FeniXX réédition numérique (Messene)

  • Mexico ne comptait pas, il y a un siècle, parmi les dix villes du monde les plus peuplées. En quelques décennies, phagocytant le reste du pays, Mexico n'a cessé de s'acheminer vers une monstruosité aujourd'hui sienne dans l'écriture, et s'est pétrifiée dans un chaos en marche. Le paradoxe est formidable. Dans la fiction, celle qui est devenue le chancre de l'Amérique répand sa décomposition. Faisant le vide autour d'elle, ces quarante dernières années, Mexico s'est dressée face à elle-même. La ville enferme le personnage dans un corps à corps de plus en plus menaçant, elle se consume et s'asphyxie dans sa démesure, d'un seul coup figée dans l'unicité d'un cataclysme en devenir. En cette présence monumentale et chaotique sourd, tout ensemble collectif et individuel, l'échec d'un monde avili par l'incurie et le mensonge. Mexico DF... une société s'égare dans une multiplicité de voix qui, loin d'être une richesse, exhale une touffeur confuse. Quarante années d'écriture ont donné deux naissances à Mexico : elle s'est découverte comme monstre de la seconde moitié du vingtième siècle et comme création de l'écrivain. En même temps qu'elle s'est affirmée dans son gigantisme, elle a fait de la parole, de l'écriture, un acte à l'échelle de sa démesure.

  • Examinée sur la longue durée, la France combine la capacité à être au rendez-vous des grandes révolutions technologiques et la conservation de structures de production traditionnelles. L'industrialisation est à la fois un processus - continu malgré l'exception vichyste - et un fait social total. D'où la tentative de fournir certains éléments d'explication à ce qui est, au-delà de l'écume des événements, le fait majeur du siècle ici considéré : la formation d'une « société industrielle ». Ce qui signifie que les lieux du travail et du cercle familial se sont séparés, que le salariat s'est généralisé et que la division du travail s'est affinée ; tandis que l'accumulation continue du capital nécessaire au bon fonctionnement du système a contribué à imposer, au-delà des entrepreneurs, l'accoutumance idéologique aux normes de l'économique. Mais c'est également un système de production qui a multiplié et diversifié les produits manufacturés mis à la disposition des hommes. Ces « choses », dont parlait précisément en 1965 Georges Perec. Et lorsque le romancier sous-titre son livre « une histoire des années soixante », et prétend « qu'il y a entre les choses du monde moderne et le bonheur, un rapport obligé », on sent bien que sur un autre registre que les statistiques ou la sociologie la littérature a saisi cette mutation de la vie matérielle, de la quotidienneté. L'angle d'attaque privilégié par l'auteur est celui des relations internationales, enjeu vital pour une économie aussi dépendante du reste du monde que l'Italie. L'évolution des échanges extérieurs représente à la fois un puissant révélateur des progrès de l'industrialisation, et l'une des principales forces d'impulsion, intervenant tour à tour comme moteur de la croissance et comme facteur de blocage. A plusieurs reprises, le choix du protectionnisme, associé à une politique d'industrialisation volontariste, entraîne un développement accéléré des secteurs de base, mais aussi une montée des déséquilibres, suivie d'une brusque retombée. L'échec le plus flagrant est celui du fascisme, dont la politique d'« autarcie » n'aboutit paradoxalement qu'à exacerber la dépendance extérieure de l'économie italienne, tout en précipitant le pays dans la guerre. La grande expansion d'après-guerre s'identifie avant tout à la réouverture aux échanges internationaux et au choix de l'Europe. Les tensions sociales qui accompagnent une croissance plus rapide encore que celle de l'Allemagne, ne doivent pas faire oublier les réalités du miracle économique : qui aurait prédit, vers 1880, que l'Italie dépasserait, un siècle plus tard, la puissante économie britannique ? qui aurait parié, vers 1950 encore, sur un « rattrapage » aussi rapide ?

  • En octobre 1964, après treize années de gestion conservatrice, le travailliste Harold Wilson devient Premier ministre, bien décidé à moderniser la Grande-Bretagne et à « relever les défis du futur ». Par sa personnalité et son sens politique, Harold Wilson marque de son empreinte une période qui se caractérise par des mutations accélérées : avancées scientifiques et technologiques, progrès du niveau de vie et de la consommation, triomphe des médias et de la culture de masse, essor d'une société plus tolérante et plus « permissive ». Le pays n'en demeure pas moins, à bien des égards, l'« homme malade de l'Europe » et le diagnostic est inquiétant. La croissance économique reste globalement décevante et la monnaie fragile ; les ambitieux programmes économiques et sociaux ont des effets limités, tandis que les relations industrielles se dégradent. Enfin, la politique étrangère est marquée par la « révision déchirante » des objectifs de grande puissance mondiale. En dépit d'un bilan très contrasté, les années 1964-1970 n'ont rien perdu de leur pouvoir de fascination, ne serait-ce qu'à travers l'épopée des Beatles, le Swinging London ou les grandes séries télévisées.

  • Une nouvelle vision de deux agricultures et un nouvel examen de ce que l'on a appelé la révolution agricole, du concept histoire immobile et du modèle malthusien.

  • En 1918, les démocraties libérales européennes, aidées de la démocratie américaine, sortent victorieuses d'un conflit meurtrier contre les Empires centraux. En 1989, la chute du Mur de Berlin, symbole de la guerre froide, élargit l'espace démocratique à l'Europe entière alors que, dès l'après-guerre, il s'était recomposé à travers l'espace de la communauté européenne et que dès 1974, il s'était ouvert à l'Espagne. L'histoire de la démocratie pendant ces soixante-dix années est celle d'une réussite sur le long terme. Elle triomphe non sans mal des totalitarismes nazi et fasciste en 1945, elle lutte efficacement contre la concurrence du modèle soviétique et de ses satellites, les démocraties populaires. L'histoire de la démocratie est aussi celle d'une perpétuelle évolution qui tient compte des revendications sociales et citoyennes ce qui n'exclue pas les explosions sporadiques des terrorismes et des forces antidémocratiques qui la menacent à l'occasion de crises. La démocratie est confrontée à deux crises économiques majeures, dans les années trente et dans les années soixante-dix et quatre-vingt qui la fragilisent et font douter de son efficacité. Enfin l'histoire de la démocratie est multiforme car elle est le reflet de spécificités nationales. Celles-ci découlent du cadre institutionnel et de la culture politique propres à chaque État démocratique.

  • Pour les Grecs des temps classiques (cinquième et sixième siècles), la guerre est permanente, suspendue seulement par quelques « paix ». Elle se renouvelle : à l'héritage hoplitique (Marathon, Chéronée) s'ajoutent la pratique des trières (Salamine, Aegos Potamos), l'invention de la phalange macédonienne, le recours aux fortifications. Des milices. L'hoplite n'est que le citoyen propriétaire : à la belle saison il s'équipe pour défendre son territoire ou attaquer celui du voisin. Il pratique une guerre modeste et « réglée ». Le recours aux trières enrichit la cité, développe un peuple marin recruté parmi les citoyens pauvres et gagnant des droits et avantages. À la charnière des cinquième et quatrième siècles, la guerre plus importante et plus technique excède les limites de la cité, le mercenaire se substitue au citoyen, le chef de guerre préfigure le monarque riche et auréolé de gloire. Pensées sur la guerre. Thucydide voit dans la guerre le grand révélateur de la nature humaine. Isocrate ne pense qu'à une victoire mettant à la disposition des Grecs les richesses de l'Asie proche. Xénophon exalte le chef faisant prévaloir l'ordre. Platon et Aristote songent à la défense de leur cité idéale, ils soutiennent les Grecs et vouent les Barbares aux duretés de la guerre.

  • Surprenant contraste que les rapports que Français et Anglais entretiennent avec une même période de leur histoire : la Seconde Guerre mondiale. De ce côté-ci de la Manche, défaite, collaboration, division et suspicion. De l'autre côté du Channel, victoire, résistance sans faille, unanimité et abnégation contribuèrent à l'élaboration d'un mythe fondateur dans lequel ont communié trois générations de Britanniques : la « guerre du peuple ». Cet ouvrage vise donc à présenter une synthèse des profonds changements que subit la société anglaise, entre 1939 et 1945, six années durant lesquelles, dans un contexte de guerre totale, le Home Front - le front « de l'intérieur » - revêtit une importance égale à celui des armes. Tout en faisant le point sur la réalité du Blitz, la mise en place de l'économie de guerre, le rôle joué par Winston Churchill, les relations entre Anglais et étrangers, ou encore les enjeux des élections de juillet 1945, ce livre souhaite également introduire le lecteur aux débats historiographiques en cours, en s'appuyant sur les recherches les plus récentes des historiens d'outre-Manche.

  • Hamlet est, par excellence, la pièce du questionnement, et ceci à tous les niveaux : textuel, dramatique, thématique, philosophique, politique (thème de la royauté), éthique (valeur de l'action individuelle, validité de la vengeance personnelle) et théologique. Les analyses réunies dans cet ouvrage abordent ces divers plans et reflètent parfaitement la nature d'une pièce qui résiste à la synthèse. Toutefois, de grands thèmes se dégagent tels que la mort, l'intériorité, les jeux de miroirs, les anamorphoses et les mises en abyme, le démembrement du corps, le désir, la quête de l'origine, l'éclatement du langage et le dédoublement des signifiants. Devant le grand nombre des études consacrées à Hamlet, Oscar Wilde se demandait si, à l'instar du héros de la pièce, les critiques étaient fous ou faisaient seulement semblant de l'être. Il fallait peut-être un courage insensé pour proposer davantage de travaux sur cette pièce, à jamais hantée par le spectre du sens. Le lecteur aura, quant à lui, la tâche de dépouiller le présent recueil pour en déceler les folies évoquées par Oscar Wilde mais en apprécier aussi les vertus et les finesses. Sa lecture n'en sera que plus stimulante.

  • Dernière pièce de la première tétralogie, inspirée par les grandes Chroniques de l'histoire d'Angleterre, Richard III met en scène la patiente ascension et la chute vertigineuse de Richard de Gloucester. Dans la lignée des miroirs médiévaux à l'usage de l'éducation des princes dont, à la Renaissance, le Mirror for Magistrates (1559-1563) fut l'un des exemples les plus parfaits et l'une des sources de la pièce, Richard III épouse la forme conventionnelle d'une tragédie De Casibus fondée sur le mouvement de la roue de la Fortune, la rétribution des bons et la punition des méchants. Articulée sur un temps providentiel qui rend illégitimes les agissements de Richard, elle assure le triomphe final du Bien, symbolisé par le mariage de Richmond et d'Elizabeth d'York qui met un terme aux guerres civiles. Richard III pourrait donc facilement se lire comme apologie du mythe Tudor. Mais cela serait sans tenir compte des subtilités d'une structure fondée sur la contiguïté des contraires. Le temps de la Providence est comme parasité par les jeux du hasard et la construction des personnages selon le principe de la catoptrique brouille les pistes, diffracte le sens et interdit une lecture univoque pour poser des problèmes sur la nature intrinsèque du pouvoir et les motivations des actions humaines. Richard III agrège ainsi à la pensée politique élisabéthaine encore fortement imbriquée dans la métaphysique et la cosmologie chrétienne les enseignements plus corrosifs de Machiavel pour montrer que les hommes agissent par intérêt plus que par idéal. Leur arme est moins la force que le langage. Richard et Richmond utilisent tous les artifices du langage poétique, définis dans les traités de rhétorique de la Renaissance comme moyens de plaire et d'instruire, à la seule fin de séduire et d'asseoir leur pouvoir. Mais la dialectique du vrai et du faux sur lequel ils reposent est aussi un moyen de saisir les complexités de la réalité. Richard III est une leçon de politique et une leçon d'humanité. C'est aussi une leçon de théâtralité où, par une stratégie de mise en abîme opérée par le roi acteur, sont réfléchis les principes de fonctionnement de la dramaturgie qui sont peut-être les mêmes que ceux de la vie. Tragédie historique rapportant des évènements datant de plus de cinq cents ans, artificielle par sa construction et excessive par son intrigue, Richard III est paradoxalement encore très proche de nos préoccupations actuelles.

  • Dans l'histoire des États-Unis, peu d'idées-forces ont joué un rôle plus central et plus permanent que le concept de destinée manifeste inauguré en 1845 par le journaliste John O'Sullivan. Il était, selon lui, conforme aux voeux de la Providence que le continent nord-américain, en grande partie habité par les nations indiennes et convoité (quand il n'était pas déjà investi) par la Grande-Bretagne, la France, l'Espagne et la Russie, avait vocation à devenir l'espace national de la république américaine et à servir d'exemple démocratique au reste du monde. D'où les achats, annexions, guerres, cessions territoriales, conventions frontalières et traités divers qui ont jalonné le dix-neuvième siècle et ont rythmé une politique d'expansion à peu près continue ; d'où aussi les guerres indiennes et des populations autochtones irrémédiablement chassées de leurs terres. Avec, au terme du processus, la fermeture de la Frontière (en 1890) et l'apparition sur la scène mondiale d'une immense puissance bordée par deux océans et prête à prolonger sa politique d'expansion hors du continent lui-même : d'où une seconde destinée marquée par la guerre hispano-américaine, la conquête des Philippines, les débuts d'un impérialisme nouveau, plus économique et culturel que territorial. Cette politique expansionniste plonge ses racines dans les origines mêmes de l'aventure américaine : celles-ci sont ici longuement analysées, tout comme les débats politiques et idéologiques que, tout au long du siècle, la mise en oeuvre de la destinée manifeste n'a pas manqué de susciter.

  • Traités d'annexion, traité de paix (avec les pays étrangers ou les nations indiennes), déclarations de guerre, textes et loi, arrêts de la Cour suprême, discours présidentiels, protestations des victimes de la « destinée manifeste », échos du débat politique et intellectuel, articles de presse, essais philosophiques, historiques ou prophétiques (dont ceux de John O'Sullivan, Helen Hunt Jackson, John Fiske et Frederick Turner), écrits politico-religieux, poèmes et textes littéraires (Whitman, Rudyard Kipling, Mark Twain) - les documents proposés ici ont pour objet d'illustrer les principaux aspects et l'expansionnisme américain au dix-neuvième siècle. Ils couvrent les trois stades de la « destinée manifeste » - les origines du phénomène, l'expansion continentale, les débuts du « nouvel impérialisme » - et s'efforcent de faire ressortir la complexité et les contradictions d'une histoire singulièrement marquée par le destin, celle des États-Unis d'Amérique.

  • « Great Expectations » est sans doute un roman qui se laisse lire. Mais s'il se situe dans la tradition des grands romans victoriens, il appelle aussi à la réflexion critique, notamment en raison de son caractère de profusion et de variété. C'est pourquoi la critique contemporaine, riche des apports de la linguistique, de la sémiotique, de la pragmatique, de la psychanalyse ou de l'épistémocritique, par exemple, se tourne vers ce roman pour en faire lecture autrement. Rendre compte de certains aspects de « Great Expectations » selon des éclairages contemporains, telle est la perspective de l'équipe d'enseignants-chercheurs spécialisés en littérature victorienne qui a rédigé cet ouvrage critique.

  • En 1440, Juan de Mena offre le Laberinto de Fortuna au roi de Castille Juan II ; Garcilaso meurt en 1536, près de Nice, lors de l'une des campagnes militaires de Charles Quint contre la France. Un siècle à peine sépare le poème politique de Mena de l'oeuvre lyrique du Prince des Poètes mais tout semble les séparer, sauf la gloire littéraire de leurs auteurs que réunit encore l'écriture amoureuse : Juan de Mena est en effet un grand poète cancioneril et la première poésie de Garcilaso porte l'empreinte de l'esthétique raffinée, sophistiquée, des variations poétiques sur les mots et les paradoxes de l'amour. Le Laberinto de Fortuna, aux frontières incertaines du Moyen Âge et de la Renaissance, fascine par son artifice et sa vérité. Nebrija en fait la référence majeure des chapitres de métrique de sa Gramática española et les humanistes l'éditent et le commentent, soit pour exalter la teneur morale ou nationale de ses copias et la dignité de la langue, latinisante et sublime soit, comme Juan de Valdés, pour en dénoncer l'obscurité et le caractère hybride et « monstrueux ». Le poème, érudit, complexe, est emporté par un souffle épique et une vigueur dramatique remarquables ; il est aussi traversé par des moments d'émotion, de courage moral, intellectuel et politique et par des épisodes d'une extraordinaire puissance poétique. À l'inverse de Juan de Mena, qui s'inscrit dans la lignée conceptiste des Lucain, des Góngora ou des Gracián, Garcilaso de la Vega dote la poésie espagnole d'une langue lumineuse et fluide dont l'exceptionnelle harmonie produit un étonnant « effet de naturel ». Ainsi passent inaperçus le travail rhétorique et l'érudition, si profondément assimilée qu'elle en devient culture. Très largement autobiographique, la poésie lyrique de Garcilaso, en assimilant les traditions péninsulaires et les conquêtes définitives de Pétrarque, en adoptant l'ample et souple hendécasyllabe, en ouvrant la « prison d'amour » aux beautés d'une Nature amène, invente la grammaire lyrique de l'émotion et réalise une véritable révolution dont les résonances s'entendent encore dans la poésie du vingtième siècle espagnol.

  • Cet ouvrage aborde l'histoire politique et sociale de l'Espagne sous le règne de Philippe II. La monarchie espagnole est alors, grâce aux différents royaumes et territoires qu'elle contrôle à travers l'Europe et le monde, la première puissance européenne. L'auteur analyse la figure si controversée de Philippe II sous différents aspects : sa personnalité, son action politique et ses réalisations dans le domaine des arts que symbolise son grand projet de l'Escorial. L'accent est mis sur l'étude de l'économie et de la société, sur les différents rouages de l'appareil administratif et politique - considéré par certains comme le premier « état moderne » - ainsi que sur l'idéologie officielle de la « Monarchie catholique », sur les voix qui la constituent et la défendent tout comme sur celles qui s'y opposent ou la critiquent. Le mode de fonctionnement de l'Inquisition et le rôle qu'elle a joué sous Philippe II font l'objet d'un examen particulier qui permet de mettre en lumière les mentalités et les mécanismes d'exclusion d'une société entièrement dominée par la religion. Le lecteur pourra donc ici situer tous ces noms mythiques - et dans bien des cas à l'origine de la Légende noire - de l'histoire d'Espagne que sont Philippe II, le duc d'Albe, Lapante, l'Invincible Armada, l'Inquisition... dans une analyse historique qui éclaire un pan entier du Siècle d'Or espagnol.

  • En 1880, le Royaume-Uni, porté par trois décennies d'une croissance économique exceptionnelle, est une superpuissance. Il assure le quart de la production industrielle mondiale et le cinquième du commerce international. Sa population dispose d'un niveau de vie inégalé. À la tête d'un empire colonial qui s'étend sur cinq continents, il est au centre de l'économie-monde. L'Empire allemand, qui connaît un processus d'industrialisation très soutenu mais encore récent, fait figure de rival tardif dans la compétition économique. À la fin des années 1960, le rapport de force s'est totalement inversé : le Royaume-Uni, victime d'un lent processus de déclassement au sein des nations industrielles, ne contribue plus qu'à la hauteur de 10 % à la production industrielle mondiale et sa part dans le commerce international est tombée à moins de 7 % ; des pans entiers de son ancienne puissance industrielle sont sinistrés et les contemporains sont hantés par le « syndrome du déclin ». L'Allemagne - ou, plutôt, la République fédérale allemande - s'est en revanche imposée comme la deuxième puissance industrielle mondiale, exportant dans le monde entier les productions de qualité, de haute valeur ajoutée et peu concurrencées, talonnant les États-Unis dans de nombreux domaines. La rivalité anglo-allemande pour le leadership économique est l'un des faits majeurs des années 1880-1970. On la retrouve parmi les causes des deux guerres mondiales qui ensanglantèrent le Vieux continent et, au-delà des enjeux purement économiques, ce sont deux modèles de société qui en sont venus à s'opposer. Inversement, les points communs sont aussi nombreux, que ce soit leur statut de grandes nations industrielles d'envergure mondiale, ou les similitudes dans leur structure sociale, et, en particulier, l'existence de deux classes ouvrières puissantes et organisées. Le livre de Philippe Chassaigne propose dans une perspective chronologique mettant l'accent sur les moments clefs, une synthèse comparative du cours de l'industrialisation et de ses conséquences sur la vie matérielle et quotidienne des individus. II aborde également, à la lumière des acquis récents de la recherche anglo-saxonne, trop souvent méconnus en France, les grands problèmes historiographiques : réalité du Sonderweg allemand, question du « déclin » britannique, rapport entre nazisme et « grand capital », bilan de la politique industrielle de l'État nazi ou des gouvernements travaillistes britanniques de l'après-guerre, nature et caractère de l'évolution vers la « société post-industrielle » dans les années 1960... Entre « Britannia, Rule the Waves » et « Deutschland über alles », il s'agit de présenter un bilan équilibré.

  • Histoire de haine, puis histoire d'amour sur fond de pastorale, « As You Like It » est une comédie des contraires. Contraires d'abord séparés, selon les oppositions traditionnelles du monde vert et de la Cour, de la nature et de la culture, de la mélancolie et de l'amour, puis contraires subtilement rapprochés par une construction en catoptrique qui superpose les personnages et tisse entre eux des jeux de reflets, enfin contraires réunifiés dans la totalité androgynique de l'échange amoureux. « As You Like It » tient à la fois du mythe et de sa mise à distance, de l'artifice théâtral et du discours sur le réel et articule une dialectique du même et du différent. Au coeur de ces paradoxes, le Fou, Touchstone, pierre angulaire et miroir de tout l'édifice, dont l'esprit railleur et la langue ambivalente introduisent une géométrie de la perspective qui multiplie les images en les diffractant et conduit à des retournements et des inversions du sens. Comme toutes les pièces de Shakespeare, « As You Like It » refuse l'univocité d'un sens unique et totalisant, et s'offre plutôt comme l'expression d'une esthétique du renversement. C'est ainsi qu'« As You Like It » présente, en les soumettant au regard critique, les grands discours de son époque sur la pastorale, l'identité, l'amour, le temps ou encore le langage. La pièce condense et revisite à la fois l'épistémè de la Renaissance, tout en se démarquant des conceptions traditionnelles du théâtre mimétique pour proposer, par le truchement d'une revendication de l'artifice, de nous faire regarder le monde autrement. Car « As You Like It », qui est à prendre comme il nous plaira, est aussi une école du regard distancié.

  • Moil Flanders (1722) s'apparente par son sujet, au genre des chroniques scandaleuses en vogue au dix-huitième siècle. Mais si le goût pour le plus simple libertinage influence clairement la forme et le contenu de la première partie, il ne masque pas une sérieuse critique de la société. La forme de l'autobiographie fictive donne à voir les causes de cette attitude en mettant en scène les peurs et les désirs les plus intimes de l'héroïne, et présente au lecteur un personnage doté d'une profondeur ontologique qui annonce le roman psychologique. Le glissement du personnage de la prostituée vers le personnage de la voleuse indique une relation d'agressivité croissante face à la société : l'affranchie devient révoltée lorsque disparaît la possibilité de recourir aux armes traditionnelles des femmes. La narratrice commente l'attitude de son héroïne et fournit au lecteur des clés pour déchiffrer le fonctionnement du texte : l'histoire est une mise en abyme des techniques narratives et de leurs enjeux. Ce qui importe c'est la présentation d'un personnage conscient et volontaire qui affirme son indépendance au-delà des restrictions sociales. Quand les règles de la société reprennent leur force dans l'intrigue, la narratrice prend le relais de l'héroïne pour conserver au personnage de Moll son caractère extraordinaire. L'identité entre l'héroïne et la narratrice se trouve au centre de l'intérêt littéraire du texte qui met en scène un orgueil démesuré. La démesure apparente entre la partie accordée au récit des aventures amorales et celle consacrée à la rédemption, s'équilibre par l'intervention fréquente d'allusions au repentir au moment même où l'héroïne semble tirer profit de ses méfaits. D'autre part, l'intercession de la grâce transforme le sens du roman : la chronique scandaleuse s'inverse en chronique merveilleuse de la miséricorde divine qui n'abandonne jamais le personnage, même dans les épisodes en apparence les plus sordides. La narratrice prend ses distances vis-à-vis de l'héroïne sans jamais rejeter le passé. Mais elle transcende dans le présent de l'écriture le passé de l'action qui se trouve réduit à l'état de matière première pour la réflexion. La narratrice, sujet de l'écriture, affirme sa supériorité sur l'héroïne, objet du discours. L'histoire d'abord présentée comme un compte rendu de faits réels devient une fable, c'est-à-dire une histoire construite pour illustrer une morale. Le lecteur doit prêter attention non au plaisir du texte mais au but moral du livre : l'histoire est devenue prétexte. Après avoir retracé l'itinéraire menant à la rédemption de l'héroïne pécheresse, l'auteur étudie comment le texte se met en scène lui-même pour entraîner le lecteur dans une réflexion sur la définition du genre littéraire. Le principe de reconstruction, sur lequel l'artifice de la fausse autobiographie fait porter l'attention, met en évidence la structure du texte qui révèle le principe fondamental de théâtralisation du moi et l'avancée vers une écriture moderne.

  • « El público » et « Así que pasen cinco años » sont les deux pièces jumelles du séjour new-yorkais et cubain (juin 1929-juin 1930). Revues par Lorca après son retour en Espagne, leur achèvement est entériné sur chaque manuscrit par une date qui semble jouer aussi avec le double. La deuxième est étrangement prémonitoire : 22 août 1930 (El público) et 19 août 1931 (Así que pasen cinco años). Malgré cet intervalle d'un an tout porte à croire que l'élaboration des pièces américaines a été simultanée. L'impression contradictoire que « El Publico » est la première née du cycle et que « Así que pasen cinco años » est une étape lyrico-dramatique intermédiaire qui prépare l'arrivée de la plus impossible des deux pièces peut s'interpréter comme un effet d'étrangeté supplémentaire en rapport avec le troublant climat de ce Théâtre américain de Lorca. Tous les échos que la critique a remarqués entre les poèmes d'Arlequin et de Juliette au tombeau, le Nu Rouge et l'Enfant Mort, entre les deux Valets, entre les deux structures circulaires, entre la mort finale du Directeur et du Jeune Homme, entre le Prestidigitateur et les Joueurs, entre l'un et l'autre espace mental rompant les conventions du Théâtre de caractères et d'argument, donnent la sensation d'un continuum spatio-temporel où les idées et les passions incarnées par les Figures des deux pièces ne cessent de se retrouver avec des variantes et d'imperceptibles déplacements. Au milieu de tant d'échos, de symétries et de ressemblances « El público » nous impose pourtant l'image d'un état paroxystique de « Así que pasen cinco años ». C'est pourquoi les analyses de ces deux pièces, à la fois si semblables et si différentes (l'une plus âpre, plus agressive et excessive, l'autre plus lyrique et mélancolique), se complètent et s'aident, entrant elles aussi en travail d'échos, résonances et modulations afin de mieux saisir ce qu'il y a, dans ce Théâtre impossible de Lorca, de nouveauté et de constance. D'un certain point de vue la distinction suggérée par l'auteur lui-même entre Théâtre impossible et Théâtre possible ne vaut que pour le choix des formes et du langage théâtral. Du Castelet et de Guignol aux « maisons » multiples de l'auto sacramental, Lorca ne cesse d'explorer, de déchiffrer, de redire ses angoisses essentielles. De nous obliger aussi à nous reconnaître dans les miroirs de l'inavouable, ou tout du moins à nous montrer dignes d'être ce public qu'il a recherché toute sa vie.

  • « The Handmaid's Tale » de Margaret Atwood nous rappelle la présence de la voix aux sources de la littérature première. En effet, le texte qu'elle nous livre se présente comme une transcription de bandes magnétiques enregistrées deux cents ans auparavant. Si Margaret Atwood s'emploie à rendre à l'écriture la force communicative du langage parlé, elle met également en avant le processus de recomposition de son histoire. Récit de vie enregistré sur bandes séparées et non numérotées, le texte est un assemblage de morceaux épars, de pièces rapportées, dont l'agencement est arbitraire et réversible. II se construit et se déconstruit sans cesse, se délite et se dérobe. Parce que le conte ressortit à une esthétique du fragment, Héliane Ventura s'est elle-même attachée à mettre en valeur les éclats, les morceaux, les pépites. Elle présente une série de six interprétations de textes (explications linéaires ou commentaires composés) qui, de l'incipit aux deux clausules, reconstitue la trame de l'existence de la Servante, livrée à la tyrannie, dans cet univers dystopique qui s'appelle ironiquement « la République de Galaad » et qui se situe à Boston sur la terre des anciens Puritains de la Nouvelle Angleterre à l'aube du vingt et unième siècle.

  • Entre la « Renaissance » du douzième siècle et l'éclosion au quinzième de l'humanisme et les prémices de la Renaissance, la culture savante de l'Occident chrétien connaît un profond renouvellement. La redécouverte d'Aristote et les apports de la science arabe, grâce à des traductions en latin, amènent un reclassement des savoirs, où se distinguent notamment la dialectique et la médecine, même si la théologie reste la discipline reine. Les besoins d'un État moderne en gestation et ceux de l'administration de l'Église donnent un lustre sans précédent au droit, ressourcé aux compilations de Justinien. De cette culture savante, les vecteurs aussi sont nouveaux : les écoles urbaines se sont muées, à partir du treizième siècle, en universités, qui pratiquent un enseignement avant tout oral, fondé sur le commentaire des autorités, tout en laissant une large place au livre, dont la production se normalise et s'accélère. Les langues vernaculaires, par le biais de traductions et de productions toujours plus nombreuses, accèdent au statut de langues de savoir. Mais l'éducation passe aussi par d'autres canaux : les petites écoles contribuent à une alphabétisation limitée de la société médiévale et les mères jouent le même rôle dans la sphère familiale. Les artisans transmettent aux apprentis les gestes de leur profession et, dans les cours, princières ou seigneuriales, les jeunes gens sont initiés aux bonnes manières et aux vertus chevaleresques. Enfin, l'Église, animée d'un réel souci pastoral, cherche à imprégner les fidèles, notamment grâce à la prédication, des croyances fondamentales et des règles morales, ce qui oblige les prêcheurs à tenir compte de la culture des auditoires variés auxquels ils s'adressent. Ainsi se transmettent des cultures, c'est-à-dire des manières de concevoir le monde, des façons de penser, de croire et de faire. Attentif aux niveaux et aux acteurs ou médiateurs culturels, aussi bien qu'à leur production, ce livre met l'accent sur les grandes évolutions qui ont caractérisé les cultures médiévales, tout en présentant les individus et les lieux qui jouèrent un rôle clef dans leur transmission.

  • Depuis les physiocrates et Arthur Young une suprématie incontestable est accordée à l'Angleterre dans tous les domaines de l'économie et, notamment dans l'agriculture. Cette suprématie est si bien ancrée dans les mentalités qu'on a pu se demander si l'Angleterre n'aurait pas constitué une exception en Europe Occidentale. L'avance de l'agriculture anglaise résulterait d'un mouvement d'expropriation de la paysannerie qui aurait pris place dès le seizième siècle et aurait duré jusqu'au début du dix-neuvième siècle. Cette expropriation aurait conduit à la constitution de grands domaines et exploitations, théâtres de la « révolution agricole » à partir du milieu du dix-huitième siècle grâce à l'influence bénéfique des « landlords » épris de progrès. Pendant ce temps, la France serait restée le siège de la petite exploitation, lieu de toutes les ignorances en matière d'agronomie. Karl Marx, dans le célèbre chapitre traitant de « l'accumulation primitive », mal nécessaire à l'éclosion du capitalisme, a théorisé les différences entre les deux pays avec le « modèle anglais » des grandes fermes et « la voie paysanne » à la française. C'est cette vision qui, grosso modo, perdurera jusqu'à nos jours et influencera de multiples politiques économiques à travers le monde. Cependant, au cours du vingtième siècle, et particulièrement depuis une trentaine d'années, des études ont vu le jour des deux côtés de la Manche qui permettent de relativiser, sinon mettre à mal, cette vision de la croissance. Elles permettent notamment de se demander s'il n'y aurait pas eu un seul modèle de croissance, ayant des modalités et des intensités diverses, non pas entre les deux pays, mais entre diverses régions, le cadre national devenant plus un écran qu'un objet d'analyse. C'est l'objet de cet ouvrage que de contribuer à une remise à plat des chemins de la croissance. Pour ce faire, la croissance de la population, la répartition de la propriété et de l'exploitation, les conditions de la culture du sol, l'apparition et la diffusion des plantes nouvelles - légumineuses - la production et la productivité seront tour à tour analysées et ce, lorsque cela s'avérera possible, dans un contexte régional. Une place sera aussi faite à l'influence du marché. Cela nous conduira à une nouvelle vision de deux agricultures et à un nouvel examen de ce qu'on a appelé la « révolution agricole », du concept « d'histoire immobile » et du modèle malthusien.

  • La défaite militaire de l'Espagne face aux États-Unis entraîne la perte de ses principales colonies d'outre-mer (Cuba, Porto Rico, les Philippines). Elle devient ainsi le symbole d'une crise profonde qui traverse la société espagnole : l'immobilisme agraire, le caciquisme, le retard de l'éducation populaire, le poids d'une Église ultraconservatrice, l'incurie administrative et l'artificialité du système politique sont, parmi d'autres, des causes qui vont freiner un processus de modernisation déjà sensible dans les grandes agglomérations. Mais dans les régions périphériques les plus développées, comme la Biscaye ou la Catalogne industrielle, s'organise un syndicalisme qui affirme sa puissance et un régionalisme culturel qui ne tarde pas à se transformer en un nationalisme plus radical. Dans les colonnes d'une presse en plein essor, de jeunes écrivains qu'on peut désormais qualifier d'« intellectuels » comme Ganivet, Maeztu, Unamuno, Baroja, Azorín et bien d'autres, vont élaborer une vision critique de la situation du pays et jeter les bases d'une nouvelle conception du « patriotisme espagnol » face à une Europe qui suscite bien souvent leur ambivalence.

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