Robert Laffont (réédition numérique FeniXX)

  • Qui est la deuxième personnage mais un langage Jean Bouvier-Cavoret pour retrouver l'individu qu'il fut au terme de son adolescence et aux approches de l'âge mûr. C'est le discours qui se dévoile à travers la psychanalyse ; il constitue pour l'auteur le mouvement même de l'écriture. Ce livre traduit donc une expérience, et la conclut. Il s'articule autour des derniers instants de l'initiateur, sur le corps duquel l'auteur se recueille. De cette rencontre entre un vieillard et un homme jeune surgit l'image maternelle qui, à son tour, devra disparaître. Car c'est de ces cendres que la vie doit renaître...

  • C'est une très ancienne et très belle histoire, celle d'Artus, suzerain des Chevaliers de la Table Ronde, condamné, ainsi que sa cour, à une errance éternelle. Dans la mémoire des peuples d'Europe, la chasse Artus chevauche inlassablement, fantasme d'un paradis païen et perdu, et sa turbulence magnifique est celle même de la poésie, qu'aucune contrainte ne saurait enfermer. Avec ce roman, Michel Cosem redonne voix à la légende, nous restitue, à travers les registres alternés d'une écriture somptueuse, l'élan de la chasse, les aventures qu'elle cristallise et l'appel qu'elle fait jaillir dans le coeur de chacun. C'est tout le mythe, Ici, qui revit, à la fois dans son évocation superbe et, par-delà les symboles majeurs du Moyen Age qu'il rassemble, le déploiement inépuisable de sa signification.

  • Haute Serre : un village accroché à la montagne, à la roche, à l'herbe, à l'été. Toute sa vie se concentre sur le troupeau, qui va paître dessus les "Brebis antiques", de l'autre côté du ravin. Mais un jour, le berger revient, solitaire et muet. Qu'est devenu le troupeau ? En cette angoisse, soudain, le village entier se met en question, se révèle à lui-même dans la totalité de ses fantasmes. La vie quotidienne cède devant la pulsion des légendes, le retour des fêtes magiques. Et ce délire, à son extrême, rejoint le sol où il s'enracine, A travers une écriture superbement concrète, qu'habitent les hantises et les symboles de la matière, Michel Cosem, ainsi, débouche sur le discours même de la Nature.

  • Aristide France, concierge de son état, parle : il semble que, dans l'immeuble, un crime ait été commis. Autour de lui, une douzaine de personnes l'écoutent - et parlent leur vie, à part elles, en silence. Le temps que le monde alentour se fasse également et se détruise. Le monde, c'est-à-dire aussi bien l'amour, l'amitié, la violence, la révolution, l'engagement politique que la tasse de lait du petit chat, qu'un jeu télévisé ou que la grande incertitude d'une course cycliste. Toute parole, tout discours, en même temps qu'il fait le monde, le défait et le détruit. Et celui qui parle suscite chez celui qui l'écoute une autre parole, un autre discours qui,. de la même manière, s'organise et s'anéantit. Parler d'une chose ou de toutes choses, parler pour dire quelque chose ou pour ne rien dire, pour dire le rien, parler d'hier, de maintenant, de jamais, de toujours, de demain, il n'y a là en somme qu'une seule réalité, avec ses fulgurances et ses méprises, celle du langage. C'est cette réalité que Jean-Baptiste Baronian, ici, s'efforce de dévoiler - ou, mieux, de déplier -, avec une verve et une acuité qui nous enchantent.

  • Le jour se lève sur une grande cité antique. Baigné par les transmutations de la lumière, un homme s'éveille, pesamment, difficultueusement. Jusqu'Ici, Il a vécu dans une pensée unique : s'arracher à son milieu patricien et basculer dans le rude monde des gens de peine qui s'emploient à métamorphoser la ville, véritable fourmilière en expansion, où surgissent de toutes parts chantiers bruissants d'activités et gigantesques édifices en construction... Mais cet effort, dirait-on, ne fait qu'accroître la distance qui le sépare de son but. Chacune de ses tentatives lui dévoile, à travers le quotidien, un espace plus profond, étrange, un univers de signes qui est peut-être l'au-delà. Les difficultés qui l'entravent et l'angoissent, dans ce matin immatériel, ne suggèrent-elles pas qu'il a franchi le mur du temps ? Ainsi Philippe d'André poursuit-il, à travers les avancées patientes d'une écriture ample et soyeuse comme un poème symphonique, cette méditation romanesque sur la difficulté d'être et le voyage initiatique qu'avait déjà instauré « Les clefs », son premier ouvrage, salué par une critique unanime.

  • En épigraphe de son roman, Didier Pemerle cite Maurice Blanchot : "Thomas, aussi, regarda ce flot d'images grossières, puis quand ce fut son tour, il s'y précipita, mais tristement, désespérément, comme si la honte eût commencé pour lui." Le narrateur d'Un monument au mont Gerbier-de-Jonc, de même, se précipite dans les images surgies du plus profond de lui, afin de les affronter. Il s'efforce, dans un premier temps, de leur imposer la distance fragile d'une fiction, de les maintenir dans l'ordre précaire du récit. Lendemains de guerre atomique, building en plein désert où l'on tente, sur des enfants, une opération-survie, village maudit où se traînent des êtres en décomposition, irruption de troupes étranges, émanant d'un pouvoir policier - mais, aussi, au coeur de ce monde que ronge une mort hideuse et sournoise, le narrateur et sa soeur, leurs relations inquiètes, les conflits avec un frère et un père : le roman d'anticipation, on le pressent, ne constitue ici que le langage électif d'une culpabilité diffuse. Et c'est alors que cette fiction cède, d'où le décrochement - la chute - qui apparaît dans le cours de la narration. La honte se cherche un autre cours, un autre lieu, déplacé dans un univers plus proche, semble-t-il. Mais ce n'était qu'un détour. Dans la dernière partie, la parole se recentre, remonte à son jaillissement même, dans la répétition, obsédante et balbutiante, de ses images les plus élémentaires. C'est, on le voit, une entreprise fascinante que celle de Didier Pemerle. A travers son acharnement même, son écriture à la fois ample et figée, elle nous reconduit à ce creuset incandescent où s'échangent l'écriture et le désir.

  • En haut, sur la falaise, un homme attend. C'est Hans. En bas, près de la mer, un autre homme attend. C'est Hollivard. Un jeune homme, un vieillard. Avec ses fils, autrefois, Hollivard a semé la violence, ravagé les terres, répandu le sang. Hans se souvient. A sa conscience surgissent des souvenirs emmêlés et confus comme notre mémoire. Hollivard épie la falaise. Sa mort approche, il le sait. Qui le tuera ? Le bras de Hans ? La volonté de Lo ? Les deux peut-être ? Ou simplement le départ de Lo - l'absence de la femme, n'est-ce pas encore la mort ? « L'homme sur la falaise » : un "suspense" lyrique qui se creuse en une admirable explosion d'images, un récit envoûtant, véhément, où la mort s'oppose à l'amour comme la paroi abrupte à l'infinie tendresse de la mer...

  • Le feu s'étiole et ma barbe s'allonge. C'est Moral, le narrateur, qui dit cela. Ou du moins se le raconte. Car le feu ne brûle que dans son imaginaire et sa barbe est toute mentale. C'est un être, encore immergé dans la fraîcheur de l'enfance, qui se fait son cinéma. Un cinéma, comme il convient, à base de western. Moral, donc, enfourche sa jument Homélie. En avant pour l'Ouest, à la fois Éden promis et paradis perdu ! Rio, fennecs, colts, saloons et shérifs, toute cette imagerie sublime est ce qui nous rend le goût du bonheur. Elle masque le quotidien, et le démasque aussi, en faisant surgir le dérisoire. Les intégrant au jeu, elle apaise amertumes, tourments et ces fonds de mauvaise conscience qui traînent en nous. Et, à travers elle, nous devenons soudain un héros d'épopée, épopée dont nous composons les moments à notre fantaisie, distribuons à notre gré les personnages - ici, Félor, Octave, Piron, Silence la paralytique... -, les déguisant, les mélangeant et les confondant avec d'autant plus de plaisir qu'ils nous sont, en général, fournis par nos proches... Plaisir du narrateur en action. Mais plaisir, surtout, du lecteur appelé à partager la chevauchée que ce narrateur entreprend sur les pistes d'un imaginaire consacré, dont il renouvelle et subvertit malicieusement les stéréotypes. L'écriture de ce roman respire une irrésistible allégresse, et ses trouvailles saugrenues, ses secousses rythmiques ravageuses, évoquent savoureusement certains Mack Sennett d'antan. Mais il lui arrive également de laisser affleurer ces manques, ces blessures secrètes de l'enfance que la dérive imaginative s'emploie à combler, et c'est une sorte de nostalgie déchirante qui tout à coup nous étreint.

  • Dans cet asile où attendent la mort ceux que tout le monde a oubliés, une femme s'abandonne à la mémoire : sa maison au bord de la dune, près de la mer, l'homme qu'elle a aimé, l'enfant qu'elle a chéri par-dessus tout... Les souvenirs déferlent par vagues successives qui se redisent et se recouvrent, composent une houle musicale animée par les ondes lointaines d'un bal, les échos du piano où elle aimait poser ses mains, les refrains ingénus que lui demandait son enfant et à travers lesquels s'échangeait leur complicité. Mais ce roman-musique, ordonné comme une sonate, est bien autre chose que le champ clos d'une remémoration errante. Le texte, ici, est le lieu d'un rendez-vous, où l'auteur rejoint son enfance algérienne, retrouve, pour le célébrer, le visage de l'amour maternel dont il a gardé le tourment émerveillé. De cette fusion subtile, naît un discours pur et sensuel, à l'image de cet Orient dont Jean Paget ne s'est jamais dépris.

  • Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre : qui d'entre nous n'a vibré à la magie de cette phrase, sésame de toute aventure fantastique ? Les héros que Philippe d'André nous invite à suivre sont déjà parvenus à l'extrémité du pont. Mais ce ne sont pas des fantômes qu'ils rencontrent. Le danger, ici, n'a pas de visage mais il est partout. Ce sont les replis du terrain, les mouvements de l'air, la végétation calcinée, la fixité lourde de la lumière, la débâcle d'objets en perte d'identité et redevenus amas, déchets, débris. Les rares individus que l'on croise sont à peine des personnages, tout juste des corps inquiétants et opaques qui se transforment en matière. Et les ennemis qui rôdent ou surgissent brusquement ne se démasquent jamais : ils cristallisent seulement la menace permanente que fait peser un univers en état d'agressivité généralisée. En proie à cette hostilité qui nous reconduit, semble-t-il, aux grandes terreurs de l'enfance, les héros de Philippe d'André s'organisent avec une persévérance que rien ne saurait décourager, fortifiant leur réduit, fuyant à perdre haleine pour mieux faire face, poursuivant la logique de leur entreprise contre vents et marées, affrontant méthodiquement les objets, les éléments et les événements, sans, du reste, jamais parvenir à autre chose qu'à multiplier les catastrophes où ils s'engluent au fur et à mesure de leurs efforts, emportant avec eux le lecteur fasciné. Car tel est le singulier pouvoir hypnotique de ces textes étonnamment dépouillés. Leur précision, presque maniaque, nous enferme peu à peu dans la composition subtile qui les commande, où les motifs se transforment sans cesse et, sans cesse, se rappellent de manière quasi incantatoire. C'est à la musique qu'il faut alors songer et, peut-être, à l'envoûtement wagnérien.

  • Un gouverneur sénile, dont l'empire s'effondre. Avec sa famille et ses proches collaborateurs, il s'est réfugié dans la tour ouest de son Palais : la ville est en effet inondée, les guérilleros, qui viennent par l'est, ayant détruit le grand barrage. Mais il ne désespère pas, et se répand en décisions énergiques qu'aucune troupe ne pourra exécuter. Puis, pour se réconforter, il s'active sur un moulin à café - sa dernière marotte. À moins qu'il ne s'endorme. En somme, c'est Ubu déchiré et devenu gâteux. Mais c'est également - comment n'y point penser ? - cet autre despote qui périt dans les sous-sols de Berlin. L'originalité de José Féron réside, en effet, dans le va-et-vient incessant que son écriture, tout à la fois transparente, incisive et lyrique, opère entre mythe et mémoire. En un subtil montage, les séquences bouffonnes où s'agitent le gouverneur, sa mère et ses généraux, alternent avec d'autres où revit un passé encore terriblement proche - arrestations, films d'actualités tonitruants, convois de déportés -, chacune recevant de l'autre la dimension qui la complète, lui confère sens et vérité. Voici donc un roman dont la lecture donne à voir - au double sens d'un constat et d'une vision ; et ce miroir dérisoire et pathétique nous renvoie, des interrogations de notre temps, une image d'une force et d'un relief singuliers.

  • Deux agents secrets, une jeune fille et une vieille présidente, un affreux savant et une usine à décerveler les nègres, beaucoup de sang et pas mal de cadavres, une révolution politique et un accident cosmique, bref de l'amour, de la mort et des rebondissements sans nombre : voilà, en somme, tout l'apparat fantastique du roman d'espionnage. Ce roman-là, c'est ce que Didier Pemerle a choisi de faire, pour précisément ne pas le faire. Comme les peintres du "pop art", il n'épouse les données les plus savoureusement communes de l'imaginaire que pour en faire éclater l'insolite. Dans ces machineries qui démarrent toutes seules, il a installé sa propre dynamite, celle d'un lyrisme agressif et forcené, splendide par son outrance même. Tout explose, alors, et tout se recompose pour une nouvelle lecture, la plus salubre qui soit, portée par une écriture haletante comme un souffle coupé. Assise devant un décor de tempête : beau comme la rencontre de Lautréamont et de Tex Avery au pays de James Bond.

  • Dans le cours de son enfance et au-delà, le narrateur tente ici d'échapper à l'univers resserré qui l'entoure, un univers à la fois lointain et étouffant, empli de la présence d'un vieux couple dont la vie semble ne plus être que rancoeur lancinante, anxiété trouble et sourde cruauté à l'égard de tout. Au travers d'images, de visions et surtout d'une rencontre particulière, l'adulte (et l'enfant qu'il fut) cherche peut-être avant tout à voir prendre corps un être lumineux et invulnérable, qui le délivrerait du tumulte de sa nuit intérieure. C'est une recherche hasardeuse et difficile. L'homme chargé d'incarner le mythe ne fait jamais que de trop brèves apparitions. C'est un être de fuite. Et puis, et surtout sans doute, celui qui attend ne se sent pas prêt au fond de lui-même pour une telle rencontre. Les entraves intérieures sont nombreuses, profondes et résistantes. En cherchant à les renverser, leur prisonnier ne parvient qu'à les consolider, s'enfonçant lui-même peu à peu dans un isolement total. Et quand apparaît une dernière fois l'homme attendu, il ne le reconnaît plus. Il ne voit plus en lui qu'un être fragile, incertain, inquiet, comme les autres, comme les proches étrangers, un être de brume froide, et bientôt une absence sans visage dans un monde à la fois hostile, dur et inconsistant.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Nous sommes au Moyen Âge. Alors qu'Arnaud combat dans les brumes du Nord en pays de Flandres, Ysoarde l'attend en Occitanie, gardienne de leur territoire. Mais ne s'agit-il que de cela ? Certes, le monde que fait surgir Michel Cosem s'ancre dans le réel, en appelle au temps historique. Mais il ouvre plus encore sur le fantasme et sur le mythe. Dans les troubles atmosphères de la guerre et de l'attente, les êtres et les choses se multiplient ou se dédoublent. Ce que l'on croyait impossible se réalise soudain. Finalement, qui est qui ? Seule Ysoarde, arrimée fortement à sa terre, demeure le centre d'un univers où se partagent l'amour et la mort, le soleil et la nuit, la beauté et l'horreur. Livre donc d'entre midi et minuit, tout bruissant d'harmoniques, d'échos, de rimes secrètes. Avec lui Michel Cosem approfondit encore cette quête d'une écriture de l'imaginaire qui, depuis Haute Serre et La Chasse Artus, définit son itinéraire d'écrivain.

  • Dans Paris, relevé tant bien que mal de ses ruines, un homme, le narrateur, voit passer trois jours de sa vie. Au départ, il a un logement décent, un fils avec qui il vit, et même du travail : récrire, sous forme de feuilleton, les souvenirs d'un Indien du Mexique repêché dans l'Atlantique et exposé dans un musée. Au deuxième de ces trois jours, le narrateur rencontre une femme, Gertrude, et, de ce moment, il sera progressivement dépossédé de tout : son fils décide d'aller vivre chez sa mère, son travail lui est retiré, son logement s'écroule. À la fin du troisième jour, l'homme n'existe plus que par son regard et le souvenir d'une nuit d'amour. Tel est, à première vue, le propos manifeste du livre. À deuxième vue, on aperçoit que les événements, les rêveries, les travaux qui occupent ces trois journées sont, en résumé, le récit d'une vie, du berceau à la tombe, et même un peu au-delà. À troisième vue, on se demande si, précisément, tout le roman ne se déroulerait pas dans cet au-delà qui se creuse en nous chaque fois que nous mettons en mots la réalité. Car celle-ci se trouve alors placée sur le même plan qu'un mauvais feuilleton quotidien.

  • A la fois figés et toujours renaissants, les mythes sont des paysages à l'infini, aux perspectives innombrables. Ils attendent, dirait-on, le regard qui les recomposera, la sensibilité qui leur redonnera sens. Dédale et Pasiphaé, Ariane et Icare : ce sont de vieilles connaissances que Gérard Bonal vient réveiller, avec une sorte de tendre allégresse. Tous quatre débarquent sur l'île de Kallisté, où Minos a exilé sa femme, après ses amours scandaleuses, ainsi que son architecte, soupçonné de quelque complicité dans l'affaire. Les deux enfants suivent - ils y sont bien forcés. Sur cette terre où Dédale, autrefois, a construit une ville modèle, mais qu'une éruption volcanique a totalement ravagée, il va falloir survivre. Dédale et Pasiphaé - deux vieux cabots, convenons-en, obsédés par l'idée de soigner leur sortie - décident de monter une affaire commerciale, en plumant, pour commencer, les oiseaux migrateurs qui survolent l'île. Mais Ariane et Icare, prisonniers malgré eux, ne rêvent, pour leur part, que de s'enfuir, de secouer le joug des parents, d'échapper à la pétrification du vieux monde conservateur, bref, de vivre... Pour cela, il suffira de l'amour d'un bel homme, Thésée par exemple, habile à dévider le labyrinthe intérieur où Ariane a refoulé ses minotaures ; ou d'un bond prodigieux, qui élèvera Icare au-dessus du vieux monde... Telle est, sur un thème ancien, la variation subtile que tisse Gérard Bonal, d'une plume à la fois lyrique et légèrement impertinente, à la manière, un peu, des peintres d'autrefois : les scènes et les registres, ici, se juxtaposent souplement, pour composer un paysage d'ensemble aux multiples entrées, dont notre esprit s'enchante et qu'il réinvente sans cesse.

  • Le Dr Gustave Rau, l'homme qui a fait de l'Allemagne la grande nation équestre actuelle, écrivait un jour : À sa grande époque, d'Orgeix a enthousiasmé par ses parcours autant les experts que les profanes. Il est l'homme qui dans l'art du saut veut toujours aller plus loin. Il restera une apparition unique, car on ne peut l'imiter, mais on peut adapter le meilleur de son oeuvre. Ainsi, le grand spécialiste allemand attirait-il l'attention sur le fait que le « chevalier d'Orgeix » n'était pas seulement un très grand exécutant, mais un novateur dans l'art équestre de l'obstacle. Aujourd'hui, enrichi par son expérience pédagogique en tant qu'entraîneur national, Jean d'Orgeix nous donne un ouvrage qui restera un « classique » de la littérature équestre. Ce livre, après l'analyse de tous les problèmes concernant le saut, apporte enfin aux jeunes cavaliers français une doctrine. Tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressent à l'art équestre de l'obstacle doivent lire ce livre.

  • « Ce matin, j'ai décidé de me suicider. L'idée m'est venue comme cela, subitement. Elle s'est glissée en moi, tout comme ferait une révélation tranquille, alors que je sacrifiais au rite de ma promenade dominicale... » C'est ainsi que le narrateur enjambe la première marche du monde qui va devenir le sien : celui des faits divers. De non moins singuliers personnages vont succéder à ce désespéré jovial. Voici Abderrahmane, mitraillant, du toit de son HLM, gendarmes et passants. Voici José, ou est-ce Luis, ou Miguel, on ne sait plus, qui se donna la mort après avoir noyé un chien, le seul être qui lui ait jamais fait l'offrande d'un regard. Et aussi Hector Charençon, empoisonnant la ville dont un maire-tyran gère, agence et planifie les âmes. Et tant d'autres, tous conduits au meurtre ou au suicide, ultimes recours de liberté. Avec une jubilation tout iconoclaste, l'auteur rassemble ses moribonds dans le huis clos imaginaire de la presse à scandale et des actualités télévisées, où il leur fait subir mille autres morts sous la plume acérée des chroniqueurs vedettes, hérauts de la misère dont ils se repaissent, et dont les mains tachées de sang déshonoré serrent encore des gorges exsangues. Affolante sarabande. Non content de livrer ses cobayes à la vindicte populaire, Ahmed Zitouni entreprend de saper les interdits qui nous poignent. Il y a du Lautréamont dans ce chant vomi à la face des censeurs de ce monde, que scande une écriture audacieuse, gorgée de couleurs et de déchirures. Artaud lui-même n'aurait sans doute pas renié ce théâtre de la cruauté où l'outrance, l'émotion et un érotisme rageur s'allient en une troublante osmose.

  • Zoé en mai se passe en décembre, le 31 très exactement. Zoé aime Antoine, mais celui-ci est marié et c'est avec Albert qu'elle vit. Bref, Zoé n'est pas là où elle voudrait être. Mais où est-elle au juste ? Contrairement à ce que l'on croit, le temps, en nous, est une substance réversible et ultra-gonflable. Une substance fragile aussi : une tension trop grande et il explose, puis s'éparpille. Or, en cette Saint-Sylvestre, les épreuves n'épargnent pas Zoé. Elle s'ouvre le crâne sur le buffet Henry II d'Antoine. Après quoi, il lui faut rentrer, fiévreuse et recousue, pour célébrer l'An nouveau avec Albert et un couple d'amis. Ce réveillon, prosaïque et pesant, lui devient très vite insupportable. Elle est assaillie par les images de bonheur avec Antoine. Puis une petite boîte qui, appartînt à sa mère, Tania, la fait basculer du côté des souvenirs et de l'enfance. Le passé et le futur progressivement l'animent comme une houle, que traverse le bavardage, toujours plus insolite, des invités... Tel est ce jeu du coeur et du temps où nous introduit Odile Barski, au gré d'une écriture tour à tour nonchalante et vive, qui sait, à l'occasion, adresser un salut malicieux à Raymond Queneau. Un jeu subtil et cocasse, certes. Mais, plus encore peut-être, un jeu cruel et déchirant, qui confère à ce livre primesautier son goût secret de cendres et de larmes.

  • La vie - comme la ville - se dérobe parfois sous nos pas. Entre nos mains surgit l'horreur d'un autre monde, grouillant de rats, éclatant de solitude, brûlant des ratages inavoués de nos amours. Cette fille provocante, cette danseuse nue, cette lanceuse de couteaux qu'évoque Gérard Bonal dans ce premier livre, elle est bien la source de nos blessures. Il faudra qu'à son tour, au terme d'une nuit dont la folie est comme inspirée, elle laisse percer tous ses secrets, la matière même de notre désir, de notre quête de bonheur. Gérard Bonal se montre ici, d'emblée, un écrivain rare, étonnamment maître de son écriture, dont le lyrisme glacé plonge dans nos ténèbres des racines avides d'essentiel.

  • Afin, peut-être, de ne plus jamais se sentir séparé d'elle, un enfant cherche à devenir la femme qu'il admire. Il se forge ainsi un bonheur singulier où se mêlent de douloureux émois à l'égard des hommes qu'aimera cette femme, auprès de lui. Il est le maître d'un monde clos, à l'écart des autres, et, où, seul, le rêve, tel une île mouvante, le porte. La maladie lui sera un véritable refuge contre tous. Mais si elle le libère des contraintes du dehors, elle décompose bientôt les magies de l'enfance. Petit à petit, au fil du temps, la déesse devient pitoyable... Dans ce livre grave et secret, le héros ne raconte, ni ne se raconte : c'est d'ailleurs que vient cette voix qui nous trouble, de ce lieu mystérieux qui chuchote en nous, où nous aimons, souffrons et mourons a nous-même, au bout de quoi, il y a un jour, irrémédiablement, l'homme que nous sommes...

  • Jamais personne avant Gabrielle n'était allé aussi loin, et avec autant d'audace, dans la connaissance et la révélation intime, secrète, d'une femme de notre temps. Il y a en elle une sensibilité extrême, une tendresse exceptionnelle et un don de soi qui libère l'homme, qui le fait grand. Cet amour-là tient du divin. Gabrielle, c'est une femme abattue qui se relève, sourit et s'ouvre pour nous, dans tous les sens du terme. Elle s'ouvre en deux, en trois, en quatre, s'éparpille sous nos yeux... Pour se retrouver, se reconstituer, elle écrit, découvrant, sans le savoir, une musique nouvelle, suave, émouvante de beauté. Elle écrit pour revivre, pour redevenir, et c'est alors qu'elle se dynamite Explosion tragique d'une saveur fantastique, d'une sincérité absolue, désespérée, ou l'enfant devient femme, rompt ses limites et rejoint les profondeurs abyssales du destin humain.

  • L'histoire se déroule sur cette ligne de démarcation entre la mer et la terre que le flux des vagues déplace sans cesse : c'est là, près de Puertollano, qu'on trouve les canaris en queue de poisson Ces garçons vivent à l'endroit même où ils sont nés. Le désir leur donnerait soudain des ailes si l'amour aussitôt ne les coupait court. Ou plutôt les amours. Car ici plusieurs amours arrivent en même temps à chaque personnage, ce qui crée l'illusion d'un danger et d'un désordre fous. Mais est-ce bien le sujet de ce récit ? Au retour du voyage, dès que l'écriture s'en mêle, la lumière solaire devient blanche, la mer devient noire et ce qui est en cause commence à changer. Le coeur était serré. Maintenant ce sont les mots. À les écouter de plus près, on verra que ce livre bref est le contraire d'un livre court.

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