Editions Boréal

  • Ni pastiches, ni exercices de style, ces histoires sont écrites « sous l'influence » d'autres écrivains : Jean Giono, Colette, Flannery O'Connor, Francis Scott Fitzgerald, Gabriel García Márquez, Anton Tchekhov, Guy de Maupassant, Gabrielle Roy, Michel Tremblay. Participant de l'oeuvre de fiction de Robert Lalonde, tout en poursuivant la voie inaugurée dans Le Monde sur le flanc de la truite et Le Vacarmeur, ces neuf textes constituent autant d'hommages à des auteurs admirés, du « piratage par amour ». Le plus beau dans tout ça, le plus surprenant - j'aurais pu, évidemment, m'y attendre -, c'est que pillant à tour de bras je me suis vu retomber dans les sillons de ma calligraphie à moi, ce fameux timbre «naturel », qui est peut-être fait de bien plus de chants qu'on pense. Chemin faisant - car rien ne saurait arrêter le pilleur ravi ! -, je découvris, avec une joie quasiment surnaturelle, comment travaillait celui-ci, besognait celle-là, bûchait cet autre, virgulait et adjectivait cet autre encore, et crus même apercevoir le paysage qui tremblait dans la fenêtre de l'un, ou ventait dans celle de l'autre, pendant qu'il ou elle écrivait. À tel point que je fus souvent bien étonné de déposer ma plume, une fois l'histoire achevée, dans un présent absolument personnel et inimitable, où m'attendaient des occupations de revenant, pour lesquelles il me semblait que je n'étais pas né. R.L.

  • Peut-on vivre sans commettre de trahison ? Sans se trahir soi-même ou ceux qui partagent notre vie ? N'est-ce pas inévitable, n'est-ce pas un mouvement aussi naturel que de respirer, que de tomber amoureux ? La trahison, c'est la clé dont se sert l'auteur pour avoir accès au plus secret de l'âme des personnages qu'elle met en scène dans ces nouvelles.

    Une femme qui refuse d'appeler son frère au chevet de leur mère mourante, une adolescente qui laisse tomber un ami pour mieux s'intégrer dans son pays d'accueil, une mère qui conçoit l'enfant d'un homme sans le lui dire, un grand artiste qui se révèle un être humain d'une confondante banalité, chaque fois le narrateur ou la narratrice se rend compte que sa vie a pris un tour inattendu, imprévisible, et ce moment éclaire, rétrospectivement, tout le chemin parcouru jusque-là.

    Avec une écriture lumineuse, qui par sa simplicité même fait naître chez le lecteur une subtile émotion, Agnès Gruda signe ici sa première oeuvre de fiction.

  • L'art de la nouvelle est un grand art. Surtout quand il est le fait d'un auteur qui, ayant beaucoup écrit, maîtrise pleinement son métier, connaît parfaitement l'univers imaginaire qu'il n'a cessé d'explorer à travers tous les livres qu'il a écrits et a découvert depuis longtemps le style et la voix qu'il est le seul à posséder. Trois pages, voire une seule page parfois, lui suffisent pour donner naissance à des personnages, construire une intrigue, évoquer tout un monde et toute une existence à travers lesquels se fait toujours entendre le « petit air » qui, tout en n'étant qu'à lui, se marie à celui que chaque lecteur, sans qu'il l'ait su jusque-là, porte au fond de lui-même comme la musique secrète de sa propre vie.

    Tel est bien le cas dans les trente-quatre nouvelles brèves que voici. Chacune raconte en quelques scènes, en un instant parfois, l'histoire à la fois pathétique et douce-amère d'un être à qui sa vie, ni héroïque ni médiocre, faite de ces choses toutes simples et fragiles que sont l'amour, le passage du temps, la joie et la souffrance, les rêves et les déceptions, a apporté ce qu'elle apporte toujours, au bout du compte : un mélange de bonheur et de désenchantement, le sentiment d'un échec et pourtant la conviction de ne pas avoir vécu en vain.

    Plus que jamais, Gilles Archambault est ici l'écrivain de l'intimité la plus poignante et la plus dépouillée, c'est-à-dire de cette inguérissable nostalgie et de cet émerveillement auxquels nul n'échappe dès qu'il se tourne vers soi-même et prête l'oreille...

  • Après trois romans, dont le formidable Borderline, Marie-Sissi Labrèche propose cette fois un recueil de nouvelles pour lecteurs avertis. Amour, haine, sexe, folie... Les personnages, souvent écorchés et malmenés par leurs sentiments, livrent leurs histoires sans aucune pudeur.

    L'amour sous toutes ses formes, celui qui fait du bien mais aussi celui qui fait mal, celui qui illumine et celui qui détruit, est au centre de ces nouvelles portées par l'écriture vive, ludique et rythmée de l'auteur. L'amour soft-porno d'un couple, celui d'une fillette pour un adulte, l'étonnante relation avec la mère, le délire incestueux, l'amour catastrophe ou passionnel, autant de possibilités déclinées par Marie-Sissi Labrèche dans ce recueil trash réservé aux seize ans et plus...

  • Une tortue à la carapace percée qu'on promène comme un chien. Un adolescent résigné à abattre un animal prisonnier d'un piège. Un chat adoré disparu dans des circonstances louches. La vie au-dehors, c'est celle qui se déroule loin de la ville, loin de la protection qu'offrent les murs, la proximité des êtres. La nature humaine s'y dévoile à travers les rapports avec les bêtes qu'on côtoie au quotidien. Qui domine qui, alors qu'un taureau peut broyer son propriétaire en un instant tout en dépendant de sa bienveillance jour après jour?

    Dans les familles, les échanges sont faits de lieux communs et le silence se substitue aux épanchements. Comme si le langage des animaux s'était imposé aux hommes, ce sont les gestes et les regards qui trahissent l'intensité des émotions et révèlent les hontes noyées au fond d'un verre, les tendresses cachées, les espoirs furtifs. Les enfants apprennent tôt qu'il vaut mieux taire leurs sentiments au contact d'adultes à qui les codes agricoles demandent un pragmatisme sévère. C'est ce savoir impitoyable, celui de gens qui connaissent les effets du temps et la force brutale de la nature, qu'on transmet en héritage.

    La Vie au-dehors est faite de vingt-huit nouvelles brèves et dures, instants saisissants qui disent avec une grande force poétique la précarité de la vie et l'intensité des conflits moraux se jouant dans des moments en apparence insignifiants. Geneviève Boudreau sait, au détour d'une phrase, condenser avec fulgurance le geste ancien d'une main qui tisse autant que le sort d'un village peu à peu déserté. Il en reste des visions mélancoliques, étranges et bouleversantes d'une campagne à la fois familière et cruelle.

  • Il suffit d'un accroc pour qu'une plaie s'ouvre, d'un peu de négligence pour qu'elle s'infecte, et bientôt c'est le corps tout entier qui dépérit. N'en va-t-il pas de même des injustices et des humiliations du quotidien? Un homme incapable de reconnaître ses travers qui gronde son fils et gâche un séjour au chalet. Un amant qui emmène ses innombrables conquêtes bruncher au même endroit. Une infirmière qui traite les participants d'un essai clinique comme de simples amas de chair. Ou encore une mère qui conseille à la copine de son fils de manger du pamplemousse pour perdre son gras de bébé. La vie est jalonnée de ces affronts qu'on encaisse sans réagir et qu'on s'efforce aussitôt d'oublier. Mais y parvient-on jamais?

    Souvent brèves, les vingt-trois nouvelles d'Éclipse électrique arpentent les quartiers de Montréal pour saisir la précarité de nos relations avec la fulgurance d'un instantané. Ici, les tensions se vivent au détour des ruelles, à l'étage des duplex ou au milieu des parcs. Elles s'expriment en anglais et en français, ces langues qui cohabitent, s'entrechoquent, se mêlent sans trouver de point d'équilibre. Elles révèlent le désarroi d'hommes et, surtout, de femmes trop souvent assujettis aux regards et aux envies des autres.

    Avec ce premier livre de fiction, Melissa Bull signe une oeuvre d'une remarquable justesse. Dans une prose sans compromis, où l'étrange et l'onirique côtoient le trivial, elle met au jour la brutalité de ces moments en apparence anodins qui menacent de nous ébranler au plus profond de notre être.

  • Zolitude

    Paige Cooper

    Une ancienne ville soviétique rongée par la pauvreté et les ténèbres. Des jungles tropicales qui portent encore les traces de guerres atroces et de bouleversements climatiques. Un immense territoire à moitié englouti par l'affaissement d'une plaque tectonique. Une colonie martienne où naîtra un jour la vie si aucune comète ne vient détruire la planète. Égarés au milieu de ces paysages désolés et de ces ruines étrangement familières, des rescapés avancent à tâtons, le coeur à vif, mus par l'instinct de survie et le besoin de se réchauffer au contact des autres... quitte à s'abîmer encore davantage.
    Dans ce premier recueil, Paige Cooper nous plonge sans repère ou presque dans des univers en décomposition où les machines à remonter le temps comme les voyages interplanétaires existent, et où il n'est pas rare de croiser des reptiles d'un autre âge, des aigles gigantesques ou des chevaux ailés armés de serres. Mais de toutes ces inventions et créatures fabuleuses, aucune n'est plus étrange que les humains qui les entourent, ces êtres farouches qui guettent et traquent leurs semblables pour tenter de les amadouer sans toutefois réussir à les comprendre.
    Fusionnant la poésie et la science-fiction, le banal et le fantastique, ces quatorze nouvelles au style chirurgical sont autant de miniatures peintes avec un souci du détail et un pouvoir d'évocation exceptionnels. Au fil de ces histoires d'amour et d'amitié qui ne ressemblent à aucune autre, Zolitude explore sous un jour nouveau la fragilité des relations humaines et l'implacable solitude qui l'accompagne

  • Est-ce que la certitude de l'inéluctabilité de l'extinction du Soleil serait responsable de notre désensibilisation, de notre indifférence face à toute autre menace d'extinction ?

    Après avoir posé cette question, la conférencière s'est arrêtée en réprimant un bâillement. À ce moment précis, tous les auditeurs ont entendu la fameuse mouche voler.

    Et n'est-ce pas justement là tout l'art de Suzanne Jacob, celui de nous faire entendre le silence de la fameuse mouche, ou plutôt, de le décoder, de le faire parler pour nous ? De quoi sont faits tous ces non-dits, qui nous pèsent comme autant de morts qu'on ne peut enterrer parce que c'est l'hiver ?

    Éblouissantes de maîtrise, attentives à nos multiples dissimulations, ces nouvelles mettent en scène des personnages qui sont au milieu, juste entre pile et face, entre recto et verso, entre l'envers et l'endroit de leur vie.

  • Poètes qui se meurent de désir, débroussailleurs qui ont vu l'ours, informaticien pris entre deux feux : qu'ils soient indiens cris ou écrivains, les personnages qui traversent ces dix histoires sont aux prises avec la complexité d'un monde qui n'est que le pâle reflet des beautés réfugiées dans la mémoire. Ils ont des désirs simples ou compliqués, de l'amour à revendre, l'art de se mettre les pieds dans les plats. Naïfs ou rusés, passionnément inadaptés, ils oscillent entre la secrète nostalgie d'une vie libre et les besoins de la tendresse. Dans leur imagination s'empilent les cadavres de loups et les filles de Toronto. La solitude est leur lot commun, ils mordent dans le gras de l'avenir, se promènent de couples embryonnaires en mirages familiaux. Sans cesse, leur tristesse s'alimente à leur joie. Ils sont, en d'autres mots, des vivants bien ordinaires et terribles.
    Le romancier Louis Hamelin se fait ici conteur et nous offre des histoires parfois pathétiques, parfois drôles, souvent charnelles, qui nous font voyager de Montréal jusqu'aux territoires les plus sauvages.

  • « Nous sommes partout. Au bureau, à l'épicerie, dans l'ascenseur, sur les ponts, dans nos voitures, dans le métro, sur nos balcons, à vélo, à la banque, à l'aéroport. Que nous soyons diplômées, autodidactes, brunes, rousses, minces, grosses, bijoutières, fonctionnaires, avocates ou animatrices à la radio, ça ne change rien à l'affaire : nous sommes célibataires.« Déesses, nous rendions les dieux de l'Olympe complètement fous ; sirènes, nous faisions perdre le nord aux héros de la mer. Mais ça s'est détraqué : nous sommes devenues des vierges, des sorcières, des nonnes, des courtisanes, des gouvernantes, des tuberculeuses, des filles mères et des vieilles filles à chats. Aujourd'hui, nous inspirons des romans à l'eau de rose et d'autres à saveur comique (haha), des films aux décors urbains, des séries télé diffusées à heure de grande écoute, des ouvrages de croissance personnelle, des blogues, des noms de martinis, mais par-dessus tout, nous inspirons de la pitié : nous sommes douces et gentilles, ma foi souvent même jolies, nous sommes drôles et intelligentes, alors, bon sang, qu'est-ce qui cloche ? Pourquoi sommes-nous seules ? Si vous trouvez la réponse, de grâce, dites-le-nous, car notre psy commence à nous coûter cher. » Dix ans après avoir publié Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, Nadine Bismuth revient au genre qui l'a fait connaître, sans avoir rien perdu de son punch, au contraire. Elle nous donne dans ce nouveau recueil une série de tableaux de la vie contemporaine où la finesse de l'analyse n'a d'égale que le plaisir communicatif qu'elle prend à croquer ses modèles.

  • « Je sais que je suis détruit », se dit un vieil homme qui se promène dans les rues de Montréal un jour de novembre. Détruit, on le devient peu à peu. Pour cela, il suffit de vivre. » Les dix-sept nouvelles qui composent ce recueil sont autant de variations sur cet unique thème, cette unique vérité que lauteur emprunte à Miguel Torga : « Exister, cest perdre, petit à petit. » Et perdre, cest être seul, de plus en plus. Pourtant, nul désespoir dans ces pages, pas même de révolte ni de cynisme. Plutôt, lacceptation lucide et modeste de linévitable, forme ultime de la dignité et de la beauté. Car chaque personnage a beau éprouver pour lui-même le sentiment (la certitude) de sa propre défaite et de la solitude grandissante où lexistence la jeté, cette défaite et cette solitude nempêchent pas que subsiste toujours, quelque part, une dernière lueur, une dernière tendresse, un dernier souvenir de bonheur. La destruction est inéluctable, certes, lironie de la vie est tantôt cruelle, tantôt risible, mais il arrive aussi que le naufrage ne soit pas sans douceur...

  • Suzanne Jacob écrit comme d'autres pratiquent la divination. Ses textes sont des sortes d'oracles. Ce sont des énigmes qu'elle nous propose, mais des énigmes qui ouvrent le réel et nous donnent accès à son sens le plus profond. Un homme et une femme n'arrivent plus à empêcher la mort de s'immiscer entre eux, un enfant est témoin de la trahison de son père, une mère et sa fille déjà adulte discutent des dangers qui menacent hors de la maison et des avantages de rester bébé, deux amies se demandent s'il est possible qu'un homme ait été sincère quand il a écrit une lettre d'amour à une femme quatre mois jour pour jour avant de rompre avec elle. Chaque fois, Suzanne Jacob nous emmène voir l'envers du décor et nous révèle quels secrets, horribles ou merveilleux, se cachent derrière les idoles.

  • La vie n'est pas tendre pour les protagonistes de ces nouvelles. On dirait qu'il y a toujours quelque chose qui leur glisse entre les doigts. C'est pourquoi ils rêvent tous de leur jour de chance. Ce jour, c'est celui où les bonnes cartes tomberont entre les mains du joueur de poker, ou sur la table de la diseuse de bonne aventure, c'est le jour où on pourra dire adieu à celui ou à celle qui nous a quitté, le jour où on se fera faire le tatouage dont on rêve depuis si longtemps, où on verra la mer pour la première fois, le jour où on cessera de prendre des résolutions, où on commencera à vivre vraiment.Dans ce premier recueil de nouvelles, Nicolas Charette se révèle un subtil observateur de la condition humaine. Chaque nouvelle est une fenêtre ouverte sur l'envers du décor, une traversée de l'autre côté des apparences. Et chaque fois, au moment exact où les protagonistes ont la révélation de ce qu'ils pourraient être, nous nous disons, nous aussi, que la vie, c'est peut-être au fond tout autre chose que ce que nous vivons.

  • Telle que la pratique Gilles Archambault, la nouvelle est l'art de faire tenir, en l'espace de quelques pages, l'essentiel d'une existence. Il faut donc trouver, de cette existence, le moment le plus révélateur, celui qui, si banal ou fugitif qu'il paraisse, contient la signification la plus dense, la plus profonde, la plus irrévocable. Et cette signification, l'exprimer - par le récit, le dialogue, l'allusion - de la manière à la fois la plus forte et la plus discrète qui soit. Les vingt-trois nouvelles contenues dans ce recueil sont ainsi comme autant d'aperçus, tantôt poignants, tantôt ironiques, qui cherchent à saisir, chez les êtres les plus ordinaires (un jeune athlète, un amoureux éconduit, un fils vieillissant, un quadragénaire désabusé, un passager d'autobus) et à travers des situations apparemment anodines (une conversation, une visite, une rencontre au hasard, un chagrin d'amour), l'intensité d'une émotion, d'une pensée, d'une détresse par lesquelles, tout à coup, toute la vie est illuminée, révélée, anéantie peut-être. Car d'une vraie nouvelle, écrite avec économie et justesse comme le sont celles-ci, le personnage ne sort jamais indemne. Non plus que le lecteur. L'on retrouvera ici la voix, l'univers, les grands thèmes qui composent l'oeuvre singulière de Gilles Archambault. Il y est question du temps qui passe inexorablement, du passé qui s'enfuit et ne s'enfuit pas, de la tendresse, des chassés-croisés de l'amour, des désillusions et de l'espoir sans cesse renaissant qui, entremêlés, forment la trame de toute vie.

  • « Démêler le réel de la fiction » : tel est, entre autres, le propos de ces nouvelles, toutes précédées ou suivies de préambules ou d'apostilles qui tentent de raconter pourquoi et comment elles ont été écrites, « si tant est que faire se peut », bien entendu. Une reconstitution de la genèse de l'écriture, ponctuée de clins d'oeil aux oeuvres précédentes, un making of littéraire en quelque sorte. Dix nouvelles qui interpellent six personnages, au point où certains prennent à leur tour la plume ou la parole. Ainsi en va-t-il du « Bouchon », dont le héros, un ado persifleur, prisonnier de la Caravan familiale, est témoin d'une violente querelle conjugale. Ou de la narratrice de « La Chapelle », qui donnera des nouvelles de son cancer à Madame la Marquise, sa psy, dont la théorie du « lâcher prise » (c'est-à-dire envisager le pire et l'accepter) a contribué à alimenter sa peur. Peur de l'abandon. Des attentats terroristes. De la souffrance. De la mort. Grosses peurs. Et petites peurs. Peur des chiens. Des chauffards. Des trottoirs verglacés. Peurs et combats. Contre la maladie, les fous d'Allah, les matous envahissants...

  • Une femme, un écrivain, en séjour au bord du fleuve, entre le clocher du village, qui sonne l'angélus à contretemps, et sa table de travail. Elle arpente la plage pour cueillir des tessons de verre multicolores que la marée a rendus aussi doux que des galets. Elle en a toute une collection. Il y en a des bruns, des verts, des blancs, et plus rarement des bleus, le bleu «Noxema», les plus précieux. Chaque fois qu'elle en découvre un, son coeur bat plus fort. Chacun est unique, un petit miracle, le fruit d'un long et patient travail des éléments, du hasard, du destin peut-être.

  • Ils s'étaient rencontrés de la manière la plus dangereuse qui soit. Ils s'étaient rencontrés à 120 km/h sur l'autoroute. Ils s'étaient rencontrés en excès de vitesse. Elle transportait une grosse mouche dans sa voiture depuis Ottawa, lui venait tout juste de syntoniser une chanson des Stones à la radio. Elle avait dépassé sa Mazda rouge et avait jeté un coup d'oeil à l'homme qui conduisait, comme elle se trouvait à sa hauteur. Il l'avait vue le regarder. Il l'avait trouvée jolie et avait décidé de la redépasser. Cette fois-là, elle avait pris le temps de lui glisser un sourire. Elle l'avait suivi de près pendant quelques minutes, attendant la suite. Puis, il s'était mis à ralentir, à descendre sous les 110 km/h. Elle avait enclenché son clignotant et s'était rangée sur la voie de gauche. Avec un gros marqueur noir, il avait inscrit un numéro de téléphone sur une feuille qu'il étampait maintenant dans sa vitre. Elle avait farfouillé dans son sac à la recherche de son cellulaire, avait composé le numéro. L'art de la légèreté. Le coup de griffe qu'on n'a pas vu venir, la caresse qui déchire, le don de toujours retomber sur ses pattes. Un écrivain qui écrit des nouvelles se doit de partager de nombreuses qualités avec le chat. Dans ce premier livre, Véronique Papineau révèle une maîtrise hors pair. Qu'elle raconte l'histoire d'amants qui rompent par la poste, la solitude de la vie de bureau, la fugue de deux adolescents dans la grande ville, chacune de ces scènes de la vie contemporaine prend un relief inattendu. Rien ici de banal : tout comportement est soumis au regard de cette fine observatrice et raconté avec un ton unique qui fait les vrais écrivains.

  • Les nouvelles de Suzanne Jacob nous portent aux sources de la parole amoureuse, jusqu'à ce lieu originel où elle nous est transmise pour que nous puissions à notre tour la transmettre.

  • Le temps qui passe, le temps qui est passé. Et les charmes d'une écriture tout en nuances, en cris retenus, intime et ironique à la fois, d'une justesse parfaite.

  • Un jardin au bout du monde est né de la vision que je saisis un jour, en passant, d'un jardin plein de fleurs à la limite des terres défrichées, et de la femme y travaillant, sous le vent, en fichu de tête, qui leva vers moi le visage pour me suivre d'un long regard perplexe et suppliant que je n'ai cessé de revoir et qui n'a cessé, pendant des années, jusqu'à ce que j'obtempère, de me demander ce que tous nous demandons peut-être au fond de notre silence : Raconte ma vie.
    Gabrielle Roy

    Un jardin au bout du monde a été publié pour la première fois en 1975. L'oeuvre a été traduite en anglais. Cette édition est accompagnée d'une chronologie de l'auteur et d'une bibliographie de la critique.

  • Voyager en emportant ses racines, quel beau rêve... Quel cauchemar. On voudrait devenir un autre, mais les racines sont là, elles nous suivent, leur terreau nous colle aux talons: rêves, souvenirs, images des absents, et jusqu'à l'avenir lui-même. Un seul besoin: la lumière. Assis sur mon petit bout de sol natal, je suis une forme qui fluctue. Ce sont les fluctuations de cette entité parfois floue que j'ai essayé de fixer, sans toujours m'en rendre compte, et parce qu'il faut bien écrire, quand on a fait la gaffe de se déclarer d'entrée de jeu écrivain. Comme une plante en pot, j'ai exposé mes feuilles à un soleil de douze mois. Les textes réunis ici se promènent entre la Gaspésie et la Mauricie, lieux des souvenirs d'enfance et de la vérité première, et entre Montréal et Paris, là où, parfois brutalement, j'ai été éjecté dans l'univers. Si mon identité, en tant que représentation d'une créature distincte, existe, elle ne se définit jamais mieux que par ma relation avec mon chat, ne se trouve pas ailleurs que dans ce lac encore sauvage de la Mauricie où, par une chaude fin d'après-midi qui laisse le monde inchangé, je m'immerge jusqu'aux narines et commets quelques brasses, pendant qu'un couple de huards qui refait périodiquement surface me crie après. Voilà. Se fondre dans le monde et, perpétuellement, naître. C'est la seule aventure dont il sera question ici.

  • La table est déjà mise pour deux personnes. Au fond, le lit est défait. Les draps léopard se mêlent à une couverture de fourrure. On dirait Le Gibier de Courbet, les mêmes couleurs fauves, le même éclairage trouble. Une atmosphère de chasse à courre. Je veux dire le festin, après, quand les hôtes mangent les faisans plumés de toutes les couleurs. Avec galanterie, Hugo tire une chaise et me prie de m'asseoir. Il me sert un vin corsé et met des mazurkas de Chopin jouées par Arturo Michelangeli. Ça change tout et j'oublie le reste de la basse-cour. Au fil de rencontres étonnantes, Adèle, la narratrice de chacune de ces nouvelles, nous livre ses observations acidulées sur l'amour, la solitude, la déception. Sujets graves abordés avec une ironie pleine de tendresse. Le grain de sel de la lucidité, peut-être.

  • « Nous avions presque le même âge, en réalité, mon frère avait un an de moins que moi », et Flo s'est rendu compte qu'elle avait conjugué le verbe avoir à l' imparfait.

    Ce frère, donc, qui avait combattu l'armée irakienne et fui la répression des ayatollahs, eh bien, il est mort d'une balle perdue un an après avoir atterri à Montréal. Aussi bête que ça. Ça s'est passé en plein jour, dans une rue tranquille d'un quartier résidentiel où la famille s' était établie quelques semaines après son arrivée au Canada.

    - Vous imaginez ? Survivre à la guerre, à la dictature, et mourir d'une balle perdue, à Laval-des-Rapides ? »

    Il y a toutes sortes de manières de mourir, et d'ailleurs ne mourons-nous pas tous un peu chaque jour ? Que ce soit une séparation amoureuse, ou la révélation d'une infidélité de l'être cher, ou la prise de conscience que notre enfance nous a échappé à tout jamais, la vie est pleine de ces moments où quelque chose se termine, irrémédiablement, et où quelque chose commence peut-être. Mais comment en être sûr ?

    Au fil de ces treize textes, on voit se balader la grande faucheuse, revêtue d'une infinité de déguisements, dont ceux qui sont caractéristiques de notre époque : menaces terroristes, violence urbaine, vieillards qu'on abandonne, migration forcée. Elle nous glace le sang, bien sûr, chaque fois que nous l'apercevons, mais cela ne nous empêche pas, à l'occasion, de répondre à son sourire narquois ou grinçant en lui tirant la langue.

  • « Ce sont des nouvelles, textes courts et incisifs, tous soigneusement taillés dans l'insupportable bana­lité des drames et des lieux. Le livre se compare à une petite mosaïque de pierres multicolores. Chacune conserve sa couleur rare et la forme unique de sa froide minéralité. L'ensemble n'en constitue pas moins un vivant portrait de Montréal, une effrayan­te collection de spécimens humains, un tableau prodigieux de cacophonie et de tristesse nordique [...].

    Il faut lire sans hésiter « Les Aurores montréales ». Pour apprivoiser l'atrocité. Pour attiser la fureur. Pour savourer le bonheur d'une écriture souveraine aux portes de la barbarie. Enfin parce que ces nou­velles s'ajustent de manière à former un livre, ce qui n'est pas toujours évident quand on rassemble des ­histoires dont chacune soutient si facilement sa propre unité. » Réjean Beaudoin, Liberté

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