Karl Jacoby

  • Le 30 avril 1871, sur le Territoire de l'Arizona, dans le canyon d'Aravaipa, une troupe d'Indiens Tohono O'odham, de Mexicains et d'Américains massacrait dans leur sommeil plus de 140 Apaches. il est demeuré une masse d'informations sur ce drame, qui a permis à Karl Jacoby de proposer une approche inédite de l'événement, connu sous le nom de Massacre de Camp Grant. Son ouvrage possède un caractère, en quelque manière, totalisant : son enquête interroge les modalités de la reconstitution des faits passés autour de la question de la violence non seulement dans l'histoire, mais en même temps de la violence de l'histoire. C'est d'abord par le choix de la structure narrative que la démarche de Karl Jacoby frappe par sa pertinence. Plutôt que de conduire un seul fil narratif, il en propose quatre, chacun constituant l'histoire de chacune des communautés impliquées dans le massacre : ce sont autant de perspectives particulières, contradictoires et complémentaires qui s'ouvrent de la sorte. Le livre en outre se dédouble en deux moments, celui de l'histoire de chacune de ces communautés avant le massacre, puis celui de la mémoire de chacune après le massacre. Avec ces regards subjectifs croisés, cette narration entrelacée portant sur le même événement, Karl Jacoby met à jour toute la difficulté de l'entreprise historique ; et, surtout, il stimule remarquablement le lecteur, auquel il propose au fond une méditation sur le travail de l'historien. Cette approche, dès lors qu'il s'agit d'aborder la question de la pulsion génocidaire chez les gens ordinaires, est radicalement originale sur ce terrain. Apparenté au maître-ouvrage de Christopher Browning, Des Hommes ordinaires, Des ombres à l'aube, s'agissant de l'histoire américaine, reconsidère ainsi au plus près le problème de la violence faite aux autochtones américains, trop souvent réduite à quelques archétypes, mais aussi propose un examen en profondeur des entreprises mémorielles et de leurs conséquences - parfois terribles - y compris dans et par l'histoire.

  • Né esclave dans une plantation du Texas en 1864, William Henry Ellis devint millionnaire à Manhattan dans les années 1890, puis décéda dans le dénuement à Mexico en 1923. Autour de la figure interlope de cet homme, Karl Jacoby mène une enquête palpitante parmi les failles de l'histoire des États-Unis du Gilded Age, l'Âge doré de Mark Twain.
    À travers le récit de la vie d'Ellis - rocambolesque parfois -, il éclaire d'un jour différent l'histoire américaine, en l'arrimant notamment à l'histoire du Mexique, et en adoptant la perspective de la question raciale comme ligne de fissure où se réfractent les contradictions de cette société en plein essor. Poursuivant Ellis du Texas à New York, à Mexico ou en Éthiopie, il produit un ouvrage lumineux, comme une nouvelle histoire des États-Unis.

    Karl Jacoby, né en 1965, est enseignant à l'université de Columbia à New York. Son précédent ouvrage traduit en France, Des ombres à l'aubes (Anacharsis, 2013), a reçu le Prix des Rendez-vous de l'histoire de Blois de 2014.

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