Marc Fumaroli

  • Après Napoléon, néant : on ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut plus rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale. On n'arrive à la création des peuples que par les routes du ciel, les chemins de fer nous conduisent seulement avec plus de rapidité à l'abîme. Aucun bonapartiste n'a jamais osé écrire cela.
    Le bonapartisme est un culte rétrospectif de la personnalité. Il n'a d'horizon ni métaphysique, ni poétique. Or Chateaubriand, poète de Napoléon, est aussi son ennemi métaphysique. Il le restera toujours, même quand il écrit ces phrases trompeusement nostalgiques, dans la Vita Napoleonis en six livres qui a surgi au beau milieu de ses Mémoires entre 1835 et 1840. Seul un poète métaphysicien a été à la hauteur de celui qu'il qualifie, prenant rétrospectivement son parti contre les trahisons de Talleyrand, d' "un des plus grands hommes de l'histoire" .

  • Qu´est-ce qu´une métaphore ? Venu du grec ancien, le terme désigne le transfert purement mental d´un mot, ou d´une expression, de son sens premier, ou propre, à un sens second, ou figuré. Ces glissements de sens ressemblent à de vraies métamorphoses : le feu de cheminée se change le moment venu en feu de la passion, ou en feu de la conversation, ou en feu de l´éloquence, aussi naturellement que la baguette de la fée change à minuit le carrosse de Cendrillon en citrouille. La feuille d´arbre se change en feuille de papier, et la feuille de papier en page de journal imprimé. De ce pouvoir métamorphique du transport métaphorique, le langage reçoit son côté joueur, poétique et même sorcier.
    /> Les poètes et les grands écrivains s´en jouent avec art ; mais tout un chacun, dans son usage quotidien et quasi machinal, soit en parlant, soit en lisant, a affaire abondamment à cette propriété du langage, le plus souvent sans même s´en rendre compte. Notre langue, poète à notre place, a mémorisé, accumulé et augmenté au cours des siècles son propre trésor de métaphores, par transmission orale le plus souvent.
    Ce livre veut donner une idée aussi complète que possible de la présence si ancienne de cette figure dans la langue française. L´auteur a choisi de ranger ces très nombreuses fleurs par lieux (le corps, la ferme, le château, la chasse, la guerre, la marine, etc.), au lieu de les soumettre à un ordre alphabétique qui les aurait écrasées, invitant ainsi le lecteur à un voyage à travers une France quasi disparue, mais dont subsistent des mots qui se laissent humer comme le flacon de Baudelaire,d´où jaillit toute vive une âme qui revient.

  • L´Âge de l´éloquence démontre l´utilité, pour l´historien de la culture, du paradigme rhétorique. La première partie apprécie la longue durée : Antiquité classique et tardive, Renaissance italienne et Réforme catholique. On y voit s´établir et se rétablir dans la culture européenne la fonction essentielle de médiation, de transmission et d´adaptation exercée par la rhétorique. Les débats relatifs au " meilleur style ", à la légitimité et à la nature de l´ornatus, à la définition de l´aptum, ne sont pas le privilège de professionnels de la chose littéraire : ils mettent en jeu, à chaque époque, l´ensemble du contenu de la culture et impliquent la stratégie de son expansion et de sa survie. Les parties suivantes examinent respectivement deux grandes institutions savantes de la France humaniste, le Collège jésuite de Clermont et le Parlement de Paris. A l´horizon apparaissent le public féminin et le public de cour, que la res literaria savante et chrétienne ne saurait ignorer sans se condamner à la stagnation ou à l´étouffement. Les débats rhétoriques entre jésuites ou entre magistrats gallicans oscillent donc entre la nécessité de ne rien sacrifier de l´essentiel, et l´autre nécessité, celle de doter cet " essentiel " d´une éloquence propre à le faire aimer, admirer, embrasser par les "ignorans ". Autant de débats qui se nourrissent de l´abondante jurisprudence accumulée par la tradition humaniste et chrétienne. Le classicisme surgit ainsi, dès le règne de Louis XIII, comme une solution vivante et efficace à un problème qui n´a rien perdu de son actualité : comment transmettre la culture en évitant le double péril de la sclérose élitiste et de la démagogie avilissante ?

  • La tragédie cornélienne est une réponse originale au soupçon de sophistique qui pèse sur le théâtre au XVIIe siècle. Pari proprement héroïque sur les pouvoirs de la parole, elle veut être du théâtre qui guérit du théâtre, elle veut être une mimésis qui fasse mentir Platon, et qui ait sur l´âme le même effet libérateur que les mythes du philosophe, ou que la vision des mystiques. A l´arrière-plan de cette entreprise, le Siècle des saints, avec ses jésuites et ses jansénistes, et le Grand Siècle français, avec ses rois, sa noblesse, sa "civilité chrétienne ". L´objet de ce livre est de faire apparaître les enjeux philosophiques et théologiques d´un théâtre qui veut plaire, oui, mais plaire par le haut: en retournant l´illusion comique contre elle-même, et en éveillant l´âme au spectacle du duel entre héros et orateurs, l'ouvrant à ses capacités d´amour, de liberté, de foi jurée. C´est dans le sillage de son immense Age de l´éloquence (Droz, 1980), que Marc Fumaroli, récemment reçu à l´Académie française, a inscrit ces études.

  • "Il ya quelque chose de démesuré et de prématuré à entreprendre une histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne ... En France l'idée même que la rhétorique puisse être un objet d'un savoir historique et figurer parmi les méthodes d'enseignement et de recherche a rencontré et rencontre encore plus de résistances : une inertie et une indifférence générales ... Même sous des plumes autorisées, il est toujours courant de trouver le mot "rhétorique" employé dans le seul sens en usage dans notre langue depuis le XIXème siècle, celui de verbiage calculé pour voiler la vérité des sentiments de celui qui parle ou à déformer la réalité des faits dont il prétend faire état. A plus forte raison, est-il hors de question de prendre au sérieux des manuels ou une "histoire de la rhétorique". Autant faire l'histoire du mensonge ou de l'insincérité ! Comment délivrer la rhétorique de cette peau d'âne dont elle a été affublée, établir ses titres de noblesse européens et modernes, lui rendre une chance de redevenir vivante et active aujourd'hui ? Comment faire admettre que l'usage trivial du mot "rhétorique" nous cache une somme oubliée d'expérience et de connaissance des phénomènes de parole et que cet oubli nous est nuisible ? ...La meilleure manière de définir la rhétorique lorsque la résistance est si forte, est de la montrer telle qu'elle s'est manifestée, dans des époques relativement proches de la nôtre, en tout cas généalogiquement liées à la nôtre, où elle bénéficiait encore d'un statut pédagogique éminent, mais où elle était aussi la souche mère de la réflexion sur tout ce qui relie les hommes entre eux : les formes du commerce oral et écrit, les formes des arts ... La rhétorique n'a jamais été un système, mais une expérience réfléchie de la parole qui s'est appuyée sur une jurisprudence de très longue durée. Par définition, elle a une histoire, je dirais même qu'elle a des mémoires. Ses normes, quand elle en propose, s'appuient sur des exemples éprouvés qui laissent une marge généreuse à l'interprétation et à l'invention. C'est pourquoi elle a été si efficace dans la pédagogie de la parole et si mystérieuse dans les chefs d'oeuvre où elle s'accomplit en cessant de se montrer." Extrait de la Préface de Marc Fumaroli

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