Seuil

  • Comment défendre les Lumières aujourd'hui ? Leur idéal d'émancipation a-t-il encore un sens ?

    On ne saurait se borner à invoquer un esprit des Lumières immuable dans un contexte marqué par le réveil du nationalisme, les crises environnementales et sanitaires et l'augmentation des inégalités. Faire face au danger d'effondrement de notre civilisation sans renoncer à la rationalité philosophico-scientifique, mais en tenant compte de notre dépendance à l'égard de la nature et des autres vivants : telle est la démarche qui fonde ce livre. Pour combattre les anti-Lumières qui souhaitent rétablir une société hiérarchique ou théocratique et répondre aux accusations des postmodernes qui suspectent tout universalisme d'être hégémonique, il faut donc proposer de nouvelles Lumières. Celles-ci supposent de revisiter l'histoire des Lumières, mais aussi de lutter contre l'amputation de la raison qui a été réduite à un instrument de calcul et d'exploitation.

    L'objectif des Lumières à l'âge du vivant et de leur projet d'une société démocratique et écologique est bien de destituer le principe de la domination - une domination des autres et de la nature à l'intérieur et à l'extérieur de soi qui traduit un mépris du corps et de la vulnérabilité.

    Corine Pelluchon est philosophe et professeur à l'université Gustave-Eiffel. Elle a publié une dizaine d'ouvrages, parmi lesquels Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Seuil, 2015, Points, 2020), Éthique de la considération (Seuil, 2018) et Pour comprendre Levinas (Seuil, 2020). Son oeuvre a été récompensé en 2020 par le prix de la pensée critique Günther Anders.

  • Disons les choses d'emblée : la condition anarchique ici n'a rien à voir avec l'anarchisme qui intéresse la théorie politique. Lue étymologiquement, comme absence de fondement, an-arkhé, elle est le concept central d'une axiologie générale et critique. Générale parce qu'elle prend au sérieux qu'on parle de " valeur " à propos de choses aussi différentes que l'économie, la morale, l'esthétique, ou toutes les formes de grandeur, et qu'elle en cherche le principe commun. Critique parce qu'elle établit l'absence de valeur des valeurs, et pose alors la question de savoir comment tient une société qui ne tient à rien.
    Aux deux questions, une même réponse : les affects collectifs. Ce sont les affects qui font la valeur dans tous les ordres de valeur. Ce sont les affects qui soutiennent la valeur là où il n'y a aucun ancrage. Dans la condition anarchique, la société n'a que ses propres passions pour s'aider à méconnaître qu'elle ne vit jamais que suspendue à elle-même.
    Frédéric Lordon est chercheur en philosophie au CNRS. Sous le programme d'un " structuralisme des passions ", il s'intéresse aux usages de la philosophie de Spinoza en sciences sociales. Il a publié, entre autres, Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique, 2010), Imperium (La Fabrique, 2015) et Les Affects de la politique (Seuil, 2016).

  • Comment l'islam parvient à déstabiliser la politique des modernes ou à défier la sécularisation ? Ce livre propose une enquête généalogique de la pensée du politique dans la tradition islamique. Il montre que la dynamique de cette pensée n'est pas réductible à l'opposition entre la lettre et l'esprit, entre la shari'a et la mystique, ni même entre les deux courants majeurs de cette religion, à savoir le sunnisme et le shi'isme. À travers les analyses d'Anoush Ganjipour, on constate que toutes ces oppositions renvoient à deux paradigmes d'autorité qui cohabitent dans ce monothéisme : le paradigme pastoral et le paradigme monarchique. C'est cette cohabitation qui polarise la structure théologico-politique de l'islam et rend ambivalent le rapport de cette religion au gouvernement des hommes.

    Sous cette nouvelle lumière, la tradition islamique se découvre autrement : une tradition qui, dans son histoire, mobilise constamment son héritage grec ou ses sources communes avec les deux autres religions du Livre pour penser les différentes formes de combinaison entre les deux paradigmes, et pour repenser à chaque fois le rapport du religieux au politique. Comme si, par cet effort continu, la tradition islamique avait cherché à réaliser une possibilité monothéiste différente par rapport à celles explorées dans le judaïsme et le christianisme.

    Les modernes ont voulu penser la politique entre Athènes et Jérusalem. Ce livre invite à y ajouter désormais un troisième pôle : La Mecque.

    Anoush Ganjipour est philosophe et spécialiste de la pensée islamique. Il a publié Le Réel et la Fiction. Essai de poétique comparée (Hermann, 2014) et Politique de l'exil. Giorgio Agamben et l'usage de la métaphysique (Lignes, 2019)

  • Venue du droit, la notion d'immunité occupe une place centrale en médecine. Tout comme le système immunitaire du corps humain protège l'organisme contre les incursions mortelles de virus, la loi garantit la survie de la communauté dans une situation la mettant en péril. Le droit protège et prolonge la vie. Mais comme le corps individuel, le corps collectif ne peut être immunisé contre le danger qu'en permettant à une certaine quantité de ce qui le menace d'y pénétrer. Pour échapper aux griffes de la mort, la vie est obligée d'incorporer en elle un principe mortel et de créer des anticorps. Le commun ne peut être préservé que s'il intègre en son sein un corps étranger, qui l'expose à un risque permanent.

    Dans ce livre, qui mêle les lexiques juridique et politique à ceux de la théologie, de l'anthropologie et de la biologie, Roberto Esposito propose une analyse de la biopolitique contemporaine d'une extrême actualité. Aujourd'hui, les processus d'immunisation comme la demande de vaccination - mêlée de crainte - caractérisent tous les aspects de notre existence. Plus les individus et les sociétés se sentent sur le point d'être infectés par des corps étrangers, plus ils se renferment ou sont confinés dans leurs limites protectrices, qu'il s'agisse des murs de nos appartements ou des frontières de nos États. À une issue immunitaire et finalement destructrice, peut-on imaginer une alternative fondée sur une nouvelle conception de la communauté ?

  • Trois visées philosophiques traversent cette suite d'études.Selon la première, est cherché pour le soi un statut qui échappe aux alternances d'exaltation et de déchéance qui affectent les philosophies du sujet en première personne : dire soi n'est pas dire je. Tenu pour le réfléchi de toutes les personnes grammaticales - comme dans l'expression : le souci de soi -, le soi requiert le détour d'analyses qui amènent à articuler diversement la question qui ? Qui est le locuteur de discours ? Qui est l'agent ou le patient de l'action ? Qui est la personnage du récit ? A qui est imputée l'action placée sous les prédicats du bon ou de l'obligatoire ? Enquêtes pour l'essentiel empruntées à la philosophie dite analytique, avec laquelle l'herméneutique du soi entre dans un débat serré.Deuxième visée : l'identité que suggère le terme "même" est à décomposer entre deux significations majeures : l'identité-idem de choses qui persistent inchangées à travers le temps, et l'identité-ipse de celui qui ne se maintient qu'à la manière d'une promesse tenue.Enfin c'est l'antique dialectique du Même et de l'Autre qui doit être renouvelée si l'autre que soi-même se dit de multiples façons ; le "comme" de l'expression "soi-même comme un autre" peut dès lors signifier un lien plus étroit que toute comparaison : soi-même en tant qu'autre.Autant de fragments stratifiés d'une philosophie pratique, qui a renoncé à toute ambition de fondation ultime, et qui pourtant ne manque ni de l'assurance ni de la confiance qu'engendre l'attestation de soi-même comme un autre.Paul Ricoeur.

  • Pourquoi la prise en considération des enjeux environnementaux n'a-t-elle pas transformé la démocratie ? Pourquoi continuons-nous d'adopter des styles de vie qui ont un impact destructeur à la fois sur le plan écologique et social ? L'échec relatif des éthiques environnementales vient notamment de ce qu'elles n'ont pas su articuler l'écologie à une philosophie de l'existence, ni indiquer le chemin d'une possible rénovation de la démocratie. C'est à cette double tâche que s'attelle Corine Pelluchon.Sa phénoménologie du « vivre de » prend au sérieux la corporéité du sujet et la matérialité de l'existence. En envisageant tout ce dont nous vivons, non comme de simples ressources, mais comme des nourritures, l'auteur pense l'habitation de la terre comme une cohabitation avec les autres hommes et les autres espèces. L'alimentation est le paradigme de cette phénoménologie du sentir qui part du plaisir attaché originairement au fait de vivre pour montrer que, dans nos gestes quotidiens, nous sommes déjà en rapport avec tous les vivants. La justice désigne alors le partage des nourritures. La force de ce livre consiste à tirer les conséquences politiques d'une telle philosophie, en proposant un nouveau contrat social inscrivant la question animale et l'écologie au coeur de la République et permettant à la démocratie de se réinventer.Corine Pelluchon est professeur à l'université de Franche-Comté. Spécialiste de philosophie politique et d'éthique appliquée, elle a notamment publié Leo Strauss, une autre raison, d'autres Lumières (Vrin, 2005, Prix François Furet 2006), L'Autonomie brisée (PUF, 2009) et Éléments pour une éthique de la vulnérabilité (Cerf, 2011, Grand Prix Moron de l'Académie française 2012).

  • Notre temps est, dit-on, celui des catastrophes. Face aux crises sanitaires, écologiques ou à la menace nucléaire, la croyance dans le progrès a cédé la place à l'angoisse. Cette résurgence des thèmes apocalyptiques est plus qu'un symptôme. La dissolution moderne des hiérarchies traditionnelles a provoqué une nouvelle inquiétude : devoir vivre « après la fin du monde ».
    Ce livre propose une généalogie de l'idée de fin du monde qui distingue deux voies de la modernité : celle qui privilégie la vie et sa conservation, aujourd'hui à l'oeuvre dans la plupart des conceptions précautionneuses du réel ; celle qui fait du monde le thème principal de la philosophie en même temps qu'un enjeu politique primordial. Michaël Foessel interprète les peurs apocalyptiques actuelles à partir d'expériences contemporaines où les sujets sont dépossédés du monde. Le triomphe de la technique sur l'action, du capital sur le travail, du besoin sur le désir sont autant de phénomènes qui expliquent pourquoi l'on est pressé de voir finir un monde que l'on a déjà perdu.
    Les théories de la catastrophe ne se soucient plus de savoir quel monde mérite d'être défendu. Le plus urgent n'est pas d'éviter l'apocalypse à venir, mais de réinvestir le monde après sa disparition comme ordre hiérarchique. En ce sens, le fait que la fin du monde a déjà eu lieu est une bonne nouvelle qui nous place face à une alternative : perpétuer la vie ou édifier un espace pour le possible.

  • Cet essai de philosophie, d'une grande originalité, porte sur une dimension fondamentale de l'existence, restée jusqu'à présent peu élaborée au plan conceptuel : le fait que nous vivons toujours au sein d'ambiances, « dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences ».

    Bruce Bégout croise les perspectives et les disciplines avec virtuosité. En portant attention à l'immersion des hommes dans leur environnement, à leur coappartenance à un fond commun, il ouvre la voie à une « écophénoménologie » qui montre l'irréductibilité de l'ambiance à un objet que l'on pourrait façonner de toutes pièces par un « design atmosphérique ». La perte d'un sentiment d'harmonie cosmique, ressentie par l'homme moderne, s'est accompagnée de multiples phénomènes compensatoires, dont la recherche de pauses, de bulles, d'ambiances qui forment un abri contre les processus effrénés et contre la manipulation marchande des émotions.

  • Voilà que les sciences sociales contemporaines se prennent de passion pour les « émotions ». Mais le risque est grand que ce « tournant émotionnel » les fasse tomber dans un individualisme sentimental qui porte à son comble labandon des structures, des institutions et des rapports sociaux, par construction coupables de ne pas faire de place aux choses vécues.Comment articuler les affects et les désirs des hommes avec le poids de détermination des structures ? Comment penser ensemble ces deux aspects également pertinents et manifestement complémentaires de la réalité sociale, que rien ne devrait opposer en principe ? Tel est le projet dun « structuralisme des passions » qui fait travailler les concepts fondamentaux de Spinoza le conatus et les affects dans la pensée de Marx, Bourdieu et Durkheim. Et qui livre par là une nouvelle perspective sur la part passionnelle des structures du capitalisme et de leurs crises.Économiste devenu philosophe, Frédéric Lordon sattache au fond par ce travail à la « réfection de nos sous-sols mentaux ». Parce que seule la destruction du socle métaphysique de la pensée libérale permet de concevoir que le déterminisme structural nest nullement incompatible avec une pensée de la transformation sociale.Directeur de recherche au CNRS, Frédéric Lordon est notamment lauteur de LIntérêt souverain (2006), J usquà quand ? Pour en finir avec les crises financières (2008), Capitalisme, désir et servitude (2010) et Dun retournement lautre (2011).

  • «L'ouvrage comporte trois parties nettement délimitées par leur thème et leur méthode. La première, consacrée à la mémoire et aux phénomènes mnémoniques, est placée sous l'égide de la phénoménologie au sens husserlien du terme. La deuxième, dédiée à l'histoire, relève d'une épistémologie des sciences historiques. La troisième, culminant dans une méditation sur l'oubli, s'encadre dans une herméneutique de la condition historique des humains que nous sommes.Mais ces trois parties ne font pas trois livres. Bien que les trois mâts portent des voilures enchevêtrées mais distinctes, ils appartiennent à la même embarcation destinée à une seule et unique navigation. Une problématique commune court en effet à travers la phénoménologie de la mémoire, l'épistémologie de l'histoire, l'herméneutique de la condition historique : celle de la représentation du passé.Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire - et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués.»Paul Ricoeur

  • Articuler pour notre temps une philosophie qui, quant à la pensé de l'être, ouvre une autre voie que celle de Heidegger (soit celle de mathème plutôt que celle du poème) et, quant à la doctrine du sujet, se tienne au-delà de Lacan : tel est l'enjeu.Pour ce qui est de l'être, la thèse radicale est que, depuis son origine grecque, c'est la mathématique et elle seule qui en déploie le processus de pensée ; et que, de la mathématique aujourd'hui, le référent est la théorie cantorienne des ensembles. D'où se déduit une ontologie du pur multiple.Reste qu'existe un site de « ce qui n'est pas l'être » : c'est celui de l'événement, terme surnuméraire pour un franchissement indécidable au savoir et dont la vérité est toujours par avance indiscernable.Le sujet, dès lors, loin d'être le garant ou le support de la vérité, en est bien plutôt une instance locale, improbable, qui tire du devenir aléatoire d'une vérité dans l'événement son peu d'être. Il n'en tisse pas moins une fidélité qui s'inscrit dans l'art, la science, la politique et l'amour.Alain BadiouPhilosophe, dramaturge et romancier, enseigne la philosophie à l'université de Paris-VIII Vincennes et au Collège international de philosophie.

  • Qu'est-ce que voir? Qu'est-ce que dire ce que l'on voit? Qu'est-ce que faire voir? Qui dit ce qu'il faut voir? Cette étude tente de dégager l'économie propre à l'image dans le marché des visibilités auquel tout concourt aujourd'hui à la réduire. Toute image ne fait-elle pas le deuil de son objet? Comment se construit la légitimité et le sens du jugement portant sur des objets "iconiques" qui sont des figures émotionnelles? La passion de l'image est indissociable en Occident du destin iconique de la Passion christique. Cette passion ne s'est pas contentée d'articuler l'image à la doctrine de l'incarnation, elle a aussi fait l'objet d'un traitement institutionnel. Le vocabulaire de la chair s'est trouvé lié au lexique du corps de l'Église et, par la suite, à celui de tous les pouvoirs fondés sur l'adhésion et la soumission des regards. Décider d'une image est l'affaire d'un commerce, celui des êtres de parole qui ne cessent de faire circuler tous les signes qui produisent un monde commun. L'économie du visible est un choix politique, celui du partage des goûts et des dégoûts, donc des formes sensibles où se jouent les figures de l'amour et de la haine, donc d'une humanité qui reste toujours à construire.

  • Un geste ou une parole devraient suffire, et pourtant... Consoler est une activité difficile qui implique de prendre la parole sur une souffrance que l'on ne partage pas, mais à laquelle on cherche à prendre part. Comment, sans la trahir, se frayer un chemin jusqu'à l'intimité de l'autre ? Quels mots employer qui ne suscitent pas le soupçon ?Ces questions relèvent aujourd'hui de la psychologie ou de la religion. Pourtant, la philosophie a longtemps été un baume pour les douleurs humaines. De Platon à Boèce en passant par les stoïciens, la raison s'impose comme la grande consolatrice. En s'appuyant sur cette tradition, ce livre propose dans un premier temps une grammaire de la consolation. Acte social qui mobilise le langage, la consolation dit quelque chose de la condition humaine. Si elle ne résorbe pas la souffrance, elle répond à la « souffrance de la souffrance » qui est solitude, honte ou culpabilité. Le consolateur apprend à vivre au-delà du point où cela semble impossible.Si l'homme est un animal qui a besoin de consolation, il reste que la philosophie moderne semble avoir abandonné le projet de satisfaire ce désir. Nous ne croyons plus qu'il existe un savoir qui, à lui seul, permette d'affronter les tourments de la vie. Cette défiance constitue un événement dont ce livre, dans sa deuxième partie, retrace l'histoire. L'auteur montre que nous vivons le « temps de la consolation », c'est-à-dire un temps marqué par la perte des modèles communautaires, rationnels et amoureux qui justifiaient l'existence face au pire. Repenser la consolation, c'est éviter le double écueil de la restauration de ces anciens modèles et du renoncement mélancolique au sens.Michaël Foessel, né en 1974, est philosophe, maître de conférences à l'université de Bourgogne et professeur à l'École polytechnique. Il est notamment l'auteur de La Privation de l'intime (Seuil, 2008) et d' Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique (Seuil, 2012).

  • Qu'est-ce qui fait que quelque chose se passe devant une œuvre – ou qu'il ne se passe rien ?
    À la croisée de la philosophie et de l'histoire de l'art, ce livre part sur la piste de nos relations à l'art contemporain, et aux œuvres d'art en général.
    Et d'abord, une énigme : pourquoi avons-nous souvent l'impression, à l'occasion d'expositions d'art contemporain, que les œuvres sont indisponibles ? Comme si elles n'étaient pas là pour être appréciées, rencontrées. Comment expliquer ces rencontres manquées, autrement que par une inculture du visiteur ou une décadence de l'art contemporain ? Cet échec de communication est ici élucidé à travers une généalogie des contraintes qui pèsent conjointement sur la création contemporaine et sa réception.
    /> Mais à l'inverse, comment comprendre ce qui a lieu, quand il se passe quelque chose, lorsqu'on est saisi par un livre, dévoré vif par un tableau, déplié par une mélodie – simultanément foudroyé et reconstruit par la rencontre avec une œuvre ?
    Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual enquêtent sur le pouvoir de l'art à nous transformer et à se constituer en un lieu privilégié de rencontres individuantes : celles qui nous font.
    Écrivain et chercheur en philosophie, Baptiste Morizot est maître de conférences à Aix-Marseille Université. Il est l'auteur de Les Diplomates (Wildproject, 2016) et de Sur la piste animale (Actes Sud, 2018).
    Normalienne et docteure en histoire de l'art de Sciences Po Paris, Estelle Zhong Mengual est l'auteure de L'Art en commun (Presses du Réel, 2018).

  • Idéal est un mot dEurope : il sy retrouve dune langue à lautre, seule diffère la façon de le prononcer.Or quen advient-il quand on sort dEurope, notamment quand on passe en Chine ?Car il nest pas banal davoir isolé dans la vie de lesprit cette représentation unitaire, détachée de laffectif, quon appelle « idée ». Il lest encore moins davoir imaginé reporter sur elle, promue en « idéal » séparé du monde, la fixation du désir : au point de faire de cette abstraction le mobile dune humanité prête à sy sacrifier.Cet idéalisme platonicien il est vrai nous a lassés. Mais on redécouvrira à neuf, le considérant de Chine, quelle invention audacieuse il a été ; et, plus encore, quelle dramatisation de lexistence un tel coup de force a su inspirer.Or sur cette scène de lidéal le rideau ne viendrait-il pas de tomber ?Ou que devient une « Europe » rompant avec lIdéal ?F.J.François Jullien, philosophe et sinologue, professeur à luniversité Paris 7-Denis-Diderot, est directeur de lInstitut de la pensée contemporaine.Son travail est traduit dans une vingtaine de pays.[Rabat]Ex-optiques :I - Si parler va sans direDu logos et d'autres ressources, Seuil, 2006II - L'Invention de l'idéal et le destin de l'Europe(ou Platon lu de Chine)III - Moïse ou la Chine ?Quand ne se développe pas l'idée de DieuSecond volet de mes Ex-optiques.Après avoir interrogé le logos grec sur sa légitimité, lui qui, depuis Aristote, sest si bien imposé comme outil de la science et de son exigence « logique », il me fallait enquêter sur sa production l eidos : que sest-il noué en Grèce dintellectuel et dexistentiel à la fois autour du statut d« idée » ? Car toute la philosophie européenne nest à cet égard que « notes en bas de page » footnotes ajoutées à luvre de PlatonOr la Chine nous dit comment on aurait pu ne pas se laisser prendre à ce jeu de lidée. Notamment, comment on peut sengager dans la pensée en sinsérant dans la tradition plutôt que de vouloir, par le doute, rompre ostensiblement avec toute adhésion ; ou comment on peut maintenir les mathématiques dans leur usage sectoriel, utilitaire, sans en faire un « treuil » vers labstraction. Ou comment on peut concevoir un ordre par régulation interne et sans y introduire quelque « mesure » extérieure au monde ; ou concevoir un monde advenant par incitation réciproque et non par tension vers la finalité. Ou encore : comment on peut se fier au conditionnement de la conduite, par imprégnation des rites, plutôt quà lobéissance consentie à la Loi ; préférer une Raison par conformation à la veinure des choses plutôt que par formalisation dun modèle dans le ciel des idées.Façon aussi, par ce quadrillage, de dresser un bilan de mon chantier.Il restera, pour boucler le triptyque, à considérer comment lEurope na cessé de travailler avec Dieu, theos. Argumentant pour ou contre et en faisant sa passion ou commencerait-elle aujourdhui à sen détourner ? « Moïse ou la Chine ? » demandait Pascal.F.J.[sil reste de la place, indiquer les titres 1 et 3 de ces Ex-optiques : Si parler va sans dire,du logos et dautres ressources Moïse ou la Chine ?Quand ne se développe pas lidée de Dieu]

  • Comment survivre à la vie ? Car la vie finit mal, se passe mal aussi parfois, avec ruptures, chagrins, deuils, maladies, et mort. Comment traverser ces catastrophes ? Avec l´aide de la foi, qui donne sens à ce qui n´est que souffrance ? Mais qu´en est-il de l´athée ? S´il veut être cohérent, il ne doit pas chercher à donner un sens à ces souffrances, à leur trouver une justification mais il ne peut faire fond que sur l´absurdité de la vie. Quelle fécondité trouver aux vies abîmées ? Comment penser la mort et la douleur ? Comme ce qui est étranger à la vie, comme ce qui ne la concerne pas. Sans pour autant faire comme si cela n´était rien. Il faudrait donc tenir ensemble la réalité terrifiante du malheur et la valeur absolue de la vie, qui seule importe. Un essai de philosophie athée rigoureuse, qui pose la question essentielle : à quoi bon vivre ?

  • «Pitié pour la viande ! Il n'y a pas de doute, la viande est l'objet le plus haut de la pitié de Bacon, son seul objet de pitié, sa pitié d'Anglo-Irlandais. Et sur ce point, c'est comme pour Soutine, avec son immense pitié de Juif. La viande n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et de vulnérabilité, mais aussi d'invention charmante, de couleur et d'acrobatie. Bacon ne dit pas «pitié pour les bêtes» mais plutôt tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce «fait», cet état même où le peintre s'identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion. Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié («peinture» de 1946). C'est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux.»G. D.

  • Le conflit des interprétationsCes « essais d'herméneutique » réunissent des textes qui portent la marque du bouillonnement intellectuel des années 1960. Les sciences humaines font éclater les cadres reçus de l'interprétation, et créent même un « conflit des interprétations ». Le premier mérite de Ricoeur, infatigable lecteur, est alors de reprendre longuement ce que disent les sciences de l'homme - linguistique, sémiologie, ethnologie, psychanalyse... - pour mesurer comment et pourquoi naît ce conflit.On est loin ici de toute « voie courte », d'une philosophie se contentant de rappeler à hauts cris le « sens » face à la « mort du sujet ». S'il s'agit « d'explorer les voies ouvertes à la philosophie contemporaine » par cette nouvelle donne, il faut passer par le détour de l'analyse longue. Un détour, plutôt rare dans l'aire de la philosophie française, est ainsi très présent : il passe par l'exégèse biblique et des disciplines religieuses, qui furent à l'origine du problème herméneutique. Au terme de cette analyse seulement, il sera possible à nouveau de « donner un sens acceptable à la notion d'existence ».Paul Ricoeur (1913-2005)Philosophe, monument de la philosophie française du XXe°siècle, il n'a cessé de nouer un dialogue avec les sciences humaines dans leur diversité et renouvelé les recherches exégétiques et bibliques.Préface de Jean Greisch

  • Pourquoi avons-nous tant de mal à changer nos styles de vie alors que plus personne ne peut nier que notre modèle de développement a un impact destructeur sur le plan écologique et social ni douter de l'intensité des violences infligées aux animaux ?
    Relever ce défi implique de combler l'écart entre la théorie et la pratique en développant une éthique des vertus. Au lieu de se focaliser sur les principes ou sur les conséquences de nos actes, celle-ci s'intéresse à nos motivations concrètes, c'est-à-dire aux représentations et aux affects qui nous poussent à agir. Quels traits moraux peuvent nous conduire à être sobres et à avoir du plaisir à faire le bien, au lieu d'être constamment déchirés entre le bonheur et le devoir ?
    L'éthique de la considération prend sa source dans les morales antiques, mais elle rejette leur essentialisme et s'appuie sur l'humilité et sur la vulnérabilité. Alors que Bernard de Clairvaux fait reposer la considération sur une expérience de l'incommensurable supposant la foi, Corine Pelluchon la définit par la transdescendance. Celle-ci désigne un mouvement d'approfondissement de soi-même permettant au sujet d'éprouver le lien l'unissant aux autres vivants et de transformer la conscience de son appartenance au monde commun en savoir vécu et en engagement. La considération est l'attitude globale sur laquelle les vertus se fondent au cours d'un processus d'individuation dont l'auteur décrit les étapes.
    Corine Pelluchon est philosophe et professeur à l'université Paris-Est-Marne-La-Vallée. Elle est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, dont Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Seuil, 2015), prix Édouard Bonnefous de l'Académie des Sciences morales et politiques et prix de l'essai Paris-Liège.

  • À la fin des années 1970, Michel Foucault a avancé le concept de " crise de gouvernementalité " pour approcher des phénomènes où la contestation de certains pouvoirs – religieux, politiques, disciplinaires... –, d'abord localisée, s'est élargie pour mettre en question un dispositif général de gouvernement, un ensemble de relations de pouvoir. Chaque fois s'y exprime quelque chose comme : " nous ne voulons plus être gouvernés ainsi ".
    C'est l'une des ambitions de cet essai que de montrer la fécondité de ce concept pour éclairer des révoltes passées et présentes, pour compliquer et compléter les perspectives centrées sur la seule lutte des classes et celles qui se sont attachées à la construction de la démocratie, à la dynamique égalitaire et à l'institutionnalisation de ses formes. Il s'agit aussi de poser un diagnostic sur la crise actuelle de l'État néo-libéral, au sein duquel démocratie et libéralisme tendent à se dissocier et dont la vision de l'économie renvoie les dégâts sociaux et écologiques au rang d'externalités négatives.
    Il s'agit enfin et peut-être surtout de penser " un art de ne pas être trop gouverné " qui ne serve pas d'auxiliaire involontaire aux formes de dérégulation économique et de dévastation écologique, mais s'articule à un souci ici thématisé comme celui de " l'usufruit du monde ".
    Directeur de recherche au CNRS, Jean-Claude Monod enseigne à l'École normale supérieure de Paris. Il a notamment publié Penser l'ennemi, affronter l'exception. Réflexions critiques sur l'actualité de Carl Schmitt (La Découverte, 2006 ; Poche, 2016), Sécularisation et laïcité (PUF, 2007) et Qu'est-ce qu'un chef en démocratie (Le Seuil, 2012 ; Points, 2017).

  • Pour comprendre toutes les implications de la métaphore - en fait de la rhétorique et des «figures» dans le langage -, ces huit études suivent une progression qui va du mot à la phrase, puis au discours.Des origines à nos jours, la rhétorique a pris le mot pour unité de référence. En ce sens, la métaphore n'est que déplacement et extension du sens des mots.Dès lors que la métaphore est replacée dans le cadre de la phrase, elle n'est plus une dénomination déviante mais un énoncé impertinent. Emile Benveniste est ici l'auteur qui permet à l'analyse de franchir un pas décisif, avec l'opposition entre une sémiotique, pour laquelle le mot n'est qu'un signe dans le code lexical, et une sémantique, où la phrase porte la signification complète minimale.En passant de la phrase au discours proprement dit (poème, récit, discours philosophique), on quitte le niveau sémantique pour le niveau herméneutique. Ici, ce qui est en question n'est plus la forme de la métaphore (comme pour la rhétorique), ni son sens (comme pour la sémantique), mais sa référence, c'est-à-dire la «réalité» en dehors du langage. La métaphore, en dernier ressort, est pouvoir de redécrire la réalité, mais selon une pluralité de modes de discours qui vont de la poésie à la philosophie. Dans tous les cas, nous sommes fondés à parler de «vérité métaphorique».

  • EssaisPeut-on écrire sur Freud sans être ni analyste ni analysé ? Non, s'il s'agit d'un essai sur la psychanalyse comme pratique vivante ; oui, s'il s'agit d'un essai sur l'oeuvre de Freud comme document écrit, auquel la mort de son auteur a mis un point final : une interprétation d'ensemble de notre culture, qui a changé la compréhension que les hommes ont d'eux-mêmes et de leur vie.Or, cette interprétation, précisément, est tombée dans le domaine public, tombée jusqu'au bavardage. Il appartient dès lors au philosophe de la justifier, c'est-à-dire d'en déterminer le sens, la légitimité et les limites.Comme le montre Paul Ricoeur, seule une méditation sur le langage peut fournir une structure d'accueil à l'exégèse freudienne de nos rêves, de nos mythes et de nos symboles. Et cette exégèse, en s'articulant elle-même à une réflexion «archéologique» sur le sujet, fait en retour éclater la philosophie du sujet, dans ses expressions naïves et prématurées.Le présent ouvrage ne se borne donc pas aux débats d'un philosophe avec Freud ; il libère l'horizon d'une recherche : la lecture de Freud devient l'instrument d'une ascèse du «je», délogé des illusions de la conscience immédiate.

  • Heidegger a consacré de nombreux développements, réflexions, notes, projets, ébauches à des questions sur lesquelles sa pensée a marqué la philosophie du XXe siècle : l'essence de la technique moderne, son rapport à la métaphysique de la puissance et au programme d'objectivation de l'être par la science. On y découvre Heidegger au travail, documentant certains processus techniques concrets en s'appuyant sur des écrits d'ingénieurs, élaborant la différence entre science et méditation au fil d'une relecture de Descartes, interrogeant le rapport de l'humanité au processus technique. Inscrits pour la plupart dans la période critique des années trente – le volume regroupe vingt-quatre textes inédits en français publiés entre 1935 et 1945 –, ces écrits font signe vers les essais les plus fameux d'après guerre, La Question de la technique ou Science et Méditation.
    La pensée de Martin Heidegger (1889-1976), dont l'oeuvre publiée traverse le XXe siècle, a profondément marqué la philosophie des dernières décennies tout en étant régulièrement l'objet de vifs débats en raison de l'engagement, un temps, du philosophe en faveur du parti national-socialiste.
    Traduit de l'allemand sous la responsabilité de Dominique Pradelle.

  • Que signifie être responsable de ses actes ? Dans ce texte court et élégant, Giorgio Agamben propose une généalogie de nos croyances morales. Ce n'est pas la liberté qui fonde la responsabilité, mais une articulation entre le droit et la punition caractéristique de l'Occident. Pour comprendre ce qu'est une " cause " et pourquoi l'homme est considéré comme la cause de ses actions, il faut en revenir à la scène inaugurale du procès. Derrière la morale, on découvre la cruauté pénale. L'auteur d'Homo Sacer poursuit sa remise en cause du dispositif juridique qui enserre les vies humaines. Pour la première fois, il confronte ce dispositif à la tradition bouddhiste. De proche en proche, c'est une tout autre conception de l'action qui s'énonce dans ce livre.
    Giorgio Agamben, philosophe, a enseigné à l'université de Venise et est chercheur associé au Centre d'études des normes juridiques Yan Thomas (EHESS). Il est l'auteur d'une œuvre considérable, dont, publiée au Seuil en 2016, l'intégralité des neuf livres constituant le projet Homo Sacer.
    Traduit de l'italien par Joël Gayraud

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