Presses universitaires de Rennes

  • Le portrait de Louis XIV en costume de sacre peint en 1701 par Hyacinthe Rigaud est devenu, à l'égal de la Joconde pour l'art de la Renaissance, une véritable icône de l'imagerie politique. C'est ce statut d'icône de la représentation monarchique qu'interroge ce livre puisque ce terme renvoie autant à la publicité d'une image déclinée à l'envie dans l'indistinction d'un genre et la dépersonnalisation qu'à la puissance de l'effet de présence d'un individu singulier (Louis XIV). Avec cette représentation du roi en majesté, c'est également une cartographie de l'imaginaire visuel des souverains français qui se déploie : un ordre des images plaçant le tableau de Rigaud au centre d'autres représentations rangées en cercles concentriques comme autant de satellites distribués selon leur proximité à l'astre iconique jusqu'à l'aphélie la plus marquée du dernier d'entre eux. Il y aurait ainsi une distance irréductible entre ce Roi et la variation inégale d'une majesté imaginaire en figures spectaculaires dotées de performances politico-visuelles moindres. Doit-on, dès lors, inférer que la Majesté se distribue différemment selon qu'on soit Louis XIV ou Charles VIII ? Faudrait-il considérer que ces images sont à comprendre comme une progression menant des balbutiements iconographiques de la souveraineté monarchique à la royauté en majesté de Louis XIV, soit l'apprentissage d'une économie visuelle de la majesté du prince ? Ce livre propose un cheminement dans l'imaginaire monarchique moderne. Celui que l'on peut décider de suivre dans des images qui disent une histoire des rapports de la monarchie à la res publica des xve-xviie siècles : une histoire à travers laquelle se devine, se dessine, se représente et s'incarne le visage de l'État ; une histoire des rois imaginaires qui serait celle du pouvoir des images à illustrer le prince et à apprivoiser l'État afin d'éclairer la révolution des représentations politique et artistique du siècle des Lumières comme notre rapport contemporain aux images politiques.

  • « Nous sommes relevés par le 65e, des Bretons qui, avec vingt-cinq kilomètres dans les jambes et douze heures sac au dos sans arrêt, ne se plaignent pas et s'entassent sans un mot dans les abris. C'est une race plus sympathique que nos Méridionaux du 16e corps, à qui la division était rattachée. » Par ces quelques mots griffonnés dans ses carnets en décembre 1915, le Bourguignon Pierre Perrin, mobilisé dans un régiment dijonnais, dit bien la force des stéréotypes régionaux dans la France de la Grande Guerre, les tensions qui en résultent parfois aussi malgré l'Union sacrée affichée. Pourtant, en dépit des profonds renouvellements de l'historiographie du conflit depuis une trentaine d'années, cette dimension régionale - et périphérique - des différents phénomènes, loin de Berlin, Londres ou Paris, reste très inégalement prise en compte par la recherche universitaire. En questionnant les liens - essentiels - entre « petites » et « grande » patries, ce livre souhaite interroger, pour lui-même, le fait régional en guerre. Conditions du recrutement et de la mobilisation, force des solidarités nées d'origines géographiques communes, cultures gustatives spécifiques, traditions musicales valorisées, langues locales ou régionales contribuant à forger une « langue des tranchées », constitution et évolution de stéréotypes régionaux combattants sont quelques-unes des pistes ici empruntées : elles permettent, entre autres, de mieux comprendre comment la « petite patrie » interagit avec la grande et contribue à renforcer la capacité des soldats à endurer les conditions dans lesquelles ils survivent au quotidien. En certains cas, la défense du pays conduit d'ailleurs à une redéfinition des identités régionales, à leur renforcement notamment. On l'aura compris : la région est ainsi moins le cadre de l'étude que l'objet même de la réflexion, à travers des contributions portant sur la Bretagne, la Normandie, le Nord-Pas-de-Calais, mais aussi l'Alsace alors allemande ou encore l'Empire britannique, plus particulièrement le Québec et la Nouvelle- Zélande.

  • Qu'est-ce que la démocratie ? Une conséquence stricte de l'éthique pour Spinoza et un aboutissement de l'esprit du don pour Mauss. Dans nos sociétés marquées par l'individuation et le morcellement social, chercher à fonder une politique des relations en démocratie est une vraie gageure. Pourtant, depuis sa création en 1999, l'association École et Famille montre qu'un travail local de tissage de liens entre la famille, les professionnels qui gravitent autour d'elle et les élus est une source de richesse. Richesse en termes de mobilisation, de plaisir dans l'action en commun, de sens, d'autonomie et de construction au jour le jour de la Cité. À partir des difficultés d'un enfant à l'école, les actions visent, notamment en direction des familles en détresse multiple, à remobiliser l'enfant, sa famille, les professionnels (enseignants, travailleurs sociaux, médecins...) et les élus pour mieux vivre ensemble. La démarche se fonde sur une éthique relationnelle, entre participants, pour favoriser la prise de parole libre hors de toute posture institutionnelle préétablie. Le dispositif, original et novateur, de la « clinique de concertation » élargit les relations prises en compte dans la thérapie familiale contextuelle, inventée à la fin des années cinquante par Ivan Boszormenyi-Nagy. Rechercher des ressources relationnelles sur lesquelles s'appuyer, dans la famille, à l'école, entre professionnels impliqués et parmi les élus, interroge dans une dynamique commune et très concrète ce que signifie donner, recevoir et rendre. Ainsi se (re)construisent reconnaissance mutuelle, responsabilisation et fiabilité des liens. Et si cette démarche - applicable dans toutes les relations humaines - servait de matrice pour refonder la valeur des liens ?

  • Que les conflits internationaux créent du « politique » semble une évidence : ils bouleversent les institutions, les finances et l'économie, façonnent de nouvelles formes d'engagement, induisent une mobilisation, entraînent éventuellement des phénomènes de collaboration. L'objectif des études réunies ici n'est pas tant d'étudier à travers les conflits l'essor de « l'État » en lui-même, que de comprendre dans quelle mesure ils ont favorisé l'émergence de nouveaux rapports au politique. Pour cela, l'examen sur la longue durée de terrains variés - de l'Angleterre à Venise, de la Saxe à l'Espagne - permet d'évaluer la construction progressive du politique au cours de guerres étrangères, de guerres civiles aux implications internationales et d'occupations militaires. Dans quelle mesure assiste-t-on à l'apparition de nouvelles formes de politisation des institutions et des populations ? Les conflits sont-ils toujours politisés ? Les tentatives pour les justifier, au nom d'un bien supérieur, créent-elles de nouveaux rapports au sein des sociétés ? Dans ces conflits, la mobilisation croissante des ressources d'un territoire conduit-elle, dès l'époque moderne, aux guerres dites totales ? L'engagement social s'en trouve-t-il modifié et les modalités, comme les lieux, de la prise de parole politique connaissent-ils des mutations ? Les conflits transforment-ils sans cesse les relations que les différents groupes entretiennent entre eux ? Pour répondre à ces interrogations, cet ouvrage réunit les contributions de 16 historiens venus d'Espagne, de Grande-Bretagne, d'Allemagne et de France qui s'attachent à analyser ces processus de politisation entre le XVe et le XIXe siècle.

  • Après une longue éclipse, l'histoire de la bataille revient en force dans le champ des études historiques. Prenant acte des renouvellements récents de l'historiographie, cet ouvrage se propose de revisiter un certain nombre de batailles qui, sans avoir nécessairement changé la face du monde, n'en constituent pas moins des événements complexes où le politique et le militaire se mêlent étroitement. C'est que la bataille ne résulte pas seulement de la confrontation physique des armes mais aussi du choc des idéaux et des stratégies rivales. Ainsi, du fait d'armes au combat idéologique, le chemin est souvent très court. Plus que de l'événement lui-même (dont la connaissance intime est en général assourdie par le fracas des armes), il sera ainsi surtout question ici des motivations idéologiques des belligérants, de la mise en récit des batailles et de leur exploitation à des fins politiques ou mémorielles. Appréhendée sur la longue durée, du XIe au XIXe siècle, d'Hastings (1066) à Leipzig (1813) en passant par Auray (1364) et Rocroi (1643), la « bataille » apparaît comme le lieu d'un intense investissement militaire, politique, religieux et idéologique. C'est qu'une « bataille » ne se remporte pas seulement sur le terrain militaire, mais aussi et peut-être surtout sur celui des représentations.

  • Après plusieurs siècles d'expérimentation des rapports entre connaissance et action, l'expertise demeure une activité aux contours flous et à la légitimité fragile. Si la période récente a vu le recours aux experts prendre une importance grandissante, elle a aussi vu leurs avis souvent mis en cause : qu'il s'agisse de la préparation de réformes (éducation, protection sociale, retraites) ou du traitement de questions marquées par une forte incertitude (OGM, bio-éthique, changement climatique, épidémies, etc.). Pour les démocraties de marché occidentales, le dilemme n'est certes pas nouveau mais demeure : ou bien fonder les décisions sur les « meilleurs experts » au risque d'être publiquement accusées de confisquer les pouvoirs, ou bien accroître leur légitimité en élargissant la participation des publics et prendre le risque de l'indécision. L'affirmation contemporaine de cette « nouvelle donne » implique désormais que l'expertise compose avec une multiplicité d'acteurs et d'instruments, de territoires et d'institutions, de flux et de reflux, qui dessine une cartographie pour le moins originale du pouvoir à l'intérieur de nos sociétés. Demeure une question en suspens : comment et par où entrer dans l'expertise ? Peut-on, par exemple, l'identifier à une « méthode scientifique » ou à une simple technique, sans risquer de la caricaturer, en évacuant la pluralité des situations et des activités sociales dans lesquelles celle-ci est convoquée ? À partir d'une réflexion théorique collectivement approfondie et de solides enquêtes de terrain, cet ouvrage invite à mieux cerner les contours et la variété du « devenir expert » de nos sociétés. En valorisant la diversité des approches et des disciplines, ce livre se veut aussi l'occasion de réfléchir à une articulation possible entre les différents types de classification qui permettent aujourd'hui de « lire » l'expertise et certains des enjeux majeurs qu'elle suscite : inégale distribution des savoirs, instabilité relative des connaissances, hétérogénéité des compétences mobilisées, place et rôle des équipements matériels et cognitifs, des affects et du corps, de l'incertitude ou encore des différentes temporalités de l'action. Enfin, le lecteur soucieux de toutes ces questions pourra aisément trouver à l'intérieur de cet ouvrage et dans les références qu'il propose un bilan d'étape argumenté et actualisé des recherches en cours consacrées par les sciences humaines et sociales au thème de l'expertise.

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