Arnaud Bernadet

  • Faire « vibrer la corde bouffonne » en poésie, tel est le programme que s'assigne Théodore de Banville au seuil de ses Odes funambulesques en 1857. Et l'auteur de noter aussitôt que, depuis Les plaideurs de Racine, l'essai n'a guère été suivi d'exemples en littérature française. Alors qu'elle représente une voie résolument originale, l'histoire des liens qui unissent poésie et comique lui apparaît trop fragile et discontinue. Sans doute l'observation de Banville s'explique-t-elle dans l'immédiat par la résistance qu'opposent à un tel projet les exigences métriques. Elle a ceci de capital néanmoins qu'elle met l'accent sur trois composantes majeures. La première est liée au sens même de « poésie », conçue extensivement, et proche sur le plan notionnel du grec poïein (« création », « fabrication »). La deuxième qui prend appui sur Racine apparie cette définition à l'art dramatique, dans lequel la poésie puise à parts égales ses moyens, et tend par conséquent à brouiller de manière irréversible les limites génériques. La dernière a trait à une référence dotée de la valeur critique d'un hapax. Certes, Les plaideurs ne constituent pas un accident dans l'oeuvre racinienne, et ne dérogent pas aux principes de la raison classique. Mais ils n'en sont pas non plus la dominante.

  • Le nouveau numéro de la revue Études littéraires présente un dossier sur l'américanité des poètes français à travers l'étude du cas des Montévidéens : Isidore Lacasse dit le comte de Lautréamont, Jules Laforgue et Jules Supervielle. Tous trois ont peu connu leur ville d'origine, émigrant de l'Uruguay vers la France dès leur jeune âge. En posant d'un côté une américanité large et de l'autre une identité souple, et en disposant de Montevideo comme d'un point de fuite, les articles composant le dossier dévoilent une géopoétique aussi vaste qu'ambitieuse. Analysant une sélection de textes de Lautréamont, Laforgue et Supervielle, ils s'interrogent notamment sur le rapport de ces trois poètes français à la langue et à la figure paternelle, et sur les principes de liberté, de départ, de décentrement, de perte et de contestation qui les animent. La poésie que le lecteur est ici amené à découvrir n'est ni romantique, ni symboliste, ni classique, ni même surréaliste, mais plus volontiers à tonalité épique, ludique, merveilleuse, sans attaches, remords, ni contraintes.

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