Sciences humaines & sociales

  • Mourir à soi, naître en Dieu, « percer dans le fond de l'âme »... L'intime chez Maître Eckhart n'est ni le secret ni la simple intériorité, mais une distance essentielle en l'âme qui permet à l'homme d'être à la fois uni à Dieu et présent au monde - authentiquement humain. Cette expérience apparaît ainsi comme une expression privilégiée du détachement, objet principal de la prédication du théologien rhénan. Ouverte sur l'agir et non close sur elle-même, elle révèle en l'homme une profondeur infinie qui fait de lui un être libre, inappropriable.Mais dire l'intime est un défi pour la pensée comme pour le langage, et toute l'oeuvre de Maître Eckhart peut être considérée comme une tentative de décrire cet indicible. Jamais pourtant, malgré l'insuffisance des mots, le prédicateur ne renonce. Sa langue atteint au contraire une créativité et une poésie remarquables pour évoquer le lieu de la naissance de Dieu en l'âme.Situant parfaitement Maître Eckhart dans le contexte intellectuel et théologique qui était le sien, et dont il s'est souvent distingué, cet essai offre une relecture passionnante et sensible de ce théologien mystique parmi les plus originaux. Un ouvrage de référence.Éric Mangin est philosophe et théologien. De Maître Eckhart, il a traduit et présenté le Commentaire du Notre Père (Arfuyen, 2005), La Mesure de l'amour, Sermons parisiens, Seuil, 2009) et le quatrième volume des Sermons allemands ( Le Silence et le Verbe, Seuil, 2012).

  • Cioran (1911-1995) laisse une oeuvre unique par la richesse de la pensée, par cette sorte de tentative désespérée pour renforcer à coup d´aphorismes et de prophéties le club toujours suspect des pessimistes.
    Docteur ès gabegie, dépossédé de son pays et de sa langue, Cioran - sujet roumain devenu grand écrivain français - n´a pas écrit des pages issues d´une expérience abstraite, mais d´une vie ardemment déchirée entre puissance de l´ombre et pressentiment du divin.
    De cette lutte contre soi est née une oeuvre noire, mais qui irradie et console ; une oeuvre féconde qui, loin d´être un code de l´agonie ou un culte du malheur, appareille la joie et la douleur.
    Une oeuvre qui correspond à la définition des « éjaculations mystiques » selon Littré : « Prières courtes et ferventes qui se prononcent à quelque occasion passagère, comme si elles se jetaient vers le ciel. »

  • Comment pourrait-on venir au Bien ou à Dieu par ses propres forces s´ils n´avaient avec le soi humain un lien immémorial ineffaçable, fût-il fragile et souvent oublié, voire méprisé ? Depuis l´Antiquité grecque et biblique, philosophes et spirituels ont médité cette interrogation pour penser la conversion. Au coeur de l´histoire tragique du XXe siècle, malgré l´impuissance du Dieu biblique à se manifester par des signes immédiatement secourables, les penseurs étudiés dans ce livre ont continué de veiller sur ce lien. Se convertir, dans les circonstances tourmentées et parfois abyssales de ce temps-là, ce fut en effet pour eux résister à la fatalité du mal, à l´absurdité et à la défaite humaine. Que leur itinéraire soit essentiellement philosophique avant de s´ouvrir à la mystique (Henri Bergson), qu´il s´accompagne d´une méditation ininterrompue des livres juifs (Franz Rosenzweig) et chrétiens (Simone Weil, Thomas Merton) ou des deux (Etty Hillesum), ils discernent ainsi, peu à peu, comment le plus profond - l´âme ou le soi humain - est habité par le plus haut. Venir à Dieu serait donc bien revenir à Lui dont l´appel en chacun reste vivant, même quand il reste longuement en souffrance. Dans l´optique biblique toutefois, ce revenir ne ressemble pas au retour philosophique de l´âme vers une patrie perdue, il se produit comme un advenir et une promesse.

  • La pratique de la psychanalyse apprend que la question de l'homme se pose dans un contexte de souffrance. C'est que la dimension de l'imaginaire familial, social, politique, religieux, n'est jamais adéquate à celle du réel que vise le désir de l'homme. Cet écart entre imaginaire et réel, l'expérience analytique l'ouvre à une altérité irréductible, où le sujet aura à reconnaître la vérité de son identité. Si des mots ne viennent pas témoigner du désir, et par lui du discernement de la vérité, le sujet humain se noie dans la mer de ses fantasmes. Que, sous quelque prétexte que ce soit, la souffrance soit évitée à tout prix, et l'homme court le risque de perdre la parole. L'évitement de la souffrance équivaut alors à un refus de vivre, voire au regret d'être né. Faute d'une parole portant la promesse qui fait vivre, le petit d'homme serait voué à une naissance suicidaire où vie et mort se confondent dans l'horreur. Sans Autre. Certes, c'est encore une souffrance qui sépare l'homme de l'image de lui-même dans laquelle, croyant s'y reconnaître, il est tenté de s'engloutir. Mais traversée jusqu'à la rencontre du visage de l'Autre, la souffrance de la séparation d'avec le même peut devenir joie.

  • Nos sociétés manquent de repères éthiques pour les grandes décisions qui concernent leur présent et leur avenir. Il s'ensuit de grands désordres pratiques : corruption politique et économique, désarroi des individus, laissés sans normes pour orienter leur vie. Sous l'absence de références communes s'installe sournoisement un nouvel ordre moral, mais de type libertaire. Il se manifeste à travers des décisions récentes du législateur en matière de m'urs, mais nombre de théoriciens se chargent aussi de lui donner des assises et des justifications intellectuelles. Ainsi, la référence à la dignité de la personne, qui fait l'unanimité chez nos contemporains, est devenue la référence légitimante du nouvel ordre moral libertaire. Pourtant, tout se passe comme si cette référence se retournait contre le respect des hommes concrets. C'est le cas quand tel moraliste déclare qu'il est des hommes, appartenant à l'espèce humaine donc, qui ne sont pas des personnes, et des animaux qui, quoique n'appartenant pas à l'espèce humaine, en sont... Ne faudrait-il pas dès lors abandonner une telle référence à cause de ses ambiguïtés ? Cet examen s'impose si l'on ne veut pas tout à fait désespérer de l'homme ni s'abandonner aux désordres de l'ordre libertaire. Car le véritable humanisme ne tient pas dans la défense naïve d'une supériorité illusoire de l'espèce, mais, à l'inverse, dans un sens avisé de sa faiblesse. Et si l'homme trouvait sa dignité dans son indignité même, sa valeur dans la possibilité très réelle où il est de se renier, sa grandeur dans sa fragilité ?

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