Langue française

  • Les règnes de Corneille de Berghes et de Georges d'Autriche, par contraste avec celui d'Érard de la Marck, qui les précède, paraissent sans relief, voire sans intérêt. Cette appréciation défavorable semble inscrite dans les jugements des historiens : Joseph Daris, plutôt prolixe, n'accorde pas plus de quinze pages à l'histoire religieuse du pays de Liége de 1538 à 1557 ; Henri Pirenne, dans sa magistrale « Histoire de Belgique », ne consacre que quelques lignes aux successeurs du cardinal de la Marck, il serait aisé de retrouver chez d'autres auteurs des critiques aussi sommaires et peu flatteuses. Seuls, des préjugés dont je voudrais faire justice expliquent, à mon sens, cette indifférence ou cette sévérité. Loin de moi l'illusion de voir dans Corneille de Berghes un grand homme méconnu ; au contraire, je crois pouvoir lui enlever même l'auréole de désintéressement qu'on avait eu la pitié de lui concéder. Mais j'estime que son époque, sinon sa personne mérite de retenir l'attention de l'historien. Quant à Georges d'Autriche il n'est pas seulement l'« humble chapelain » de la régente des Pays-Bas mais un prince intelligent fin et avisé qui les aventures les plus extraordinaires. Son épiscopat, enfin, n'est pas moins digne d'intérêt. N'est-ce rien que d'avoir signé l'édit de 1545 contre l'hérésie publié les Statuts synodaux, les Statuts consistoriaux et le Rituel ? En outre la première moitié du xvie siècle est riche d'enseignements puisqu'elle est une période de transition entre la civilisation médiévale et moderne, un temps propice aux conflits juridictionnels les plus mesquins comme aux controverses religieuses de grande envergure.

  • Il est des fictions universelles, qui ont été accueillies par tous les peuples d'Europe ; il est des fictions accessibles seulement à quelques peuples. La dramatique aventure des amours de Tristan et d'Iseut est de celles-là, la Chanson de Roland, de celles-ci. Tandis que la légende de l'amour plus fort que la mort éveille partout des résonances endormies, le récit de la mort héroïque du neveu de Charlemagne ne dépasse qu'accidentellement les marches de la chrétienté occidentale. C'est que l'idéal de ce récit est celui de cette vaste communauté, unie par et pour la lutte contre l'ennemi religieux et politique, contre le Sarrasin qui fait peser sa menace en Espagne et en Moyen-Orient. La Chanson de Roland est la geste de l'Occident militant. Aussi la voyons-nous se répandre dans toutes les littératures occidentales. La France, qui l'a imaginée, vibre à ses accents martiaux pendant toute l'ère médiévale ; l'Allemagne et la Flandre, unies dans la défense conquérante de la chrétienté, s'exaltent aussi en entendant chanter les exploits de Roland et de ses preux. Loin dans le nord, la Scandinavie en recueille les échos ; et, dans leur île, les trois peuples britanniques, anglo-normand, gallois et anglais, rivalisent d'enthousiasme pour la geste chrétienne. L'Italie n'est pas non plus restée insensible à tant d'héroïsme chevaleresque. Très tôt elle s'émeut aux fiers accents de l'épopée et ses grands classiques, Pulci, Boiardo et l'Arioste, les répéteront avec un sourire aux lèvres. Il n'est pas jusqu'à l'Espagne, terre des ennemis musulmans, qui ne prenne place dans le concert rolandien. De ces nations, deux étaient personnellement impliquées dans l'aventure littéraire de Roncevaux : « douce France » et « claire Espagne la Belle », la France, symbole de la chrétienté victorieuse, l'Espagne, symbole de la païennie aux abois ; la France, créatrice de la fiction qui chante son triomphe, l'Espagne chrétienne assimilée par elle à l'Andalus vaincu. Ces deux peuples, déjà conscients de leur individualité, fiers de leur participation à la reconquête chrétienne, comment vont-ils réagir devant l'affabulation dont ils sont les personnages principaux ? Mettre en pleine lumière et confronter ces attitudes diverses est la première tâche de celui qui veut décrire les transformations de la Chanson au Moyen Âge.

  • Que voilà, me dira-t-on peut-être, un sujet rebattu ! Un regard, en effet, sur la bibliographie placée en appendice et l'on verra qu'il n'est guère de langues dont on n'ait cherché à dénombrer les éléments empruntés, guère d'aspects de l'emprunt qui n'aient été ci ou là décelés et mis en évidence. Il n'existe pourtant pas, que je sache, de publication où le phénomène de l'emprunt linguistique soit traité d'une façon complète : essayer de combler cette lacune, voilà qui justifie cet ouvrage. On comprendra sans peine qu'il ne puisse être question, dans un livre qui ne veut pas être un dictionnaire ou une encyclopédie, de tout dire concernant l'emprunt, même pas de répéter tout ce qu'on en a dit dans des ouvrages de grand mérite. L'intention de ce livre est d'être une synthèse. Fondé essentiellement sur un choix de faits linguistiques, il doit contenir assez d'exemples pour n'être pas un squelette qu'une imagination volontiers fantasque « rencharnerait » librement, mais il ne doit pas en comporter trop pour éviter tout autant un empâtement sous lequel on aurait grand peine à percevoir encore une ossature. Il fallait choisir, et là n'était pas la moindre difficulté.

  • J'ai entrepris d'écrire l'histoire d'Henri l'Aveugle, qui fut comte de Luxembourg depuis 1136, et comte de Namur depuis 1139 jusqu'en 1196. Les quelques pages que lui consacrent les historiens namurois et luxembourgeois De Marne, Bertholet, Galliot, Borgnet, sont bien incomplètes et ont considérablement vieilli. Au point de vue de l'histoire générale de notre pays, ce règne, sans être de première importance, présente cependant un réel intérêt. La lutte d'Henri l'Aveugle avec les principautés de Liége et de Trèves forme un épisode peu connu de l'histoire de ces principautés au sortir de la Querelle des Investitures ; et la question de la succession namuroise fournit de précieuses indications sur les rapports de l'empereur avec la Lotharingie pendant la seconde moitié du xiie siècle. Au point de vue purement namurois, le règne d'Henri l'Aveugle est capital. Il résume et clôture la période dite des comtes de la première race (xe-xiie siècle) et nous fait assister aux événements qui établirent la situation politique du comté depuis le début du xiiie siècle jusqu'au moment de sa réunion aux États de la maison de Bourgogne en 1429.

  • Dès les temps les plus anciens, le métal a été utilisé comme un moyen d'échange. Mais la monnaie proprement dite fut créée à une date relativement récente, lorsque l'on eut l'idée d'apposer sur des pastilles de métal une marque qui en garantissait la valeur. On tend aujourd'hui à considérer que cette initiative est due à des banquiers et à des commerçants installés dans les cités côtières de l'Asie Mineure. Mais ce monnayage privé dut disparaître progressivement, au fur et à mesure que les États se réservèrent le privilège de frapper le numéraire, d'en régler la valeur et d'en assurer la circulation. Au viie siècle avant J.-C., la monnaie, dont l'usage s'était répandu dans le bassin de la mer Égée et dans certaines régions de l'Asie Mineure, était déjà, comme de nos jours, un instrument indispensable à la vie économique et un des signes essentiels de l'autonomie politique. Les premières monnaies étaient sans doute marquées d'un simple poinçonnage. Bientôt, cependant, on dut éprouver le besoin de mettre sur les pièces des motifs plus caractéristiques et d'augmenter le prestige du numéraire en lui donnant un aspect plus séduisant. Le type monétaire s'inscrivit au début sur une face de la pièce, mais la monnaie s'enrichit par la suite d'un second type qui en occupa l'autre face. En Grèce, la monnaie a trouvé un milieu particulièrement favorable à son développement artistique. Les problèmes techniques et esthétiques que posaient la fabrication et la décoration des flans monétaires ont été résolus par le génie grec avec cette orginalité et cette puissance d'invention qui le caractérisent. Là, comme dans beaucoup d'autres domaines, les Grecs ont trouvé la solution définitive, celle qui satisfaisait toutes les exigences de l'esprit et du goût.

  • Les journées de septembre 1830, événement capital de la Révolution belge, n'ont jamais fait l'objet d'une élude critique. Sans doute, les historiens de la révolution leur consacrent de nombreuses pages, mais, il faut bien le dire, le bouleversement profond produit par les événements de septembre a impressionné la généralité de ces historiens et ils ont donné à ces journées une physionomie différente de la réalité. On a jugé les événements en fonction de leurs conséquences ; du côté belge, on a cru qu'une pareille victoire devait être le fait d'un soulèvement patriotique, unanime et intense ; l'échec de l'expédition militaire sur Bruxelles a conduit les Hollandais aux mêmes erreurs : qu'une armée de 10 000 hommes n'ait pas pu se rendre maître d'une ville, c'était donc que la résistance y était organisée et formidable. La plupart des historiens exposaient la Révolution belge dans son ensemble et se contentaient de se reporter, pour les récits des combats de septembre, à des ouvrages détaillés comme les « Esquisses Historiques » de de Wargny. D'autre part, insérant le récit des Journées dans une histoire complète, qui visait le plus souvent à établir une thèse préconçue, ils insistaient sur la part prise par telle ou telle classe de citoyens, ou exagéraient l'importance de la participation étrangère. Les erreurs de jugement provenaient de l'absence de sources : lettres, rapports, écrits au moment même des combats et qui ne furent dénaturés en rien par la tournure que prirent, dans la suite, les événements. Pour juger sainement les journées de septembre, il fallait attendre la publication de sources nouvelles.

  • Du XVIIIe au XXe siècle : plus de deux cents ans au cours desquels le monde s'est transformé, au cours desquels les générations qui nous précédèrent ont, sans toujours en avoir conscience, troqué les formes anciennes de la vie en société contre ce qu'il est convenu d'appeler la modernité. Plus de deux cents ans au cours desquels, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le temps s'est accéléré et a accouché d'une société nouvelle dont les forces et les contradictions, les réussites et les échecs, déterminent aujourd'hui notre présence collective au monde. Nos actes les plus anodins, nos pensées les plus quotidiennes portent la trace et le poids de cette histoire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, trente années de prospérité ont pu donner au monde occidental l'illusion éphémère d'une société radicalement autre, à jamais délivrée des contraintes du passé. Maintenant, plus de quinze ans après le déclenchement d'une crise au long terme qui révèle la fragilité et les incohérences de notre monde, nul n'est assez naïf pour croire encore au règne sans partage de la raison, du progrès, de l'égalité des chances, du bonheur. L'omniprésence de la guerre, la réapparition - en Occident - d'une pauvreté que l'on croyait presque disparue, l'enlisement du Tiers Monde, la violence toujours nous conduisent à plus d'humilité. Progrès, peut-être : mais celui-ci n'est au fond qu'une manière de saisir le temps, fragile comme l'instinct qui conduit chacun d'entre nous de l'heure de sa naissance à celle de sa mort. Raison, sans doute : mais celle-ci n'est qu'une abstraction transformée sans cesse au hasard des réalités dans lesquelles elle s'incarne. On commence à comprendre combien chaque chose est faite à la fois de son contraire et combien la compréhension du présent nous renvoie aux images du passé. Ces dogmes du Progrès et de la Raison - mythes fondateurs du monde contemporain - ne portaient-ils pas déjà, lorsqu'ils furent formulés au XVIIIe siècle, les mêmes enthousiasmes et les mêmes contradictions qu'aujourd'hui ?

  • The main concern of this study is the artist's vision of society; its major theme is the relation between the individual and society resulting from the impact of social and political upheavals on individual life. By criticism of society I mean the novelist's awareness of the social reality and of the individual's response to it; the writers I deal with all proved alive to the changes that were taking place in English society between the two World Wars. Though the social attitudes of the inter-war years as well as the writers' response to them were shaped by lasting and complex influences, such as trends in philosophy and science, the two Wars stand out as determining factors in the development of the novel: the consequences of the First were explored by most writers in the Twenties, whereas in the following decade the novelists felt compelled to voice the anxiety aroused by the threat of another conflict and to warn against its possible effects. After the First World War many writers felt keenly the social disruption: the old standards, which were thought to have made this suicidal War possible, were distrusted; the code of behaviour and the moral values of the older generation were openly criticized for having led to bankruptcy. Disparagement of authority increased the individual's sense of isolation, his insecurity, his disgust or fear. Even the search for pleasure so widely satirized in the Twenties was the expression of a cynicism born of despair. The ensuing disengagement of the individual from his environment became a major theme in the novel: his isolation was at once a cause for resentment and the source of his fierce individualism.

  • Comment s'occuper du Cantique spirituel de saint Jean de la Croix sans se demander d'abord quelle est la réalité qu'on désigne de ce nom ? La réponse ne sera pas fournie par l'appréhension d'un objet, mais à travers la description d'un devenir complexe dont il nous incombe de dessiner le mouvement. L'information dont on dispose a démasqué ses lacunes dans la mesure même où s'est révélée cette complexité. Non sans s'appuyer sur la confrontation préalable d'études antérieures non moins documentées que copieuses, le présent travail s'efforcera de revenir avec quelque profit sur des perplexités qui ne sont plus neuves. On essayera d'y présenter une contribution personnelle centrée sur l'époque la plus ancienne de l'histoire du Cantique.

  • La littérature romanesque française a eu, de tous temps, les honneurs de la critique. Les grandes oeuvres qui font sa richesse ont suscité et suscitent encore des études aussi diverses que nombreuses. Pourtant, quand elles sont autre chose qu'un survol rapide, quand elles atteignent à une certaine ampleur ou à une certaine profondeur, ces études s'attachent à quelque chose qui n'est jamais une oeuvre isolée, considérée dans son individualité. Elles s'intéressent à un ensemble plus vaste - un genre, les romans d'un auteur, par exemple ; ou bien, à l'inverse, elles ne portent que sur un aspect particulier d'une seule oeuvre. Ces manières de faire conduisent souvent - faut-il le dire ? - à des travaux qui sont en tous points excellents : on n'exigera pas de moi que je rappelle des titres, tant sont nombreux et tant sont connus ces livres qui constituent pour le spécialiste à la fois des modèles et d'indispensables outils. Mais n'y avait-il pas place pour une étude qui examinât un seul roman - Adolphe, en l'occurrence, puisque c'est à lui que je m'intéressais - sous ses divers aspects ? On aurait ainsi l'occasion, me paraissait-il, d'opérer une synthèse assurément parlante de toutes les observations que peut susciter ce roman, envisagé en quelque sorte comme une unité naturelle. C'est ce projet sommaire, développé et précisé, qui a donné naissance au fil du temps à l'ouvrage que voici.

  • Both James's life and his literary career might be figured as a double spiral rooted at the one end in the American soil and in romanticism, contracting in its middle on contact with France and French naturalism and expanding again into the Anglo-Saxon world and into the twentieth century. The spiral-which also suggests the artist's indirect approach to reality-strikes me as an adequate symbol for Henry James. From Bramante's ramp in the Vatican to F.L. Wright's in the Guggenheim Museum it has always been the favourite shape of all those who claimed greater freedom for the artist, rejected the fixity of academic rules and were convinced that art, like the spirit of man, is capable of endless progress.

  • Une exégèse attentive ramène ainsi la langue de l'Avesta aux normes indo-iraniennes. Dès lors, il se recommande d'adopter pour un exposé des composés avestiques l'ordre suivi par M. Wackernagel quand il a traité des composés sanskrits, dans le vol. II, 1 de sa magistrale Altindische Grammatik. C'est la disposition du présent ouvrage. En confrontant constamment les deux exposés, on obtiendra deux tableaux parallèles, et l'on pourra rendre proprement comparative une étude qui n'a voulu l'être que dans la mesure où l'est, par la nature même du sujet, tout travail de linguistique iranienne.

  • Née des conditions physiques, la lutte qui met aux prises les nomades et les sédentaires ne connaît pas de trêve. L'histoire des pays riverains des déserts est remplie tout entière de ses péripéties, qui se succèdent, monotones comme le va-et-vient des marées. Si le nomadisme est avant tout une affaire de climat, en revanche, son extension, tant en Arabie qu'au Sahara ou dans les steppes de l'Asie centrale, n'est pas due, comme on l'a cru parfois, à une modification des facteurs climatiques. Le désert ne peut nourrir qu'une population clairsemée, et il la nourrit mal. La vie y est perpétuellement précaire. Par temps de sécheresse, la famine ne tarde pas à s'installer. La pression que les nomades exercent sur la bordure du désert est donc constante. Leur avance, elle, est fonction de la résistance offerte par les cultivateurs sédentaires. Ce n'est pas, d'ordinaire, une montée subite du flot qui submerge les digues, mais les digues qui s'affaissent, mal entretenues. Ainsi les mouvements du nomadisme sont liés essentiellement aux conditions politiques, aux faits humains.

  • Pour saisir une pensée il faut tenir compte du genre littéraire à travers lequel elle s'exprime. Les Colloques ont un caractère propre, que nous nous sommes efforcé de définir. Qu'est-ce qu'un colloque ? Pourquoi Érasme a-t-il choisi le genre du dialogue de préférence à un autre ? Quels lecteurs vise-t-il et comment s'y prend-il pour les convaincre ? Le contenu du livre correspond-il à son titre, autrement dit, Érasme ne pense-t-il pas davantage à préparer ses lecteurs à la vie qu'à les aider à polir leur style ? Manuel de morale et de piété, les Colloques constituent un guide de la vie chrétienne. Quels conseils Érasme donne-t-il aux hommes du xvie siècle ? Quelles règles de conduite propose-t-il pour chaque âge de la vie ? Nous avons laissé parler les personnages des Colloques, nous réservant de donner ensuite la parole à ceux qui leur ont porté la contradiction.

  • Le mythe, qui intéresse actuellement tant de disciplines, philosophie, ethnologie, histoire des religions, anthropologie, sémiologie, a reçu des définitions très diverses. Il a tantôt été considéré comme « l'épine dorsale dogmatique de la société primitive », comme le reflet d'une culture qui n'a pas encore conceptualisé ses principes fondamentaux en un langage philosophique ; tantôt sa portée a été réduite à celle d'un modèle dans le domaine rituel ou dans des actions arbitrairement qualifiées de significatives comme la pêche ou la chasse. On a rapproché la pensée mythique du rêve, on l'a qualifiée de « bricolage intellectuel », on a confondu le mythe et l'histoire. Il ne sera pas question ici d'ajouter une nouvelle définition du mythe, on n'entrera pas non plus dans le débat théorique du structuralisme. Les réflexions qui suivent sont destinées à éclairer l'esprit dans lequel on va analyser le mythe du roi Yayati et à définir la méthode suivie.

  • Quiconque a visité la Chambre de la Signature, au Vatican, et s'est attardé devant « L'École d'Athènes » de Raphaël garde en mémoire l'image significative qu'offrent, au centre de la composition, les personnages d'Aristote et de Platon. C'est l'image, en raccourci, d'un dialogue poursuivi vingt années durant par le maître de l'Académie et son disciple de Stagire, l'un des plus féconds sans doute qu'ait jamais comptés l'histoire de la pensée philosophique. La première rencontre entre les deux hommes eut lieu probablement au cours de l'année 366/5 avant notre ère. Ils vécurent ensemble, à Athènes, dans un commerce quasi constant, pour ainsi dire jusqu'à la mort de Platon, au mois de mai 347. Cependant, le maître avait laissé pour toujours son empreinte sur l'esprit du disciple. Au point que le lecteur attentif d'Aristote peut avoir l'impression de souvent trouver dans ses oeuvres, comme disait Th. Gomperz, le « Platonicien » et l'« Asclépiade » confrontés l'un à l'autre sur toutes les grandes questions de la philosophie. Le difficile accord, parfois constaté dans le Corpus Aristotelicum, entre les thèses recommandées respectivement par l'héritier de l'Académie et le champion d'une philosophie nouvelle pose incontestablement le problème le plus redoutable que doit affronter l'exégèse.

  • Le but de notre travail est très simple : essayer de comprendre la naissance, le développement et l'évolution du système de l'Église impériale à Liège. Nous espérons, par ce moyen, répondre à l'appel récemment lancé par O. Khler qui souligne l'intérêt qu'il y aurait à écrire sur le sujet un grand nombre de monographies, qui permettront de mieux faire la part du général et du local, dans la perspective d'une vaste synthèse sur le phénomène curieux, et de portée considérable, que fut l'Église ottonienne. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, qu'en dehors du solide appui qu'il apporta, jusqu'à la fin du xiie siècle, au pouvoir royal, le Reichskirchensystem eut des conséquences extrêmement durables. Pour nous en tenir à notre sujet, il suffira de rappeler que la principauté épiscopale de Liège, qui devait sa naissance aux donations d'Otton III, a subsisté jusqu'à la fin du xviiie siècle. Dans le domaine des survivances, le cas le plus curieux est, assurément, le titre de « prince de Liège » porté de nos jours par Albert de Belgique, titre qui fait de lui l'« héritier » d'un prince d'Empire ecclésiastique.

  • Cette angoisse devant l'altération de la race, deux peuples l'ont éprouvée pendant des générations. Elle se marque dans leurs croyances et dans leurs rites. Aucun poète, à notre connaissance, ne l'a exprimée, excepté Hésiode. Hésiode a décrit la paix que donne au monde la naissance d'Aphrodite. Mais cette paix peut être précaire. Quatre races ont apparu et se sont évanouies Deux d'entre elles se sont rendues odieuses aux dieux qui les ont anéanties. Que deviendra la cinquième ? Malheur au jour où elle attirera sur elle la colère divine, où elle verra naître d'elle des enfants qui ne ressemblent pas à leurs parents, - malheur au jour où les nouveau-nés auront des cheveux blancs !

  • L'époque de la guerre de la Ligue d'Augsbourg fut la plus calamiteuse de toute notre histoire moderne. Obligés de participer à une guerre européenne, les Liégeois en éprouvèrent les ressentiments de la France dont ils avaient dû devenir les ennemis. Ils comprirent que la présence sur le siège épiscopal d'un prélat de chez eux, obscur, sans ambition ni desseins personnels, n'était pas une garantie de paix. Aussi lui donnèrent-ils pour successeur l'un des princes les plus puissants de l'Empire. Une fois de plus, la maison de Bavière reprit son apanage liégeois, mais ce fut pour l'orienter vers des horizons nouveaux. Très prudemment, nos ancêtres laissèrent leur prince s'engager seul et demeurèrent dans l'expectative. La guerre de la Succession d'Espagne vit le paradoxal spectacle d'un prince allemand, allié de la France, faisant la guerre à son suzerain, et de ses propres sujets demeurant neutres, par tolérance mutuelle des belligérants. Cette attitude réservée permit aux Liégeois de défendre avec acharnement la cause de l'intégrité de leur territoire auprès des puissances et d'arracher finalement aux mains des Hollandais, grâce au concours actif du souverain de Vienne, leurs principales forteresses.

  • La loi navale qui fut promulguée à Athènes avant la deuxième guerre médique pose un certain nombre de problèmes. Les résoudre correctement, ce serait ajouter beaucoup à notre connaissance de la vie politique, financière, industrielle et militaire de la cité. Ce serait préciser le rôle que Thémistocle sut assumer à un moment délicat ; ce serait entrouvrir les registres publics des recettes et des dépenses ; définir le régime auquel étaient assujetties les mines d'argent ; évaluer le rendement qu'elles atteignaient ; mesurer l'effort dont un peuple entreprenant et courageux paya son désir de posséder une puissante flotte de trières.

  • Quoique le fondateur du positivisme ne donne qu'à partir de 1852 le nom de « morale » à une science particulière, la « préoccupation morale » est, sans aucun doute, « au moins aussi constamment présente chez Comte que le souci politique ». C'est au reste bien d'une « préoccupation » que, du début à la fin d'une longue carrière, il s'agit. « M. Comte », dit justement Stuart Mill, « est un homme enivré de morale ». Ni la fondation de la sociologie, en vérité, ni l'élaboration de la philosophie positive, ni l'interprétation de la « physiologie phrénologique » donnée dans le Cours et dans le Système, ni la gnoséologie de notre auteur, ni sa classification des sciences, ni la théorie positive du langage, ni, bien entendu, l'instauration finale d'une religion de l'Humanité ne peuvent s'expliquer, nous allons essayer de le prouver, si on ne les rapporte à l'ambition comtienne de mettre fin à une « grande crise », c'est-à-dire de rétablir un ordre moral dans la société. Un « Essai sur la morale d'Auguste Comte » ne peut donc être, dans le fait, qu'un essai sur « l'ensemble du positivisme ».

  • Le moment semble être venu de jeter, sur le romantisme également, un regard moins partisan. La définition qu'en donnèrent les anti-romantiques du début de ce siècle, sans être en tout point inexacte ni périmée, est unilatérale. À côté des traits sur lesquels elle est fondée, il faut en envisager d'autres qui leur faisaient équilibre : le respect des activités rationnelles de l'esprit, la conscience du caractère technique des arts, un sens renouvelé et sincère du divin, une attitude profondément éthique devant la vie, et la volonté active de contribuer à la régénérescence de l'humanité. Mais comme pour le classicisme, il nous semble désirable de réserver l'épithète « romantique » aux plus hautes expressions de ce type de culture. Dans l'histoire de la littérature anglaise, on appelle « pré-romantiques » ces manifestations de la sensibilité collective qui illustrent l'aspiration vers une culture nouvelle, sans toutefois arriver à une pleine conscience de son contenu ni à une pleine réalisation de ses virtualités. Ne serait-il pas normal d'appliquer l'épithète « post-romantique » au long déclin au cours duquel le romantisme, ayant perdu sa vigueur, sa cohésion et le secret de son unité intérieure, se dégrade dans l'excès et la contradiction ? C'est pour cette raison que notre étude s'appuie en ordre principal sur les écrits des quatre représentants les plus éminents du romantisme anglais à son apogée : Wordsworth, Coleridge, Keats et Shelley.

  • Le problème de l'ancien wallon, que j'ai publié en 1948 et qui a mis en circulation un néologisme, scripta (= all. Schriftsprache), dont certains n'ont aimé la forme ni perçu l'utilité, comprenait deux grandes sections : dans la première, je rassemblais les indices de la différenciation dialectale en Belgique romane au Moyen Âge pour ébaucher une sorte de petite grammaire historique du wallon ; dans la seconde, j'analysais la langue d'une charte liégeoise de 1236 afin de déterminer sa nature par rapport au dialecte local. Les deux études s'appuyaient l'une l'autre. Ma pensée première avait été, en effet, d'empêcher qu'on illustre de formes trompeuses l'histoire médiévale du dialecte. Il importait donc que soit exactement définie la langue des textes anciens où les historiens du wallon peuvent puiser des exemples ; et, pour atteindre ce but, il fallait d'abord avoir décrit, dans la mesure du possible, l'état du dialecte à l'époque des documents utilisés.

  • Les premières oeuvres littéraires écrites dans le patois de la région de Liège remontent aux environs de 1600. Elles attestent, sans nul doute possible, qu'au début du 17e siècle, ce patois possédait déjà les principaux traits phonétiques et morphologiques de sa physionomie actuelle. Dès 1600, le liégeois opposait au français sa forte et nette individualité, et les trois cent cinquante années qui ont coulé depuis n'ont guère accentué le caractère original de notre dialecte. Mais avant 1600, quelle était la situation exacte du wallon par rapport aux dialectes voisins ou congénères, et notamment par rapport au français ?

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