Marie-eve Therenty

  • La culture française est marquée, depuis le xixe siècle et durant une grande partie du xxe siècle, par le règne du « livre triomphant » et plus généralement de l´imprimé ; c´est aussi de cette époque que date l´émergence de cette civilisation du journal qui est l´ébauche de nos médias actuels et qui constitue sans doute un des lieux essentiels de compréhension du dix-neuvième siècle. Mais, parallèlement, on assiste à l´apparition ou à la résurgence de pratiques qui, au contraire, imposent la présence de la parole vive. En fait, tandis que l´univers de l´imprimé (livre ou périodique) occupe une place de plus en plus hégémonique au sein de la communication littéraire, tout se passe comme si proliféraient, par compensation et par une sorte de schizophrénie, des pratiques culturelles ou des genres d´écriture impliquant un acte effectif de parole ou reproduisant les formes du discours social, mais toujours transformant en matériau proprement artistique - et, à certains égards, absolument moderne - les vieux outils pourtant empruntés à la tradition populaire ou à cette civilisation de la parole maîtrisée que l´Antiquité avait léguée aux siècles classiques. L´interview, genre hybride qui naît dans les années 1870-1880, participe à la fois de la civilisation du journal et reflète également le désir nostalgique d´une retranscription de la parole vive.

  • Tenté par le journalisme comme la grande majorité des écrivains de son temps, Cocteau l'a pratiqué en poète à qui aucun art d'écrire n'est étranger, affirmant que « le poète ne peut employer un seul langage, ou plutôt un seul degré de cuisson ». Cette attraction connaît des étapes et inflexions diverses, dont les contributions réunies dans cet ouvrage envisagent les principaux aspects. D'abord partagé entre la revue d'art et le dessin de presse, dont « l'hebdomadaire illustré » Le Mot réalise durant la guerre de 1914 une heureuse synthèse, le poète est gagné au début des années vingt par les vertus stratégiques et publicitaires du média : dopé par le sentiment d'être un persécuté des Lettres, un publiciste prend alors la suite du journaliste pour travailler à la promotion de sa figure d'artiste. Vers le milieu des années trente, Cocteau revient à l'esprit du journalisme professionnel, pratiquant le reportage, l'écriture en série, la chronique. L'idylle prend fin au début des années cinquante : les collaborations continuent, mais le poète n'a plus de « programme de journalisme » et, dans le secret du Passé défini (1951-1963), les sorties contre la presse s'exagèrent jusqu'au divorce.

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