Annie CREPIN

  • Le 5 septembre 1798, à la fin du Directoire, la loi Jourdan institutionnalise les expériences de la Révolution et fait triompher le principe selon lequel tout citoyen se doit à la défense de la Patrie. Désormais, et pour deux siècles, les Français n'envisagent pas d'autre voie pour fonder une armée nationale que celle qui recourt à la conscription. Instrument essentiel de l'État-nation centralisateur, la conscription est aussi un facteur d'unification nationale. Toutefois, certaines régions lui opposent une résistance qui alimente la légende noire de l'institution. On en oublierait presque les régions qui l'ont acceptée dès le Consulat et l'Empire. Tel est le cas de la Seine-et-Marne. La facilité et la rapidité avec lesquelles s'effectue la levée du contingent, ainsi que la faiblesse de l'insoumission déclarée sont des signes de cette adhésion, même si l'obéissance de la population dont se félicitent les préfets successifs n'exclut pas l'usage occasionnel de biais, légaux ou illégaux, pour échapper à la conscription. À quelques nuances près, cette acceptation se maintient encore pendant les « années sombres » de la fin de l'ère napoléonienne. Le long terme et le court terme se conjuguent pour expliquer l'enracinement de l'institution en Seine-et-Marne. Pays de grande culture, au coeur de l'État-nation, ouvert à l'influence de Paris qu'il approvisionne, où rares sont les communautés rurales repliées sur elles-mêmes, le département a répondu favorablement aux levées révolutionnaires qui ont précédé celles de la conscription. La Seine-et-Marne est emblématique de ces régions où le degré de développement économique et culturel ne fait pas obstacle à la réussite de la conscription, signe de leur ancrage dans la modernité.

  • C'est l'histoire politique, idéologique, culturelle et sociale du service militaire en France jusqu'en 1914 que cet ouvrage se propose de retracer. C'est tout d'abord une histoire politique : si la Révolution n'a pas inventé le devoir de défense, elle l'a réinventé en lui donnant de nouvelles formes et en le couplant avec une citoyenneté elle aussi nouvelle. Ce n'est pas une histoire immobile : la loi Jourdan qui institutionnalise les « essais » de la Révolution n'instaure pas pour autant le service militaire pour tous les Français. La distorsion entre devoir universel de défense et service personnel et obligatoire dure trois quarts de siècle et alimente le débat auquel donne lieu le vote des grandes lois militaires. Celles de la Troisième République ne mettent pas fin à ce débat qui s'est prolongé jusqu'à nos jours. C'est aussi une histoire culturelle et sociale, celle des Français face au service militaire, celle d'un dialogue entamé très tôt, dès la rédaction des cahiers de doléances, entre eux et leurs dirigeants, sur ce que devrait être l'armée idéale. Ce dialogue fut poursuivi tout au long du XIXe siècle par les ouvrages que les Français ne cessèrent d'adresser aux assemblées et aux gouvernements et qui dessinaient l'armée modèle. Ce dialogue fut parfois conflictuel avec l'État-Nation centralisateur dont la conscription était un nouvel instrument, instrument à double tranchant tant il suscita de résistance dans certaines régions. C'est enfin une histoire paradoxale. C'est en effet l'histoire des contradictions fondatrices qui donnent à l'histoire militaire de la France son originalité, celle d'un élément de l'exception française, celle d'une invention d'élites universalistes et « antimilitaristes » qui tentèrent de l'imposer à des masses amilitaristes et à un peuple qui, selon la formule d'un général, peut être bon guerrier, voire le meilleur guerrier du monde mais est mauvais militaire. Cette histoire est enfin celle d'une hésitation permanente - qui traversa toutes les familles d'esprit et les groupes politiques - entre deux modèles : l'armée doit-elle être le miroir de la cité et de la société, une cité régénérée et une société démocratisée, ou doit-elle être « l'arche sainte » qui donne l'exemple ?

  • La loi du 28 octobre 1997 a supprimé de fait une institution vieille de deux siccles : le service militaire obligatoire. Au commencement, en 1789, les Constituants revaient de soldats-citoyens et d'une armée nationale de métier. Les événements en décidcrent autrement, avec en 1793 la réquisition de citoyens-soldats et la levée en masse d'une nation armée. L'aboutissement en fut la loi Jourdan de 1798, véritablement fondatrice de la conscription, jamais remise en question quel que f"ut le régime : la défense du territoire est désormais le devoir supreme du citoyen et mourir pour la patrie le premier de ses droits.
    Mais la conscription est tout autant un nouvel outil de savoir et de pouvoir pour l'État centralisateur qui mcne un processus d'unification nationale et d'acculturation ´r travers des enquetes sur l'état de santé physique et mental des conscrits.
    Annie Crépin écrit ici la premicre histoire globale, aussi bien politique et idéologique que sociale et culturelle, des rapports entre armée et république, et plus généralement entre conscription, État-nation centralisateur et société.

  • Réunissant huit études sur la formation des officiers aux XIXe et au XXe siècles, cet ouvrage veut apporter des éléments de réflexion pour une institution appelée à se réformer à la suite de la professionnalisation des armées.

  • Le temps des hommes doubles : Louis Aragon a désigné ainsi la séparation voire l'opposition entre l'homme social et l'homme privé dans la société capitaliste. Pour les auteurs réunis ici, il s'agit plutôt de signifier qu'au temps de la souveraineté nationale en armes, dès lors que sont plus rigoureusement assignées aux soldats et aux citoyens à la fois une « identité » et une « cause » supposées dépasser leur état civil et leurs intérêts particuliers, l'occupation militaire multiplie, dans la recherche d'une accommodation entre les deux camps, les tensions et les combinaisons possibles entre fonctions ou statuts publics, sociabilités et influences locales, opinions et besoins. Pour caractériser les évolutions qui ont eu lieu entre les guerres déclarées par la France à l'Autriche en 1792 et à la Prusse en 1870, le présent livre met l'accent sur trois thèmes. Il traite d'abord des enjeux politiques et administratifs de l'occupation, parmi lesquels la neutralité, son devenir en tant que concept dans les relations internationales, et le positionnement des États neutres dans des conflits où l'on s'efforce de mobiliser aussi les opinions publiques. L'attention se porte ensuite sur les armées occupantes. Quelle que soit la part d'idéologie que l'autorité politique introduit dans leurs missions, la première de ces missions est de garantir leur propre sécurité. La recherche des accommodements ou le constat de l'extrême difficulté d'en trouver sont enfin abordés du point de vue des sociétés en proie à l'occupation. Dans ces situations où le présent peut être vécu et interprété en fonction d'une mémoire individuelle et collective d'expériences antérieures, le rôle joué par les occupants ne se réduit pas à la brutalité de la soldatesque et à l'exploitation économique. Ainsi, occupants et occupés peuvent aussi être amenés à jouer, même dans un contexte conflictuel, le rôle de passeurs culturels « malgré eux ».

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