Flammarion (réédition numérique FeniXX)

  • Silhouette dans le paysage, lointain à peine distingué, profil perdu, le personnage est vu de dos, on ne saura guère ce qu'il pense ni où il va, mais il sera donné quelque aperçu de ce qu'il quitte, histoire d'un déclin, nature morte, scènes champêtres, menus travaux, un monde réglé, fragments de récits, accords parfaits, chant de la terre, dialogues interrompus, concepts troués, quelques dissonnances choisies, un étonnement prolongé, clapotis sémantique, grand air du catalogue, plaisir de l'énumération, ultime leçon de ténèbres, une défaillance systématique, l'obstinée dénégation de tout, échéance veut dire à la fois limite, pente et brusque dépression de terrain, c'est une frontière et une falaise, c'est, échec ou chance, ce qui échoit, notre lot, d'amont en aval, la retenue et sa vanité, une migration minuscule vers l'inexorable, la ligne imaginaire où ciel et terre se rejoignent, une persistante illusion d'optique.

  • "L'herbe était haute, coiffant une pente douce sur laquelle Magalhães se mit à pédaler jusqu'à la résistance de l'air. Deux ou trois cahots lui firent lever l'arrière-train au-dessus de la selle afin de les amortir dans les jambes. Entre les immeubles en surplomb le ciel se couvrit subitement d'une couche végétale et Magalhães ne distingua plus la laine bleutée des nuages. Des épaisseurs sans interstices de feuilles détachées l'étouffaient. Aucune branche n'apparaissait. Autour de lui sur la mousse brillante les jambes d'écorce, pattes d'un troupeau immobile et endormi, dégageaient un parfum intime. Magalhães évitait de regarder au-dessus de sa tête les feuilles comme des paupières baissées sous lesquelles des yeux le guettaient. C'est alors que d'un seul élan la forêt s'envola dans un galop silencieux."

  • De la pierre en fusion au premier balbutiement de l'homme les forces contradictoires s'interpénètrent, se repoussent, s'associent. Pour atteindre, maîtriser les énergies extérieures parmi lesquelles s'agite notre double, il convient d'avance au plus loin de nous-même, dans ces contrées où pierre et parole s'identifient. Vécus de toute éternité, nous parlons au futur un passé qui nous porte. Notre semence perpétue toute espèce vivante. Sur le corps de la Femme, nous écrivons notre naissance et notre volonté de disparition. Pierre Dalle Nogare est né le 22 décembre 1934, de père italien et de mère lorraine. Dès son adolescence, il entreprend une quête poétique passionnée, malgré les exigences de son métier de typographe. Il travaille aujourd'hui dans l'édition et a publié plusieurs recueils de poésie « Nerfs », « Cellules », « L'autre Hier », et surtout « Hauts-fonds » révélé en 1967 par la collection "Poésie Flammarion". Une pièce, « Les gus », a été jouée au Théâtre du Tertre en 1958.

  • A la fin de sa vie Goya vint vivre en France avec sa maîtresse, songea peut-être à s'installer chocolatier et mourut à Bordeaux. Serge Mestre, à partir de là, s'est diverti, avec des bouffées de bonheur et de plaisir extraordinairement communicatives, à remplir les trous laissés par l'Histoire. Non pas n'importe comment ; il s'est documenté (tout est exact ici), il a fouillé la psychologie des personnages et il a rêvé. Rêvé sur la double culture (c'est un thème qui lui est cher) sur son rapport avec les femmes (délicieusement traité) et sur la révolution française vue de l'extérieur. Peintre de cour progressiste pro-français dans une Espagne envahie par la France, Goya n'était pas dans une situation des plus simples. C'est ce que nous donne à voir Serge Mestre dans sa pièce de théâtre où la réalité la plus vérifiable est enchantée par l'imagination.

  • "Il faut tout dire", écrit Mara ; mais ailleurs, "j'habite un langage mort", dit-elle. Son Journal se situe entre ce "tout" et cette "mort", et là aucun lieu n'est possible, aucun organe même, seulement un porte-à-faux, qui tantôt laisse passer les mots, et tantôt les bloque, les refoule. Entre ce qui passe et ce qu'on n'entendra jamais s'insinue un récit, dont chaque fragment court vers le "tout" dans un élan d'urgence. C'est cette urgence qui entraîne d'abord le lecteur : elle lui donne le sentiment qu'il n'y a rien, dans ce texte, que les moyens du bord et un pathétique besoin d'aller plus loin que la page, que la langue, que la condition faite à notre bouche, à notre sexe, à "la vie". Dès lors, le récit qui toujours s'effondre et recommence, devient l'image de la position intenable à laquelle chaque existence est accrochée ; et qu'il soit "journal" accentue la vivacité de son effet. Nous sommes dans l'imminence d'une révélation, ou d'une confidence, qui va tout dire... Par cette tension vers l'extrême, le Journal d'une femme soumise place le lecteur devant ce qu'il cherche dans tous les livres, et qui n'a pas de nom. Mais la nudité qu'il y faut, à travers le doute, le refus, la colère, amène ce Journal à faire figure dans bien d'autres domaines, où les femmes mènent aujourd'hui leur lutte et leur exploration. C'est que l'écriture, comme le dit Michèle Causse dans sa Postface, ne va jamais sans lucidité, et que le vertige de la soumission quand il est, comme par Mara, vécu jusqu'au bout, débouche sur la rébellion.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Ce livre peut être lu comme la métaphore des manoeuvres nombreuses qui doivent permettre le passage d'un corps à l'autre, d'un genre à l'autre.

  • Voilà cinquante petits rêves acidulés, pleins d'humour et de bizarreries. On voit, à travers ces récits très courts, quelqu'un (l'auteur) qui erre à l'aventure, qui affronte des dangers ou se trouve simplement spectateur, englué dans un univers gouverné par des déformations de toutes sortes, des glissements de sens, des télescopages entre l'ordre végétal et l'ordre animal, avec des laitues-lézards, des hommes en bois, des déesses, des papillons en émail, une femme qui accouche d'une bernique, des animaux qui parlent, des plantes qui volent. La simplicité de ces récits, très visuels, donne à ce livre fragile un charme délicieux, qui porte au sourire et ouvre au secret de cette ombre mystérieuse à qui le livre est dédicacé.

  • Ardol, le narrateur, entreprend avec ce livre torrentueux le voyage solitaire et improbable de l'amnésique à la recherche du temps effacé.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Antoinette Bourignon (1616-1680) occupa, de son délire et de sa véhémence, un demi-siècle de polémiques religieuses. Contemporaine de Saint-Cyran et de Madame Guyon, elle représenta, en Flandre et dans les Provinces Unies, un certain style d'illuminisme, à l'écart de l'orthodoxie catholique, comme de l'orthodoxie protestante. Elle se disait Mère des vrais Croyants et souffrait des douleurs de l'enfantement chaque fois qu'elle s'attachait un disciple. Autour du thème central de la maternité spirituelle, bien des rêveries restent possibles, à travers lesquelles le personnage historique, mêlant ses propres fantasmes à ceux du narrateur, rejoint les fondements archaïques et archétypiques de son identité et de sa destinée.

  • Machiniste : celui qui transforme le décor, au théâtre. Pourquoi pas celui qui machine jusqu'à la transformer sa réalité quotidienne ? Cette suite de quatre récits est d'abord un grand jeu. Chaque fois le narrateur exorcise le dieu qui n'en finit pas de se débattre en lui, flanqué de sa progéniture. Mais qui est Dieu ? Un oiseau ? Un parti ? Un cow-boy ? Le machiniste joue, s'anéantit dans le jeu, livre bataille à son dieu. Et ce jeu, cette passion, c'est aussi une guerre totale que le machiniste têtu mène contre lui-même. Quatre volets d'une même chronique en fin de compte, relatant quelques-uns des aspects de cette lutte insensée pour en finir avec Dieu, non du point de vue de l'historien, insistons là-dessus, mais de la victime, parfois consentante, parfois en rébellion. Alain Rais est né à Bordeaux en 1932. Homme de théâtre, il dirige la compagnie des Spectacles de la vallée du Rhône qui, à partir de Valence, rayonne sur toute la région. Metteur en scène, adaptateur, il a aussi publié « Mauvais sang », roman, en 1959 (Buchet-Chastel) et « La nuit manque de main d'oeuvre », poèmes, en 1970 (P.J. Oswald). Alain Rais habite Crest, dans la Drôme.

  • C'est au coeur de l'univers vitré métallisé de Montparnasse-Manhattan que se dressent les vingt-sept étages de la résidence où le regard du jeune homme immobile s'atrophie dans la contemplation de l'appartement qu'occupent Anna et ses quatre compagnes. Plus bas, bien au-dessous de la rue, les kilomètres de galeries et de mines désaffectées qui sillonnent la ville sont parcourus par d'incertaines colonnes en armes. Cet univers de l'espace découpé où l'amour se révèle impossible, ces nuits que le sommeil abandonne, cette réalité fragile et quotidienne sont les nôtres, mais perçus à travers une immobilité volontaire qui en amplifie les effets. S'y inscrit pourtant l'urgence du mouvement et du départ qui précipiteront le narrateur vers une fuite nouvelle. La plupart des thèmes contenus dans les précédents romans de Claude Delmas se retrouvent ici, mais clarifiés, exacerbés et poncés par une confrontation avec l'univers intime, professionnel et citadin d'un homme qui vit à Paris en 1972 et dont le "journal intérieur" est, pour ainsi dire, tenu tout au long de ce livre.

  • C'est par une suite de déplacements logiques que le discours de Serge Gavronsky nous rappelle sans cesse la vertu du texte en état de devenir. Cela sur un tissu culturel peu utilisé : mots échappés d'un contexte antérieur ; réflexion où s'entremêle une sensibilité rassie. Ce déchiffrement auquel le lecteur s'associe se veut aussi témoin devant le texte qui vibre (vit) dans une ampleur toujours restreinte. Le lecteur est enfin sommé à la partition verbale : redécouverte de la grâce dans un univers clos où notre légitimité est mise en question du fait de notre malchance à vouloir nous situer dans ce discours actuel, profond et immobile. Discours figé dans une attente où résonne la voix originale et puissante de cette série d'annotations (musicale à sa façon) qui constitue la contradiction littérale de lectures et compte rendu.

  • Le déterminateur répond au nom : Jacques Jules Langa. Il est appelé à une vengeance, par les siens. Il invoque, il appelle. Il trouve le moyen de l'invasion. Il marche, il se fait pur animal de mouvement. C'est ainsi que les pensées lui viennent. Il détermine les pays : la côte langéenne, son trou au bord de la côte, la cité de ses pairs ; et en face, à midi et quart, les îles ancien-chrétiennes, où Chrysostôme domine. Voilà. Ceci fait, le geste s'explique. Le récit se dénouera par épuisement du sujet. Les choses se produisent. Il faut les croire. La croyance vient du corps de Jacques Jules Langa. Elle forme la langue du geste. C'est la seule clef. À la fin, il l'a reconnu. Il n'a plus rien à faire. C'est pris. Il a fait tout son possible. Jacques Jules Langa n'a plus rien, dessous, ni derrière, ni devant lui. L'ennemi s'est lancé en l'air, emportant les fils. C'est la seule clef.

  • Le travail d'écriture est souvent comparé à un frayage. Ici, non seulement le chemin est ponctué de fondrières, mais il se creuse en arrière de lui-même et se coupe, ou presque, de ses bases. Dans FUGUE 3, après FUGUE et SUPPLÉMENT, est repris et accentué le travail du tissage et surtout le contre-travail du détissage qui constituent le texte tout en déconstituant le soi-disant auteur. Qu'écrire soit ce "jeu insensé" nommé par Mallarmé ou par Blanchot, ce jeu périlleux où s'abîme sans fin le sujet et jusqu'à la notion de sujet, mais que la vie, une vie encore inconnue (mais où même le politique serait changé) soit inséparable de l'écriture, telle est la difficile énigme que Roger Laporte appelle la Biographie.

  • La folie, c'est le pied : sauf quand ça se met à vous grimper dans les chaussettes, et qu'il faut faire le tri dare dare sous peine d'internement d'office. Bien sûr, on peut toujours tromper son monde en choisissant d'aller à l'H.P. tout seul, comme un grand. Côté choix, c'est quand même assez peu convaincant : surtout si on s'aperçoit que ça ou la mort, c'est (peut-être ?) pas tellement possible non plus. Sauf quand on peut pas faire autrement :et la folie, c'est peut-être aussi un petit bout de ça. Et d'autre chose... ? Parce que, jamais encore, une femme qui ne refuse pas d'ouvrir les lèvres lorsque d'amour c'est, oui, évident qu'il est question, ne lui avait, en plus laissé désirer jusqu'à ses cicatrices et que ça, c'était nouveau. Et qu'il ne savait, naturellement, pas quoi en penser.?

  • Je n'est pas encore né. Il n'y a pas d'image. L'oubli est l'écrivain qui circoncit la mémoire. Père est à nouveau mort, mère de nouveau délaissée. Les visages s'épuisent, les paysages ne sont que des passages. La musique, le défaut de la narration. Cela n'a pas eu lieu (pas de lieu, pas de gestes, pas de voix) affirme et chante le roman, qui est la partition de cette fin de genre, l'aria de la filiation.

  • Je regarde par des trous dans la terreur ce qu'elle laisse voir. Une histoire ? un récit ? une fable peut-être, hantée d'oubli : forme, minimale et dérisoire, d'un nouveau genre hypothétique - l'excavation, la fosse commune -, ou d'un non-genre enfin ? Il n'y a que les trous que je reconnaisse. Je vois que quelque chose parle, depuis toujours, mais ne se montre en rien. Décide seulement du miracle (ce livre), dans le désastre. Par mutilations répétées, mais sans hâte. Dans un vertige de mots, ou de morts, qui s'entraînent à des parties sans fin. Et qui ne tombent. Qui ont des suites. Beaucoup plus tard, quand je tombe vraiment, battu à mort - fermés les yeux : ouverts, crevés. Une trouée au moins, pour ne pas que les premières traces meurent : pour ne pas mourir. Et que, bientôt, d'autres ajours en forme d'autres livres viennent dire encore que nous ne mourons pas.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Dans ce pays oublié, en ces temps reculés où les mythes faisaient ce qu'ils pouvaient pour aider les gens à se raconter de jolies histoires, les établissements de soins étaient équipés d'installations propres à réduire toutes les angoisses métaphysiques, sauf une, mignonnement dénommée gangrena major, elle frappait nombre de jeunes hommes qui, à la suite d'un appel qu'il était difficile de refuser, entre les années 1954 et 1962, étaient partis faire un peu de pacification dans les territoires de la rébellion. L'ennui était que, parfois, ladite gangrena major tuait à retardement... et dans l'indifférence générale, puisque tout était depuis longtemps pardonné. Voilà. À part ça, aimer était bien compliqué. S'y retrouver aussi : des rats, il faut le dire, souvent passaient leur temps à grignoter les traités de morale... mais comme ceux-ci étaient d'un autre âge ! En somme, il ne se passait pas grand chose : comme ne cessait de le répéter l'Opposition Démocratique Patentée, c'était le bon temps. Et, pour tout le monde, encore ! Mais si, mais si ! D'ailleurs, dans le ciel souvent les lueurs étaient aussi rouges que les regards d'une femme après les pluies de l'été... Paix ! Paix !

  • Par ce livre je parle ouvertement à quelqu'un qui, faute de mieux, serait toi, ou toi. Qui que ce soit pourra se reconnaître s'imaginer appelé, rappelé. Parler, ou pire, écrire à quelqu'un qui n'est pas là (plus là ?) est une expérience accablante. Ce livre s'est écrit pour combler un trou, un tout. C'est pourquoi l'absence, ou plus vulgairement la mort que ces mots tentent en vain de contenir, est toute. Je me suis vu contraint, pour des raisons qu'on découvrira, de relater le récit de cette expérience particulière. Cela ne m'a pas réjoui et ne me réjouit pas. Cela m'importe.

  • Je vous écris. Je m'éloigne des mots. Je vais à la limite. L'écriture n'existe pas. Rien ne s'est passé. Et cela, somme toute, est vrai. Rien ne se passe. Ou si peu. Seuls des mots passent. Que se passe-t-il véritablement en eux ? J'oublie tout. S'il n'y avait pas l'écriture, nous pourrions écrire, je crois. S'il n'y avait rien, nous pourrions avoir quelque chose - quelque chose qui ne serait pas rien. Je vous écris dans la supposition de ce rien, et je laisse tout. Je laisse tout en l'état. Vous écrire, dit-il, ne sert à rien. C'est comme boire, passer des nuits dans les cafés, s'effacer par des gestes restreints, dans ces espaces sourds, où tous les mots, plus tard, seront emportés, seront noyés... Ce roman constitue le troisième et dernier ouvrage d'une trilogie qui comprend : La terreur, récit, (Flammarion, 1979) et La mort toute, récit, (Flammarion, 1982).

  • D'étranges événements poussent Vénus à entreprendre un voyage qui la conduira jusqu'à la capitale. Pendant la nuit, Vulpian (son compagnon) a parlé d'êtres bizarres venus lui rendre visite dans la chambre : Tu dois prendre le pouvoir, ont-ils commandé. De quel pouvoir s'agit-il ? Et pourquoi Paris ? Qu'est-ce vraiment qu'une capitale ? Vénus entame une série de dix rêves étonnants. Elle y est le principal personnage aux côtés de Vulpian. Elle ? Est-ce bien d'elle qu'il s'agit ? Si, à travers les rêves, Vénus identifie son corps, son visage, si elle sent son propre souffle soulever doucement ses seins, elle ne reconnaît pas son nom. Tous la nomment Lo, personne ne la connaît sous le nom de Vénus. Ce livre est le récit de ces dix rêves étranges ; il est aussi le récit de la conquête du pouvoir par Vulpian. Jusqu'à quel point le roman tout entier n'est-il pas un seul et même rêve ? Celui d'engager le réel, la langue, la science elle-même, dans le tunnel obscur au-delà duquel, tout comme Lo, vous rencontrerez la grenouille à large bouche qui vous demandera : - Qui es tu toaaah ? - Et de quoaaah te nourris-tu toaaah ?

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