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  • L'abbé Jules

    Octave Mirbeau

    C´est l´évocation d´un prêtre hystérique et en révolte permanente contre l´Église romaine et contre une société étouffante et oppressive. Jules Dervelle est constamment déchiré entre les besoins de sa chair et ses « postulations » vers le ciel. Mirbeau a choisi pour cadre un petit village du Perche, Viantais, inspiré de Rémalard, où il a passé sa jeunesse : chacun y vit sous le regard de tous et les exigences du corps et celles de l´esprit y sont lamentablement comprimées. Extrait : La vérité, c'est que les Robin, confiants dans les promesses du sénateur, attendaient un avancement prochain, et ne voulaient pas payer les frais de deux déménagements. Ils attendirent douze ans, dans la maison des demoiselles Lejars et, durant ces douze années, ils ne cessèrent de s'excuser, à chaque invitation nouvelle. -- Oh ! nous vous en devons, des dîners !... C'est honteux vraiment !... Mais quand nous aurons nos meubles !... Ma mère ne s'était pas trompée. C'étaient bien les Robin qui avaient sonné à la grille. Ils arrivèrent, lui, soufflant, sa figure enfouie dans le triple tour d'un cache-nez à carreaux noirs et blancs ; elle, minaudant sous une capeline de laine rouge, qu'ornait un large ruban de velours noir. -- Quel temps ! mes amis, s'exclama M. Robin, qui s'ébrouait ainsi qu'un vieux cheval, quel temps !... Et le daromètre baisse toujours.

  • Contes II

    Octave Mirbeau

    Octave Mirbeau a publié plus de 150 contes et nouvelles, dans divers journaux et revues : Gil Blas, L'Écho de Paris, Le Journal... Une partie de ces contes ont été regroupés en recueils : Contes de la chaumière, La vache tachetée, La pipe de cidre, etc. Extrait : Extrait : J'ouvris les yeux et je regardai autour de moi. Un homme était penché sur mon lit ; près de l'homme, une femme, coiffée d'un bonnet à grandes ailes blanches, tenait en ses mains des compresses humides. La chambre vibrait, claire et simple, avec ses murs tapissés d'un papier gris pâle à fleurettes roses. Sur une table recouverte d'une grosse serviette de toile écrue, je remarquai divers objets inconnus, des rangées de fioles et un vase de terre brune plein de morceaux de glace. Par la fenêtre entr'ouverte, l'air entrait, gonflant comme une voile les rideaux de mousseline, et j'apercevais un pan de ciel bleu, des cimes d'arbres toutes verdoyantes et fleuries se balançant doucement dans la brise. Où donc étais-je ? Il me sembla que je sortais d'un long rêve, que j'avais, pendant des années, vécu dans le vague et pour ainsi dire dans la mort. Je ne me souvenais de rien, j'avais le cerveau vide, les membres brisés, la chair meurtrie, la pensée inerte. J'entendais par moments comme des cloches qui auraient tinté au loin, et puis soudain on eût dit que des vols de bourdons m'emplissaient les oreilles de leurs ronflements sonores.

  • Contes I

    Octave Mirbeau

    Octave Mirbeau a publié plus de 150 contes et nouvelles, dans divers journaux et revues : Gil Blas, L'Écho de Paris, Le Journal... Une partie de ces contes ont été regroupés en recueils : Contes de la chaumière, La vache tachetée, La pipe de cidre, etc. Extrait : En cet amour, Marcelle avait apporté, sans compter, tous les trésors de bonté passive et de vertu soumise qui étaient en elle. Elle ne voyait que son mari, n'entendait que lui, n'était heureuse que par lui, et, bien qu'elle fût très belle et, partant, très courtisée, elle passait, au milieu des hommages du monde, indifférente à ce qui n'était pas son mari, sourde à ce qui ne venait pas de lui, sans retourner la tête, une seule fois, aux désirs qui suivaient la traîne de ses robes et toujours voletaient autour d'elle. Ce qui faisait dire aux femmes, avec des moues de léger dédain, que « la petite » manquait d'esprit comme si la bonté et la vertu n'étaient pas le véritable esprit de la femme. Marcelle eut ainsi trois années d'un bonheur que pas un nuage ne vint, un seul instant, assombrir.

  • La Maréchale

    Octave Mirbeau

    Mirbeau s´est d´abord avancé masqué et a publié, sous au moins deux pseudonymes, pour plusieurs commanditaires, une dizaine de romans écrits comme nègre (notamment L'Écuyère, La Maréchale, La Belle Madame Le Vassart, Dans la vieille rue et La Duchesse Ghislaine). Il y fait brillamment ses gammes, varie les modèles dont il s´inspire et inscrit ses récits dans le cadre de romans-tragédies, où le fatum prend la forme du déterminisme psychologique et socioculturel. Et, déjà, il trace un tableau au vitriol de ce « loup dévorant » qu´est « le monde », et de la « bonne société » qu´il abomine et dont il connaît les dessous peu ragoûtants pour l´avoir fréquentée pendant une douzaine d´années. Il a publié La maréchale, sous le pseudonymes d'Alain Bauquenne. Extrait : Un grand bruit d'eau venait de la chaussée, fouettée par une subite averse : et c'était dans la nuit une galopade d'ombres agrandies de parapluies énormes, un roulis de voitures, des lumières qui filaient, des cris, des portières claquées. Puis, comme les valets de pied accouraient, le caoutchouc ruisselant, le pardessus troussé comme une robe, il rentra. -- Vous savez, mon cher ! fit la comtesse d'Andilly en se levant, si mes chevaux ont une fluxion de poitrine, je vous enverrai la note, comptez-y !... Adieu ! adieu ! Embrassez votre maman pour moi !... Vrai ? Vous ne voulez pas que je vous reconduise, amiral ? Vous allez fondre, je vous préviens !... Viens-tu, Sabine ? Il doit être une heure indue. Elles traversèrent le trottoir, dans une envolée de pelisses et de mantilles. -- Bonne nuit, ma chérie ! dit la baronne, qui montait en voiture, avec un joli merci des yeux à son amant qui l'aidait. -- Bonne nuit ! répliqua la duchesse. -- Elle la baisa au front par la portière. -- Couvre-toi bien !

  • Contes III

    Octave Mirbeau

    Octave Mirbeau a publié plus de 150 contes et nouvelles, dans divers journaux et revues : Gil Blas, L'Écho de Paris, Le Journal... Une partie de ces contes ont été regroupés en recueils : Contes de la chaumière, La vache tachetée, La pipe de cidre, etc. Extrait : Bientôt, notre maison devint silencieuse, et presque farouche. De même qu'elle avait chassé les amis, elle chassa les pauvres, ces amis inconnus, ces amis éternels de nos révoltes et de nos rêves. Aux misérables qui passent, elle ne souriait plus, comme une espérance, une promesse de joie et de réconfort. Par les routes, par les sentes, sur les talus, derrière les murs, ils s'étaient dit, sans doute, la mauvaise nouvelle. Aucun ne s'arrêtait plus devant sa claire façade, autrefois si hospitalière, si inviteuse, maintenant protégée contre l'imploration des sans-pain et des sans-gîte, par l'effroi de deux dogues, gardiens de nos richesses, et aussi par l'insolence des domestiques qui aiment à se venger sur les faibles des duretés de leur asservissement.

  • Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, plus communément appelé Mirabeau, fut un révolutionnaire français, ainsi qu´un écrivain, diplomate, franc-maçon, journaliste et homme politique français. Surnommé « l'Orateur du peuple » et « la Torche de Provence », il reste le premier symbole de l´éloquence parlementaire en France. Une première version a été publiée en feuilleton dans L'Écho de Paris, du 20 octobre 1891 au 26 avril 1892 (voir Le Journal d'une femme de chambre), alors que le romancier traverse une grave crise morale et littéraire et néglige de peaufiner ses feuilletons pour les publier en volume. Une deuxième version, fortement remaniée, a paru dans la dreyfusarde Revue blanche au cours de l´hiver 1900. Mirbeau donne la parole à une soubrette, Célestine, ce qui est déjà subversif en soi, et, à travers son regard qui perçoit le monde par le trou de la serrure, il nous fait découvrir les nauséabonds dessous du beau monde, les « bosses morales » des classes dominantes et les turpitudes de la société bourgeoise qu´il pourfend. Échouée dans un bourg normand, chez les Lanlaire, au patronyme grotesque, qui doivent leur richesse injustifiable aux filouteries de leurs « honorables » parents respectifs, elle évoque, au fil de ses souvenirs, toutes les places qu´elle a faites depuis des années, dans les maisons les plus huppées, et en tire une conclusion que le lecteur est invité à faire sienne : « Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. » Extrait : On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah ! voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des esclaves ?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs -- il y en a -- dans le métier, ils sont vite pourris, au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense, étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah ! c'est extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur intérêt : tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop fort !... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la détresse des lendemains de chômage ; que nous avons la conscience des suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout, devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas un objet qui ne nous crie : « Voleuse !... voleuse !... voleuse ! » Ajoutez encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes, d'envies rentrées, de vengeances futures... Disproportion rendue à chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant à ce que nous pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas

  • Contes IV

    Octave Mirbeau

    Octave Mirbeau a publié plus de 150 contes et nouvelles, dans divers journaux et revues : Gil Blas, L'Écho de Paris, Le Journal... Une partie de ces contes ont été regroupés en recueils : Contes de la chaumière, La vache tachetée, La pipe de cidre, etc. Extrait : Extrait : Je m'approchai donc du groupe, avec les manières silencieuses et prudentes dont s'accompagnent les moindres actes de ma vie ; et, sans éveiller l'attention d'aucun, tant j'avais mis de discrétion, et, si j'ose dire, de sourdine, à me mêler d'une chose où je n'avais que faire, je pénétrai au milieu de ces gens bizarres qui regardaient, sur la berge, je ne savais quoildots{} Et un affreux spectacle, auquel je n'avais nullement songé, s'offrit à moi... Sur l'herbe, un cadavre était étendu, un cadavre de pauvre, à en juger par les sordides guenilles qui lui servaient de vêtements ; son crâne n'était qu'une bouillie rouge, et si aplati qu'il ressemblait à une tartine de fraises. L'herbe était foulée, piétinée, à la place où le cadavre reposait ; sur la pente du talus, quelques petits morceaux de cervelle pourprée tremblaient comme des fleurs à la pointe d'un chardon.

  • Le calvaire

    Octave Mirbeau

    Octave Mirbeau (1848-1917) a publié des romans, dont le plus connu est certainement son Journal d'une femme de chambre. Mais il a aussi écrit plus de 150 contes et nouvelles, dissiminés dans divers journaux et revues : Gil Blas, L'Écho de Paris, Le Journal... Il a souvent publié sous différents pseudonymes. Son roman Le Calvaire, publié pour la première fois en 1886, est le premier que Mirbeau a publié sous son véritable nom. On a souvent qualifié ce roman d'autobiographique. Publié chez Ollendorff, chez qui ont déjà paru tous les romans qu´Octave Mirbeau a rédigés comme nègre, Le Calvaire, où le romancier transpose, pour s´en purger, sa dévastatrice liaison de près de quatre années avec une femme galante, Judith Vinmer, rebaptisée ici Juliette Roux. Le thème fondamental en est l´enfer de la passion, qui n´est pas seulement une source de souffrances, mais aussi de déchéance morale et de tarissement de l´inspiration créatrice. Les relations entre les sexes reposent sur un éternel malentendu, et un abîme d'incompréhension les sépare à tout jamais, faisant de l'amour une duperie. Extrait : À peine dehors, j'eus un retour d'affection subite et violente pour Lirat, et, me reprochant de l'avoir boudé, je résolus d'aller lui demander à dîner, le soir même. Durant le trajet de la rue Saint-Pétersbourg au boulevard de Courcelles, où Lirat demeurait, je fis d'amères réflexions. Cette visite m'avait désenchanté, je n'étais plus sous le charme du rêve et, rapidement, je retournais à la vie désolée, au nihilisme de l'amour. Ce que j'avais imaginé de Juliette était bien vague... Mon esprit, s'exaltant à sa beauté, lui prêtait des qualités morales, des supériorités intellectuelles que je ne définissais pas et que je me figurais extraordinaires ; de plus, Lirat, en lui attribuant, sans raison, une existence déshonorée et des goûts honteux, en avait fait une martyre véritable, et mon coeur s'était ému. Poussant plus loin la folie, je pensais que, par une irrésistible sympathie, elle me confierait ses peines, les graves et douloureux secrets de son âme ; je me voyais déjà la consolant, lui parlant de devoir, de vertu, de résignation. Enfin, je m'attendais à une série de choses solennelles et touchantes... Au lieu de cette poésie, un affreux chien qui m'aboyait aux jambes, et une femme comme les autres, sans cervelle, sans idées, uniquement occupée de plaisirs, bornant son rêve au théâtre des Variétés et aux caresses de son Spy, son Spy !... ah ! ah ! ah ! son Spy, cet animal ridicule qu'elle aimait avec des tendresses et des mots de concierge ! Et, tout en marchant, je donnais des coups de pied dans le vide, à un Spy imaginaire, et je disais, parodiant la voix de Juliette : « Oh ! amour, va !... Oh ! le bon chien !... Oh ! petit amour de Spy chéri. » Faut-il l'avouer, je lui en voulais aussi de ne m'avoir pas dit un mot de mon livre. Qu'on ne m'en parlât pas dans la vie ordinaire, cela m'était à peu près indifférent ; mais, d'elle, un compliment m'eût charmé ! Savoir qu'elle avait été émue à une page, indignée à une autre, je l'espérais. Et rien !... pas même une allusion ! Cependant, je me rappelais, je lui avais adroitement fourni l'occasion de cette... politesse.

  • Sébastien Roch

    Octave Mirbeau

    Dans ce troisième roman signé de son nom, Mirbeau transgresse un tabou majeur : celui du viol d'adolescents par des prêtres, sujet dont on n'a commencé à parler qu'un siècle après sa publication. Aussi bien ce beau et émouvant roman a-t-il été victime d'une véritable conspiration du silence. C'est le récit du sacrifice d'un enfant dont toutes les qualités sont détruites par ses années de collège et les viols qu'il y subit. Arrivé sain de corps et d'esprit au collège des Jésuites de Vannes - où Mirbeau lui-même fit ses études et dont il a été chassé dans des conditions plus que suspectes, en 1863 - le jeune Sébastien Roch, au prénom et au patronyme hautement significatifs, est souillé à jamais et lui aussi injustement chassé sous une accusation infâmante. L'éducation jésuitique constitue un viol de son esprit, suivi du viol de son corps, au terme d'une entreprise de séduction conduite cyniquement par un prêtre machiavélique, son propre maître d'études, le Père de Kern. Celui-ci le fait encore chasser honteusement du collège sous prétexte de prétendues « amitiés particulières » avec son seul ami et confident, le taiseux et révolté Bolorec. Extrait : Un père surveillant, qui, non loin de là, lisait son bréviaire, vint se mêler au groupe. L'enfant se crut sauvé : « Il va les faire taire, les punir », pensa-t-il. S'étant informé pourquoi l'on riait de la sorte, le Jésuite se mit, lui aussi, à rire, d'un rire amusé, discret et paterne, tandis que son ventre rond, secoué de légers soubresauts, gonflait gaiement la soutane noire. Alors, pour ne plus entendre ces rires et ces voix qui lui faisaient mal, pour échapper à ses regards qui le martyrisaient, Sébastien courba la tête et s'éloigna désespéré. Dans la vaste cour, entourée d'une haute barrière blanche et fermée sur le parc par une quadruple rangée d'ormes grêles, les enfants de son âge couraient, jouaient, d'autres se promenaient, bras dessus, bras dessous, sérieux et bavards ; d'autres encore, assis sur les marches du jeu de paume, narraient les prouesses de leurs vacances. Il n'en connaissait aucun. Pas un visage ami, pas une allure familière, pas une main prête à se tendre vers sa détresse de nouveau venu. Avec une serrée au coeur, il observait que des élèves, arrivés comme lui, de la veille, comme lui dépaysés, perdus, tout bêtes, se cherchaient, se rapprochaient, commençaient des ébauches d'amitié, sous l'oeil favorable des maîtres. Seul, il restait à l'écart, n'osant faire aucune avance, de peur des rebuffades ; il sentait s'élargir le vide autour de lui, irrémédiablement, il le sentait s'élargir de tout l'infranchissable espace, de tout l'inviolable univers qui le séparait de Guy de Kerdaniel, et des autres, de tous les autres.

  • Ironiquement, le romancier dreyfusard a dédié cette oeuvre « Aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes, ces pages de Meurtre et de Sang ». Ce roman, publié au plus fort de l´affaire Dreyfus, à la veille du procès d´Alfred Dreyfus à Rennes, résulte d´un bricolage de textes conçus indépendamment les uns des autres, à des époques différentes, en des styles différents et avec des personnages différents. On trouve tout d'abord des articles sur la « loi du meurtre » : ils constituent le Frontispice du roman, qui présente une discussion d'après-boire entre intellectuels positivistes. Puis vient En mission, première partie d'une narration orale intitulée Le Jardin des supplices : il s'agit d'une caricature grotesque des milieux politiques français de la Troisième République, où l'on voit l'anonyme narrateur, petit escroc de la politique devenu compromettant pour son ministre de tutelle, se faire envoyer à Ceylan sous le prétexte farcesque d´une mission d'embryologiste... Dans la troisième partie du roman (deuxième partie de cette narration, également intitulée Le Jardin des supplices), nous avons droit au récit d'une visite du bagne de Canton. Extrait : --- Pourtant, il est certain qu'ils sont anthropophages ?... persista le gentilhomme... -- Les nègres ? protesta l'explorateur... Pas du tout !... Dans les pays noirs, il n'est d'anthropophages que les blancs... Les nègres mangent des bananes et broutent des herbes fleuries. Je connais un savant qui prétend même que les nègres ont des estomacs de ruminants... Comment voulez-vous qu'ils mangent de la viande, surtout de la viande humaine ? -- Alors, pourquoi les tuer ? objectai-je, car je me sentais devenir bon et plein de pitié. -- Mais, je vous l'ai dit... pour les civiliser. Et c'était très amusant !... Quand, après des marches, des marches, nous arrivions dans un village de nègres... ceux-ci étaient fort effrayés !... Ils poussaient aussitôt des cris de détresse, ne cherchaient pas à fuir, tant ils avaient peur, et pleuraient la face contre terre. On leur distribuait de l'eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes provisions d'alcool... et, lorsqu'ils étaient ivres, nous les assommions !... -- Un sale coup de fusil ! résuma, non sans dégoût, le gentilhomme normand, qui, sans doute, à cette minute, revoyait dans les forêts du Tonkin passer et repasser le vol merveilleux des paons...

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