1961 Digital Edition

  • Je me rappelle d'une leçon d'histoire, sur un livre illustré, tout raccommodé à coup de papier adhésif marron, transparent mais pas trop, que nous avait fait lire l'instituteur, à Zonza... C'était quand j'étais minot, avant le CAP... Il m'avait marqué, l'instituteur, parce qu'on comprenait que dalle à ce qu'il disait, à cause de son accent. C'était un brave type, du continent. Il était resté quinze jours en fonction. Après il avait été malade, puis dépressif, puis rapatrié sanitaire à Roubaix d'où il était originaire... C'est vrai qu'en Corse, si tu as pas d'attaches, c'est très dur à vivre... Surtout qu'on te le fait vite comprendre, quand tu as pas d'attaches, que c'est pas la peine de t'en faire (des attaches)...

    Bref, c'était une leçon sur la cour de Louis XIV à Versailles, et sur les courtisans... Je suis encerclé par les courtisans. Y'en a partout ! Les mêmes que dans le livre. Simplement ils sont habillés Façonnable ou sur mesures chez Reboul, et, à la place de la galerie des glaces, on est tous là à piétiner dans la salle des pas perdus de la mairie, au premier étage de l'Hôtel de Ville.

    Il avait dû laisser les consignes, Spazzola, parce qu'à peine j'arrive à l'accueil, un planton (mais on dit un policier municipal) bedonnant me conduit jusqu'à un couloir où un autre planton (mais là, on dit un huissier) me traîne dans un dédale de bureaux en contre-plaqué, d'ascenseurs qui montent et qui descendent pas, d'accès interdits et de bureaux pleins de vide où des secrétaires ressemblant toutes à des walkyries nourries aux raviolis (question de climat et de culture) font du tricot ou des mots croisés.

  • C'est lorsque le Quai des Brusques est fermé que l'ambiance y est le plus supportable. Sur le coup des deux heures du matin, par arrêté municipal. Roger rabat les lourds battants de bois massif sur les derniers clients - plus que les fidèles, des intimes - qui ont le droit de commander un dernier verre passée l'heure légale. Découpé dans l'accordéon des volets, un vantail reste bâillant, l'espagnolette en désuétude. Si la patrouille vient à frapper à la porte, l'établissement est officiellement fermé. Il suffit d'arguer alors que « nous sommes entre amis » et de payer son coup à la police ; des habitués. Ça se passe comme ça chez Grazzoni di Borgo, comme dans pas mal d'autres bars de nuit.

    Le Quai des Brusques, c'est un bar, un restaurant, une discothèque au sous-sol et ce pourrait être encore bien des choses en somme, pourquoi pas un astrolabe ou une lamaserie ? Pourvu qu'il y ait quelque argent à gagner de la sorte ! Le plus légalement du monde, s'entend... Car son lieu fétiche est surtout la vitrine de mon tonton Tonin, d'une transparence cristalline - il y veille personnellement - et dont la comptabilité s'avère d'une exactitude telle qu'elle suffirait à elle seule à anéantir la théorie de la relativité. Quant à ce qui se passe ailleurs, c'est une autre histoire...

  • Cela fait cinq mois que ça dure. Nikita jongle avec l'adultère comme un saltimbanque. L'acrobate évolue sans filet sur le fil délicat de la polygamie, qui ne veut pas rompre. Lui, qui se serait imaginé se faisant choper illico, cultive adroitement le mensonge, avec un art consommé, et un malin plaisir... Mais au fond, Nikita ne saurait dire qui, d'Elsa, de Stradi ou de lui-même, il trompe le plus. L'adultère n'est guère une sinécure... Presque un sacerdoce ! Lorsqu'il sourit à l'une, il lui semble qu'elle pourrait lire sur son front le prénom de l'autre. C'est une concentration de chaque instant pour ne pas se tromper de patronyme, se rappeler avec qui il a fait quoi et ne pas s'embrouiller dans un emploi du temps devenu ministériel... Le peu de répit que cette vie lui laisse, Nikita le consacre à la prière, afin qu'Elsa et Stradi ne se croisent jamais. Le plus aléatoire étant d'organiser leurs tours de rôle à la discothèque, un authentique sport cérébral et qui réclame à Nikita des trésors d'invention et de célérité. Il n'avait pourtant pu empêcher qu'un soir où, décidé à souffler un peu, il avait convaincu l'une et l'autre d'aller se faire pendre ailleurs - qui à l'anniversaire d'un copain, qui en week-end à Ménerbes - elles débarquassent par un caprice bien féminin, ensemble sur le quai de Rive-Neuve. Nikita avait par miracle d'abord réussi à les isoler comme deux virus, avant de passer la soirée à un ping-pong épuisant sous l'oeil amusé de son personnel. De guerre lasse, il avait prétexté un malaise auprès d'Elsa pour la planter là, embarquant discrètement Stradi qui se trouvait papoter à la sortie avec Réginald.

    - C'est calme ce soir, patron..., avait ironisé Saddam, qu'en bon Oriental la bigamie égayait. Quant au physionomiste, il faisait mine à la moindre occasion de confondre les deux maîtresses de son patron, ce qui avait le don d'agacer Nikita. Lorsque le boss revint du vestiaire pour tendre son blouson à Stradi, Réginald ne faillit pas.

  • Pas si évident de me remettre d'aplomb après cet entretien avec la police. D'accord, tout ça est resté très gentil et poli mais quand même, quand vous voyez trois fonctionnaires représentant l'ordre et la sécurité publique débarquer chez vous au petit matin, ça vous inciterait volontiers à la méfiance, ou à la peur. Voire à faire remonter à la surface l'angoisse ou la haine de l'ordre établi et de ses contraintes, qui sourd toujours en chacun de nous. Mais évidemment, la police est à la recherche de la vérité, tout comme moi dans cette affaire, et de ça je ne peux pas la blâmer. Même si la vérité n'est pas toujours bonne à dire, et qui sait ce que je vais trouver si j'arrive au bout de mes investigations ? Sicuro, sûr, je le connaissais depuis des lustres Dalban, depuis l'an pèbre, mais qui connait-on en réalité ? Parce que la réalité elle est pas si objective que ça, ou plutôt elle l'est encore plus que ce qu'on imagine, elle est tellement intangible la réalité que selon l'angle sous lequel vous l'observez vous ne voyez pas du tout la même chose. Ce que vous voyez ce n'est qu'une image de la réalité, même ce que vous voyez avec vos propres yeux, rapprochez-vous ou éloignez-vous et l'image change. Pire, si vous portez des lunettes par exemple, enlevez-les : est-ce que la réalité est la même maintenant ? Imaginez, plus fort encore, vous êtes un animal, vous y voyez comment ? En noir et blanc ? Avec les yeux au-dessus de la tête ? Complètement écartés ? A facettes multiples ? Ecco. Et pourtant ce qui est là sous votre regard, quelle que soit la manière dont vous le voyez, c'est toujours la même chose, immuable, et en vérité il nous est impossible de regarder la «vraie vérité», parce que chacun a la sienne. Alors, pensez un peu, l'histoire de Robert, même si on découvre, même si moi je découvre des horreurs, des infamies au sujet de mon ami, comment ma faire une idée objective, qu'est-ce qu'il faudra que j'en pense, où sera la vérité ?

    Mais basta, Biagio, arrête avec la philosophie, Roberto è morto et ça c'est un fait intangible, no ? Ah, si, j'en entends qui murmurent «et Dieu ?», Dieu, il y a longtemps que je lui ai réglé son compte à celui-là. Dio... Si il y en avait un vous pensez vraiment qu'on vivrait dans un tel foutoir ? Et tant pis si je fais encore un peu de philo mais ce matin je n'arrive pas à décoller, ils m'ont assis les policiers, ils m'ont laminé la volonté, ils m'ont effacé la mémoire vive, comme diraient mes fils. Non, sans rire, vous avez besoin vous qu'on vous explique pourquoi le monde est là, et qui l'a créé, et pourquoi, etc ? Moi non, c'est pas compliqué, il mondo è qua. Le monde est là. Depuis toujours. C'est pourtant simple à comprendre, il n'a pas été créé, il existe, quelle que soit sa forme (sa vérité) à un moment ou à un autre. E de Dio non c'è ne bisogno, il n'y en a pas besoin pour expliquer ce merdier, on s'est débrouillés tout seuls, et mon ami Robert, lui, il est retourné là d'où il vient, là d'où on vient tous : «poussière, tu n'es que poussière...»

  • Une nouvelle fois une main de fer - ou plutôt de plomb - s'abat sur Marseille. Il ne fait pas bon ces temps-ci s'appeler «Ange» ou par tout autre nom à caractère angélique. Mais qui dessoude les anges rue Paradis et dans les environs ? La police enquête, mais Nero, en charge de d'éclaircir les raisons de cette hécatombe «angevine», n'est pas le seul sur le coup. Depuis son appartement avec vue imprenable sur la cité et les cités, «Super Beurette», une belle et intelligente jeune femme, tente aussi de comprendre. Au coeur de tous les réseaux mafieux et policiers, elle tisse la toile qui devrait lui permettre de saisir le coupable.


    Traité sur un mode humoristique et léger, cette enquête de Super Beurette devait être la première d'une série qui n'a finalement pas vu le jour. Elle a été publiée en version papier en 2003 chez L'écailler du Sud. Marseille, toile de fond à la fois intime et photographique, rajoute à l'histoire un supplément d'âme qui ne va pas dans certaines pages sans une certaine mélancolie poétique.

  • Les transports aériens, c'est encore là où il y aurait le moins à dire ! Le problème est qu'il existe trop peu de destinations à partir de Marseille. Il faut toujours passer par Paris... même pour aller à Marseille, quand on est à Marseille, parfois il faut passer par Paris.

    - Vous exagérez, répondit Louise amusée.

    - Les marseillais exagèrent toujours.

    Il sourit à son tour puis reprit :

    - Croyez-moi ! Nous avons eu de la chance de partir pour Ibiza sans passer par Paris.

    - Nous passons quand même par Madrid, rétorqua Louise.

    Ils attendaient, en effet, sur les banquettes spacieuses de la salle d'embarquement, un avion pour Madrid, annoncé en retard. Ciel mon Madrid !  pourrait-elle s'exclamer lorsque l'avion serait là... Florida s'aperçut que, par deux fois, cette allusion vaudevillesque avait interférée dans sa réflexion depuis qu'il connaissait Louise Townbar. Celle-ci, à ses côtés, émettait, encore et toujours, une vibration de belle femme attirant l'attention. Ses habits et accessoires, toujours à la mode, évitaient toutefois tout mauvais goût. Elle savait aussi se parer d'un détail, imprévu, inédit, comme, aujourd'hui, cette scintillante chaîne de cheville, qui faisait d'elle un être unique en son genre ; ou tout du moins qui en donnait l'illusion. Chez n'importe qui d'autre, à la recherche d'un enfant, peut-être en grand danger, tant de soins, de soucis, d'attentions pour sa personne, auraient paru déplacés. Mais pas chez Louise ! D'autres demeureraient étranglés par l'anxiété ; Louise, elle, ne quittait pas son allure calme et sûre d'elle. Un tel détachement laissait dubitatif autant qu'admiratif. Et que dire de son air « disponible » ! Comme si elle était célibataire ; ou plus exactement que son couple n'était pas une contrainte à un minimum de fidélité. Florida haussa les épaules et pensa qu'après tout, ce n'était peut être qu'un snobisme bourgeois - upper-class pour rester dans un contexte américain - de faire comme si sa vie de couple présentait des failles et des cassures. Peut être fallait-il - pour ne pas sembler béat et idiot - qu'il en paraisse ainsi ?

    - Vous pensez que votre mari arrivera à se renseigner ?

  • Bienvenue dans le monde fascinant des courges et des enclumes.
    Il va de soi que toute ressemblance avec des courges ou des enclumes vivantes ou ayant eu une fin tragique serait purement fortuite, même ce pauvre Zé', même le gros William dit Bouboule, et même Arlette sa mère et Lu' son oncle et ce malheureux comte Mareuil de Villars-Lamour et Margaret sa secrétaire et même Tino le garde du corps cyclothymique et Cathy la petite junkie et Karl son amoureux transi et Sultan le doberman complexé et je te sens déjà perdu... Y'a un peuple fou dans cette histoire, je sais. Mais pas de panique. Comme tu vas le constater, ce récit est rempli de ces personnages picaresques qui font la joie des chroniqueurs de faits divers et la fortune des entreprises locales de pompes funèbres. Je m'en vais donc de ce pas te présenter les protagonistes de cette drôle d'aventure, où toute ressemblance avec des courges ou des enclumes... etc... etc...

  • - Prince Konhreïd, ne soyez pas inquiet.

    Le lieutenant Barphil restait serein. Un vol de starkhans des cimes passa haut dans le ciel, poussant leur cri sinistre :

    - Ah ? L'automne arrive ! constata le prince, observant attentivement les migrateurs de mauvaise augure.

    Puis il regarda le tableau de bord du Kropos III. Ce qu'il y vit ne le rassura pas le moins du monde. Les réserves de carburant étaient au plus bas et l'horloge de bord avait disjoncté. Il consulta sa montre, une Swatch de contrebande gagnée à une loterie foraine sur le marché des Capucins. Un ressort sortait du cadran, elle était cannée.
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    - Zobi !

    - Que dites-vous, prince Konhreïd?

    - Rien, Barphil. Rien !

    Une heure avait passé depuis leur échappée sauvage de la galaxie de Pathos. Ils avaient pu se soustraire à l'orbite de la planète Sept et se réfugier sur un satellite naturel de l'empire de Knerh. Mais leur astronef était à bout de souffle. Et le capitaine, parti chercher des renforts, avait disparu :

    - Kildrajoon n'est jamais en retard, pesta le prince.

    Barphil tempéra :

    - Il ne saurait tarder, prince Konhreïd.

    Une étrange odeur empli le cockpit, une odeur ensorcelante. Le prince se leva pour faire le tour de la cabine, intrigué. Barphil essaya de le rassurer :

    - Bientôt !

    Le prince surprit un sourire sur le visage du lieutenant :

    - Bientôt quoi, lieutenant ?

    - Bientôt c'est prêt !

    - Qu'est-ce qui est prêt ?

    - La royale !

    - Mais cette odeur ?

    - La mozzarella ? C'est délicieux, la mozzarella !

    Le prince se laissa tomber sur un des fauteuils de pilotage, effondré.

    - Lieutenant Barphil, personne n'a jamais mis de la mozzarella sur une royale. C'est formellement interdit par les conventions intergalactiques. Que vont dire les contrôleurs du syndicat ?

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