André Roy

  • Ossip Émiliévitch Mandelstam, l'un des plus grands poètes russes, est mort à quarante-sept ans, en 1938, en route vers la Kolyma, condamné aux travaux forcés par Staline, le «montagnard du Kremlin, l'assassin et le mangeur d'hommes». Rien n'annonçait pourtant le destin tragique de celui qui est né dans une famille juive bourgeoise, à Varsovie. Avec sa «rage littéraire» contractée très jeune, cet homme extrêmement cultivé, européen dans l'âme, attachant et fébrile, persista à écrire aux côtés de femmes aimées, à commencer par sa compagne de combat, Nadejda, son épouse, qui apprit par coeur ses poèmes afin de les soustraire aux perquisitions et aux traques. Ami d'Akhmatova, de Tsvétaïéva, de Pasternak, il vécut d'emplois temporaires comme un gueux, changeant constamment de résidence (Kiev, Érevan, Koktebel...). Il a beaucoup publié, y compris des livres pour enfants. Ses Cahiers de Voronej sont considérés comme un sommet de la littérature russe du XXe siècle. Sa seule faute demeurera donc d'avoir écrit, entre joie et désespoir, ses «ivresses» sonores pleines d'éclats incendiaires au royaume de la peur et du mensonge. La très grande science des adieux du poète russe Ossip Mandelstam est une évocation personnelle de sa vie d'éternel non-réconcilié, éparpillée ici comme les pièces d'un puzzle dont le lecteur est appelé à reconstituer l'image du pouvoir de la poésie.

  • L'automne paraît complet chez le poète qui met à l'envers le temps pour toi qui n'as pas encore quinze ans.

  • Franz Kafka est mort à Kierling, près de Vienne, le 3 juin 1924, par une journée grise et triste, un mois avant l'anniversaire de sa naissance. Depuis, son nom n'a cessé de se propager, son oeuvre d'être lue, son influence de s'étendre. Aurait-il été heureux de se voir ainsi évoqué? Qu'on lise encore ses textes si incléments dans l'observation du monde? Sa pensée fut aiguë, extralucide. Son corps, dont il se méfiait comme d'un traître en puissance, fut le lieu où ses désirs étaient séparés de lui : celui d'une écriture célibataire. C'est de ce corps, que chaque jour il bichonnait (le physique était important chez lui), qu'il tira un cancrelat, un blai­reau et son terrier, un pont d'où l'on saute, une muraille de Chine, une Amérique nouvelle, une colonie disciplinaire, un homme arrêté sans motif, un château enfoui sous la neige, un artiste du jeûne... Et c'est de ce corps qu'éclatait une rage amoureuse contre laquelle il luttait constamment. Pauvre Felice, pauvre Julie, pauvre Milena, se dit-on, en lisant ses lettres et son Journal. L'écriture pouvait-elle chez lui cohabiter avec le sexe? Le bonheur de l'écri­ture était-il un châtiment? L'écriture suppléait-elle à la jouissance de l'idiot? Qu'est maintenant pour nous l'innocence coupable de cet écrivain juif de langue allemande qui rêvait de s'établir en Palestine et de parler hébreu? Par fragments, qui prennent la forme paradoxale de poèmes, ce livre interroge cela et bien d'autres choses de la vie de Franz Kafka né à Prague le 3 juillet 1883.

  • Dans ce recueil d'une grande unité et, miraculeusement, d'une diversité exemplaire, les poèmes se déploient page après page, produits d'une décantation du langage. En résultent des éclats rendus brillants par le polissage des mots. Passant de Rome à Montréal, de Québec à T?ky? et à Nanjing, traversant l'Atlantique et longeant les rives du Saint-Laurent, André Roy, en explorateur des sens possibles, dévoile les secrets d'une fabrique de la poésie unissant la mémoire à la jouissance. Les sons et la parole affluent aussitôt, étranges et beaux. Nuages et sucres, chambre noire et néant blanc, des images émergent spontanément. Expertement liées, elles dansent devant nos yeux pour composer un paysage qui palpite et se tord « avant de se diluer / comme une forêt fondante ».

    Pierre Samson

  • Les catastrophes naturelles et l'action humanitaire qui s'ensuit désapproprient-elles le savoir du parler ordinaire sur la souffrance ou donnent-elles une occasion de s'en approprier ? La question est posée dans deux contextes radicalement différents. Les catastrophes naturelles peuvent provoquer une situation d'exception ou, au contraire, elles peuvent être inscrites dans la mémoire des gens comme des situations récurrentes. Ces deux cas définissent chacun des modes d'action humanitaire qui produisent des effets distincts. Le séisme de 2010 en Haïti a non seulement créé une situation d'exception, mais il est, par son coût humain, sans précédent. Cela a sans doute justifié un afflux sans commune mesure des organisations non gouvernementales (ONG). L'ampleur du désastre et de l'entreprise correspondante de secours d'urgence dans une fébrilité parfois cacophonique a retenu l'attention tant des institutions publiques que des chercheurs. On a fait état en Haïti du coût de l'aide, du gaspillage de celle-ci, de son inefficacité, de la part non honorée de l'aide promise, de la concurrence acharnée et vaine entre les ONG, du rôle d'empiètement des ONG sur les prérogatives de l'État, du manque de considération des structures sociales existantes, du caractère uniformisant des interventions humanitaires, même parfois de la destruction irréfléchie des réseaux sociaux de la population haïtienne. Au Guatemala où les désastres sont à la fois plus fréquents et de moindre ampleur, l'action humanitaire des ONG semble mieux organisée et davantage liée aux groupes associatifs. Les effets de l'action des ONG sur le mode de mise en récit de la souffrance sont-ils alors les mêmes ? En Haïti ou au Guatemala, l'attention des chercheurs s'est tournée vers ces actions humanitaires, mais peu sur les effets qu'elles engendrent sur le rapport à soi des populations affectées.

  • Les anéantis, les assassinés, les bannis, les censurés, les exterminés, les exilés, les dissidents, les disparus, les éliminés, les emprisonnés, les fusillés, les internés, les liquidés, les opprimés, les persécutés, les relégués, les réprimés, les suicidés, les suppliciés, les torturés. Qui sont-ils? Les espions de Dieu, ceux qui comprennent tout.

    Parmi ces espions, on compte ici Anna Akhmatova, Antonin Artaud, Paul Celan, Varlam Chalamov, Stig Dagerman, Mahmoud Darwich, Huguette Gaulin, Claude Gauvreau, Zbigniew Herbert, Vladimfr Holan, Franz Kafka, Primo Levi, Federico Garcia Lorca, Ossip Mandelstam, Pier Paolo Pasolini, Sylvia Plath, Raûl Rivera, Nelly Sachs, Avrom Sutzkever et Marina Tsvétaïéva.

empty