dissensions au sein du groupe surréaliste.

  • Au tournant des années 1930, en cette période d'entre-deux-guerres où le pouvoir du peuple s'était accru politiquement et économiquement, la représentation littéraire des classes populaires, lorsqu'elle n'était pas empreinte de clichés, cadrait peu avec la réalité sociale du peuple. En réaction à la littérature bourgeoise, Léon Lemonnier publia, en 1930, le Manifeste du roman populiste, texte fondateur du mouvement populiste dont l'ambition, apolitique, était de « faire vrai », de peindre la vie du peuple et d'étudier attentivement la réalité. Si le populisme connut une importance indéniable au cours des années 1930, il figure pourtant aujourd'hui au nombre des chapitres oubliés de l'histoire littéraire. L'acception « large » du terme populisme, tel qu'il a été défini dans le Manifeste, et la négation initiale du populisme comme école littéraire, ont dû nuire à la postérité du mouvement. Avec pour objectif de documenter le mouvement populiste, ses conditions d'écriture et ses présupposés esthétiques, ce volume d'Études littéraires vous propose un ensemble d'articles sur l'oeuvre fort méconnue de romanciers dits populistes.

  • Au tournant du XXe siècle, la notion de possibilité s'impose chez les écrivains comme un moyen inédit de comprendre l'existence humaine et de définir sa trajectoire. De Proust à Sartre, en passant par Musil, Gracq et Queneau, les romanciers ont la conviction que la réalité vécue ne recouvre pas la totalité de l'expérience, qu'un « supplément » d'existence se trouve à la portée de celui qui dispose de suffisamment de mobilité et d'imagination pour se lancer sur la voie de la plus belle des aventures : celle de la vie rêvée.

  • La sociocritique, attachée à la construction discursive des représentations sociales, n'a guère privilégié jusqu'à présent le domaine dramatique. Le théâtre, forme sociale par excellence, suscite peut-être trop spontanément une approche relevant de la sociologie de la création ou de la réception, et non de la sociocritique, laquelle étudie le social dans le texte et cerne la socialité des oeuvres dans leur productivité symbolique. Parce que le théâtre est disputé par des disciplines universitaires parfois concurrentes, il s'est trouvé rejeté tantôt du côté d'une approche strictement textuelle et littéraire, tantôt du côté de l'analyse du fait spectaculaire, de la théâtralité à la mise en scène et à la performance ; le théâtre a été également abordé à partir de son environnement culturel et institutionnel, ou saisit en tant qu'acte politique dans ses discours idéologiques explicites. Une sociocritique du théâtre, en tant qu'herméneutique attachée au latent, au mouvant, à l'impensé des oeuvres, doit envisager une « sociosémiotique » croisant les méthodes et les disciplines, dans une prise en compte du texte et de la représentation. Telle est la proposition de ce volume d'Études littéraires à travers neuf études, entre XVIIIe siècle et scène contemporaine, en passant par le romantisme et le symbolisme.

  • Omniprésent et pérenne, le commentaire est pourtant de ces objets d'étude à la fois familiers et méconnus. De l'Antiquité à la fin de l'Ancien Régime, sitôt entendu, le terme fait écho à de multiples pratiques (glose, allégorie, manchettes, etc.), à de multiples sujets (grammaire, mythologie, rhétorique, etc.), à de multiples objets (commentaire des oeuvres d'un Ancien, d'un contemporain, d'un anonyme). En dépit de savantes études sur les fables, sur l'allégorie, sur le rapport à l'autorité, la connaissance du commentaire demeure parcellaire : elle s'illustre le plus souvent par des descriptions circonscrites dans le temps et dans le nombre d'oeuvres d'une pratique. Aujourd'hui encore, l'érudition requise par le sujet semble repousser continuellement l'avènement d'une synthèse portant sur ses formes et ses sujets. L'objectif de cette publication commune est de présenter diverses pratiques du commentaire et d'essayer de cerner, au fil du temps, la nature même de l'activité d'interprétation ou de lecture travaillée. Nous proposons en somme de partir de six expériences diverses du commentaire pour essayer de souligner convergences et divergences dans l'usage des formes et - peut-être - de résoudre en partie la question du lien entre sujet et forme exploitée, mais aussi entre commentateur et auteurs. Les analyses riches et variées proposées par les contributeurs de ce volume dessinent un parcours composite qui permettra au lecteur de cheminer à travers les siècles en visitant des auteurs et exégètes diversement intentionnés, mais tous liés cependant par leur amour du texte.

  • Les essais qui constituent ce numéro sont autant de lectures différentes des textes romanesques francophones d'Afrique, des Antilles, du Maghreb. Le seul point commun à ces diverses approches demeure leur attachement au langage, multiforme, qui renvoie dos à dos chaque investigation critique, qui se laisse découvrir pour mieux se recouvrir.

  • L'histoire est connue : tout commence quelque part en Grèce antique, alors que logos et mythos se confondaient en une seule voix dans la parole sacrée (hieros), jusqu'à ce qu'au siècle de Platon, une méfiance philosophique provoque la séparation entre les légendes fabuleuses et la recherche de la sagesse. La philosophie n'a peut-être d'autre origine que cette méfiance à l'égard du mythos, méfiance fascinée cependant, qui maintient à distance en même temps qu'elle semble répondre sans cesse au chant des sirènes narratives, attachée au mat de la raison. Cependant, la narrativité, comme l'a montré Paul Ricoeur à maintes occasions, notamment à propos de l'histoire, cette autre discipline soupçonneuse, ne se limite pas au simple fait de raconter de la fiction. Il y a de la narrativité jusqu'à la limite de la pure syntaxe, pourrait-on dire. À partir du moment où les mots sont arrangés de façon à représenter un monde, parler de ce monde ne peut aller sans le présenter d'une certaine manière, sans lui donner une cohérence quelconque, c'est-à-dire en somme sans le raconter, ce dont ne se prive pas bien sûr la philosophie, ni l'histoire d'ailleurs, comme le soulignent heureusement depuis quelques décennies de nombreux historiens et non des moindres, que l'on pense à Michel de Certeau. La racine du fait narratif est ainsi enfouie beaucoup plus creux que ne le laissent croire les récits philosophiques d'affranchissement du narratif (dont il faudrait dresser un inventaire exhaustif, si la chose était possible). Mais affirmer cela, c'est du même coup prendre en compte l'inverse, à savoir que la racine philosophique est elle aussi très profondément enfoncée dans le terreau narratif et que le récit ne fait pas que raconter, il fait mieux : il pense en racontant. Ce dossier voudrait donc, à partir de quelques exemples, montrer ce double jeu de la pensée et du récit en examinant à l'oeuvre la pensée se racontant ou le récit pris en flagrant délit philosophique.

  • Il fallut attendre l'avènement d'un nouveau millénaire pour voir paraître l'oeuvre narrative de Théophile Gautier dans l'inestimable « Bibliothèque de la Pléiade ». Jusqu'à présent, la critique a tenté de déterminer la place de cet inclassable dans l'histoire littéraire et de faire connaître ses oeuvres méconnues ainsi que ses écrits sur l'art, le théâtre, la danse, le ballet. Alors que l'on célèbre le bicentenaire de l'auteur, le temps est venu d'approfondir la question non seulement de son esthétique, mais aussi de son enracinement dans le monde, c'est-à-dire de sa philosophie. Comme l'écrit Milan Kundera, « dans l'art, la forme est toujours plus qu'une forme. Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu'est-ce que l'existence humaine et où réside sa poésie ? » Le lecteur de l'oeuvre de Gautier rencontre-t-il des pistes de réponse à ces questions fondamentales ou alors la visite-t-il hâtivement comme un musée poussiéreux? L'enthousiasme des chercheurs de l'Amérique et de l'Europe invités à relire l'oeuvre de Gautier à l'occasion de son bicentenaire montre bien sa vitalité, son foisonnement, sa richesse, mais aussi la nécessité et la fertilité d'un questionnement philosophique qui prend racine dans sa force et sa signification. Les perspectives adoptées ici permettent en outre de renouveler l'éclairage porté sur cette oeuvre remarquable. Gautier, comme il vous plaira, c'est-à-dire tel qu'il se donne à lire et à penser au XXIe siècle.

  • Cette livraison de la revue Études littéraires souligne le centenaire de la naissance de Jean Anouilh (1910-1987), et accompagne la sortie du relatif oubli où l'oeuvre semblait être tombée (mises en scènes nouvelles et récentes, volumes de la Pléiade, etc.). Autour de la figure d'Anouilh, cette livraison pilotée par Bernard Beugnot donne à lire des contributions qui étoffent et documentent la connaissance de l'homme et de l'oeuvre : études, iconographie, témoignages et correspondance. Comportant un « impromptu » inédit, un index des personnages et des ajouts bibliographiques, ce numéro sera également utile au chercheur. On lira ici des travaux sur les didascalies et sur le nom propre, on verra la prégnance de la figure de Cyrano et les travestissements du choeur antique, on apprendra avec étonnement les nombreuses collaborations cinématographiques d'Anouilh et les liens discrets que l'oeuvre ne cesse d'entretenir avec l'actualité. En somme, ce numéro révèle ou approfondit des aspects mal connus de l'oeuvre et fait magistralement la preuve qu'Anouilh et son théâtre sont loin d'avoir épuisé les avenues de recherche (documentaires et interprétatives).

  • Si, depuis le premier romantisme, la littérature est par définition le lieu qui met en jeu l'idée de « communauté », qu'advient-il de la littérature quand l'histoire nous fait connaître ce mot de « communauté » sur un fond de désastre ? Après qu'elle eut manqué à sa promesse de réaliser la communauté, au XXe siècle, la littérature a parfois questionné son pouvoir. Le dossier ici présenté s'intéresse à la littérature qui devient une bouteille à la mer : il traite d'oeuvres des XXe et XXIe siècles qui supposent que la possibilité de la communauté dépend désormais de la rencontre (espérée mais inattendue) d'un auteur et d'un lecteur ; il étudie la façon dont, dans l'adresse à un lecteur « ami » implicite, et dans l'ouverture de leurs textes sur une expérience de lecture singulière, des écrivains - tels que Mandelstam, Bataille, Éluard, Améry, Kertész, Barthes, Macé ou encore Rouaud - recherchent un sens commun, une expérience commune, une communauté - celle-ci dût-elle être celle de « ceux qui n'ont pas de communauté ».

  • Alors que la rupture de 1989 semble avoir congédié pour de bon l'esthétique de l'engagement, force est de constater que la réflexion sur littérature et politique reste bien vivante, toujours en quête d'exemples historiques de rapports moins instrumentaux entre ces deux pratiques. La convergence entre les avant-gardes du premier XXe siècle et l'anarchisme politique n'a cessé, de ce point de vue, de susciter l'intérêt. Jürgen Habermas a par exemple noté le parallélisme entre l'anarchisme comme mouvement de table rase politique et le programme esthétique des avant-gardes, cherchant à placer l'oeuvre hors de toute continuité historique. Les contributions du présent numéro proposent différents éclairages de cette convergence. Dans la perspective de l'histoire des idées, le primat absolu de l'individu (à la manière de Stirner), et de sa capacité à transformer le réel, entre en résonance avec la figure de l'artiste d'avant-garde qui fait revivre l'idéal du démiurge romantique. À l'époque de la critique des institutions étatiques ou des corps intermédiaires au nom d'un idéal de démocratie radicale, la littérature a pu apparaître comme un « acte pur », permettant à celui qui la pratique d'agir directement sur la société, à l'instar des jeteurs de bombe de la fin du XIXe siècle. Ainsi, la littérature moderniste et l'anarchisme se rapprochent également par leur refus commun de la « représentation », au sens aussi bien politique qu'esthétique : ce refus peut-il pour autant ouvrir sur de nouvelles pratiques politiques ou intellectuelles ? De la fin du XIXe siècle français jusqu'à l'Allemagne de la Fraction armée rouge, en passant par les révolutions russe et chinoise, il s'agit donc dans ce dossier, à travers la référence à l'anarchisme, d'interroger plus généralement la dimension politique de la pragmatique littéraire.

  • L'analyse et la critique littéraire se prêtent particulièrement bien au motif de l'architecture. Les métaphores entre la littérature et l'architecture ne manquent pas : tel un architecte, un auteur est créateur de son oeuvre, il en conçoit les fondations, voit évoluer la structure de son travail, et finit par habiter, explicitement ou plus subtilement, le projet qu'il a formé ou qu'il voit se dérouler sous la plume. Que son ouvrage soit fictionnel ou autobiographique, l'auteur s'y investit en travaillant ou retravaillant des souvenirs, des fantasmes, des observations, des topoï ou des mythes connus de tous. Les couches successives qui mènent à la version définitive d'un texte peuvent être vues comme autant de « brouillons de soi » (P. Lejeune) - un architecte n'est-il pas un constructeur espérant concrétiser une vision toute personnelle du monde et de l'espace ? Sans chercher à déceler dans chaque texte littéraire des indices autobiographiques, on doit remarquer que la construction d'une oeuvre relève souvent du domaine de la projection : projection de ses propres obsessions dans l'imaginaire puis dans le matériau écrit, mais aussi projection comprise comme domaine de tensions entre les souvenirs, le moment de l'écriture et la vision de l'oeuvre achevée. La place que tiennent l'imaginaire, le mythe et les motifs de construction et destruction dans ces formes architecturales reflètent le rôle du processus d'invention et de vision dans tout projet artistique, qu'il soit littéraire ou plastique. Ce regroupement d'articles, qui comprend des études allant de la période médiévale à la littérature contemporaine, permet ainsi d'envisager la question de l'architecture en littérature suivant plusieurs perspectives : celle de la narratologie, celle du rôle de l'imaginaire dans la construction littéraire, celle du mythe, celle de la réécriture, et celle des échos entre représentations (visuelles, d'objets) et création. Par des études qui cernent la place cruciale que jouent les structures souterraines, le rapport au temps, à l'espace et aux représentations visuelles, les liens complexes entre le concret et l'imaginaire, dans le matériau littéraire, ce volume pose des questions centrales à la définition même de la littérature.

  • Le dossier préparé par François-Emmanuel Boucher, Sylvain David et Maxime Prévost est à la fois inquiétant et excitant. Espionnage, complots, secrets d'État sont à l'honneur de ce numéro d'Études littéraires, qui nous propose une exploration de « l'imaginaire de la terreur ». Très finement, les auteurs soulignent que cette terreur peut être aussi publique que privée : ainsi pour exemple le totalitarisme du quotidien et de l'espace familial dans le très célèbre 1984 de George Orwell, mais aussi au sein de la littérature argentine (qui fait écho à la dictature militaire), et dans plusieurs oeuvres à tendances paranoïaques de la production contemporaine. D'autres textes reviennent sur l'âge d'or du roman d'espionnage, de Paul Féval à Ian Fleming en passant par Jules Verne et la culture pop des années 1960. Un numéro qui tombe à point dans notre ère où les démocraties occidentales ont remplacé la raison d'État par la « raison de sécurité ».

  • Au coeur de ce numéro, tout d'abord un grand dossier préparé sous la direction de Nicholas Dion et s'interrogeant sur les livres anciens en sol québécois. Ces écrits du Moyen-Âge, de la Renaissance et des quelques siècles suivants constituent notre patrimoine lettré. Leur importance est capitale : « De fait, au-delà de leur contenu ou de leur valeur intrinsèque, ces imprimés anciens permettent de mieux comprendre la dynamique des transferts des savoirs entre l'Ancien et le Nouveau Monde, de manière à retracer la formation, au Québec, d'une culture à la fois littéraire et philosophique ». Quels sont-ils, et où sont-ils aujourd'hui conservés? Principalement dans les différentes institutions d'enseignement, bien entendu. Études littéraires nous dresse donc plusieurs portraits de joyaux du patrimoine livresque : bibliothèques universitaires (McGill, Sherbrooke), religieuses (Séminaire de Québec), manuscrits d'époque reculées (XVe et XVIe siècles... La revue propose également des analyses littéraires ainsi qu'une section débats où dialoguent Maxime Decout et Jean-Paul Sermain.

  • Ce dossier d'Études littéraires veut faire ressortir les principaux axes de la réflexion sur le roman menée par Aragon tout au long de sa vie, en l'abordant fondamentalement comme celle d'un théoricien/praticien. Ses écrits sur le roman prennent des formes diverses (essais, préfaces, entretiens, correspondances, articles, conférences) et sont consacrés aussi bien aux romans des autres qu'aux siens propres. L'analyse de ces textes permet d'apprécier les constantes et les invariants de la « pensée romanesque » d'Aragon, d'identifier certaines lignes de force de sa réflexion. C'est bien là l'objectif de ce dossier : faciliter la circulation dans le vaste ensemble des textes où se développe la conception aragonienne du roman.

  • Si, aujourd'hui, il est unanimement reconnu que l'avant-garde est « morte » et que l'art ne rime plus avec révolution, quel sens peut-il encore y avoir à parler des manifestes? La fin du temps des avant-gardes n'a pas pour autant entraîné celle des manifestes artistiques qui, malgré un déclin net du genre, n'ont jamais cessé de paraître. Il importe dès lors de se demander en quels termes aborder ces écrits collectifs dans la société contemporaine, où les mouvements artistiques se font rares et où l'expression individuelle de l'artiste est de plus en plus mise en valeur. Le présent numéro d'Études littéraires aborde les évolutions les plus récentes du manifeste, plus précisément celles des manifestes artistiques produits depuis les années 1960.

  • Le nouveau numéro de la revue Études littéraires présente un dossier sur l'américanité des poètes français à travers l'étude du cas des Montévidéens : Isidore Lacasse dit le comte de Lautréamont, Jules Laforgue et Jules Supervielle. Tous trois ont peu connu leur ville d'origine, émigrant de l'Uruguay vers la France dès leur jeune âge. En posant d'un côté une américanité large et de l'autre une identité souple, et en disposant de Montevideo comme d'un point de fuite, les articles composant le dossier dévoilent une géopoétique aussi vaste qu'ambitieuse. Analysant une sélection de textes de Lautréamont, Laforgue et Supervielle, ils s'interrogent notamment sur le rapport de ces trois poètes français à la langue et à la figure paternelle, et sur les principes de liberté, de départ, de décentrement, de perte et de contestation qui les animent. La poésie que le lecteur est ici amené à découvrir n'est ni romantique, ni symboliste, ni classique, ni même surréaliste, mais plus volontiers à tonalité épique, ludique, merveilleuse, sans attaches, remords, ni contraintes.

  • Le plus récent numéro d'Études littéraires, dirigé par Marie-Christine Pioffet, tourne Autour de Gabriel Sagard. Historien, voyageur, lexicographe, polémiste, anthropologue avant la lettre, Gabriel Sagard était un missionnaire hors du commun. Les articles composant ce dossier s'intéressent aux contextes historique et littéraire qui ont donné naissance au Grand Voyage du pays des Hurons (1632) et à l'Histoire du Canada (1636) ainsi qu'à la portée de ces ouvrages depuis le XVIIe siècle. Les auteurs analysent l'oeuvre sagardienne sous l'angle de ses emprunts à Marc Lescarbot, de la place qu'elle occupe dans la tradition polémique des écrits récollets, du portrait qu'elle dresse de l'enfance et de la filiation chez les Autochtones, et de la valeur documentaire des mots hurons et montagnais qu'elle emploie. Revisitant les écrits de Gabriel Sagard ainsi que les réflexions qu'ils ont engendrées depuis près de quatre siècles, Études littéraires montre aussi à quel point l'oeuvre du récollet, faute d'avoir bénéficié d'une véritable réédition scientifique, est loin d'avoir révélé tous ses secrets.

  • Poète combattant, René Char (1907-1988) a renoncé à toute publication pendant la durée de la guerre pour se vouer à l'action directe des maquis de la Résistance. Si une telle attitude semble entériner l'incompatibilité entre l'action par la poésie et l'action du combattant, elle fait de l'écriture poétique un geste qui, selon Char, est « dérisoirement insuffisant » lorsqu'il s'agit de combattre les ténèbres hitlériennes. Centré sur _Fureur et mystère_ (1948), ce dossier d'Études littéraires nous fait découvrir les retombées éthiques et esthétiques de la Seconde Guerre mondiale sur l'oeuvre du Résistant qu'a été René Char.

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