Collège de France

  • Nous avons besoin d'histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d'une conscience - non pas seulement le siège d'une pensée, mais d'une raison pratique, donnant toute latitude d'agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s'y consacrent avec exactitude.

  • L'Afrique a pendant plusieurs siècles été vue, imaginée, fantasmée par les Européens comme un continent sauvage, ténébreux, matière première des récits d'aventures et d'exploration, teintés d'exotisme, qui ne laissaient pourtant entendre qu'une seule voix, celle du colonisateur.

  • Ce n'est ni en défaisant l'État social ni en s'efforçant de le restaurer comme un monument historique que l'on trouvera une issue à la crise sociale et écologique. C'est en repensant son architecture à la lumière du monde tel qu'il est et tel que nous voudrions qu'il soit. Et, aujourd'hui comme hier, la clé de voûte sera le statut accordé au travail. Face à la faillite morale, sociale, écologique et financière du néolibéralisme, l'horizon du travail au xxie siècle est celui de son émancipation du règne exclusif de la marchandise. Comme le montre le cas du travail de recherche, les statuts professionnels qui ont résisté à la dynamique du Marché total ne sont donc pas les fossiles d'un monde appelé à disparaître, mais bien plutôt les germes d'un régime de travail réellement humain, qui fasse place au sens et au contenu du travail - c'est-à-dire à l'accomplissement d'une oeuvre.

  • Auprès de la question théorique ou historique traditionnelle : « Qu'est-ce que la littérature ? », se pose avec plus d´urgence aujourd´hui une question critique et politique : « Que peut la littérature ? » Quelle valeur la société et la culture contemporaines attribuent-elles à la littérature ? Quelle utilité ? Quel rôle ? « Ma confiance en l´avenir de la littérature, déclarait Calvino, repose sur la certitude qu´il y a des choses que seule la littérature peut nous donner. » Ce credo serait-il encore le nôtre ?

  • Le processus de mondialisation ouvre des possibilités inédites, mais suscite aussi des menaces pour l'être humain et l'ensemble de l'écosystème, provoquant ainsi un repli souverainiste dans un monde de plus en plus « déboussolé ». Quelle place, donc, pour un humanisme juridique au sein de la gouvernance mondiale ? Mireille Delmas-Marty confronte au récit de l'effondrement celui de la mondialité, communauté de destin unie et solidaire dans sa pluralité. Au croisement des droits nationaux et du droit international, elle revisite trois voies qu'elle avait explorées près de dix ans auparavant : résister à la déshumanisation, responsabiliser les acteurs globaux et anticiper les risques à venir. Ponctuée de nouveaux commentaires, et relue sous l'angle d'une « boussole des possibles », cette leçon de clôture prononcée en 2011 se révèle d'une actualité saisissante.

  • Du Moyen Âge à l'époque moderne, du moins jusqu'à Érasme, la tradition latine repose sur le principe des universels. Au temps de la mondialisation et de la globalisation, ce legs nous invite, plus que jamais, à renouer avec des valeurs fondamentales qui puissent être reconnues par tous et partout - l'universel - et partagées - l'essentiel. Dans cet ouvrage issu de sa leçon de clôture, Carlo Ossola déroule le fil de ses vingt ans d'enseignement au Collège de France. Mais plus encore, il suggère quelques points à partir desquels notre condition humaine d'abalietas (« abaliété »), constitutive de chacun de nous, peut nous montrer la voie à suivre en lui donnant un sens qui soit véritablement orienté vers autrui.

  • Les sens, mais aussi le mouvement, le système vestibulaire ou encore la mémoire spatiale, recouvrent des fonctions à la fois perceptives et cognitives, qui sollicitent et révèlent toute la complexité du cerveau. Ils jouent un rôle essentiel dans la construction de soi et dans l'interaction avec autrui et le monde. Fruits d'un dialogue interdisciplinaire cher à Alain Berthoz, ces découvertes ont renouvelé notre conception de la perception et de l'action, comme du cerveau et des neurosciences. Dans sa leçon de clôture, le neurophysiologiste revient sur les projets qui ont nourri ses réflexions et lui ont permis, grâce à des dispositifs technologiques inédits, de mettre au jour l'incidence de la perception non seulement sur le développement de certaines maladies, mais aussi sur des problématiques sociétales et culturelles. Ces travaux trouvent aujourd'hui des applications en psychiatrie de l'enfant, et inspirent la robotique, les mondes virtuels et la pédagogie.

  • Si l'histoire de la microbiologie a prouvé que l'existence de « bulles » sans microbes était possible, à quoi ressemblerait un monde sans microbes ? Entre représentations utopiques et faits scientifiques, Philippe Sansonetti retrace l'épopée des microbes, de leur découverte en 1674 jusqu'à nos jours, et invite à réfléchir sur le regard que nous portons sur ces êtres vivants apparus il y a 3 milliards et demi d'années. Paraphrasant l'Évangile selon saint Matthieu - tu aimeras tes microbes comme toi-même -, il nous alerte sur les dangers de l'appauvrissement en cours de la diversité microbienne. S'il faut maîtriser les microbes pathogènes, il faut également préserver les microbes indispensables à l'équilibre du vivant et de la planète. Cette perspective nécessite des changements drastiques dans nos approches médicales, vétérinaires et environnementales.

  • Ce que l´État social nous donne à voir, c´est tout à la fois l´armature de solidarités qui en un siècle ont profondément transformé nos manières de vivre ensemble, et le jeu de forces puissantes qui ébranlent cet édifice institutionnel et menacent de le mettre à bas. Ce sont ces forces qu´il s´agira d´essayer de comprendre, ainsi que leur impact prévisible. Mais avant d´analyser les maux qui assaillent l´État social on commencera par prendre la mesure de sa grandeur historique et institutionnelle. Partant du témoignage de Franz Kafka, qui consacra sa vie professionnelle à la mise en oeuvre de la loi sur les accidents du travail en Autriche-Hongrie, Alain Supiot nous propose un diagnostic de l´État social en Europe et nous aide ainsi à réfléchir aux solutions qui pourraient permettre de le réformer.

  • Le droit est le produit d'une société en même temps qu'il aspire à lui donner des règles qui résistent au temps ; il est à la fois dans l'histoire et en dehors d'elle. Cela vaut particulièrement pour Rome, où le droit a évolué, en grande partie, sous la forme d'un dialogue rationnel et argumenté, établi par les juristes dans un présent dilaté créé par l'écriture. Historiciser le droit signifie alors assumer le point de vue des Anciens eux-mêmes et relier les écrits des juristes aux champs discursifs proches dont ils nourrissaient leur pensée - rhétorique, philosophie, histoire, poésie. Cette leçon inaugurale nous convie ainsi à découvrir la pensée juridique romaine au fil des textes antiques et modernes, du Digeste de Justinien au Songe du Vergier en passant par les Métamorphoses d'Ovide, pour mieux saisir la beauté sévère de ce droit devenu ensuite commun à une grande partie de l'Europe.

  • Le problème de notre temps n'est pas de choisir entre globalisation et repliement identitaire : on ne peut ignorer ni la diversité des pays, ni leur interdépendance croissante face aux périls écologiques et sociaux qui les affectent tous. La langue française permet de dépasser ce faux dilemme avec la distinction qu'elle autorise entre globalisation et mondialisation. Globaliser, c'est oeuvrer au règne du Marché, de la croissance illimitée, de la flexibilisation du travail et de l'hégémonisme culturel. Mondialiser consiste à établir un ordre mondial respectueux de notre écoumène, du travail humain et de la diversité des peuples et des cultures. Le présent ouvrage explore cette perspective à la lumière de l'oeuvre visionnaire de Simone Weil. Il revisite ses réflexions sur l'enracinement, la liberté et l'oppression, pour penser tour à tour notre « milieu vital » (dont la destruction s'accélère aujourd'hui), le concert des civilisations, les conditions d'un travail non servile, ainsi que les bons et mauvais usages du droit.

  • Les migrations internationales, au-delà des épisodes spectaculaires qui polarisent l'attention et soulèvent les passions, sont une composante ordinaire de la dynamique des sociétés, mais continuent de faire l'objet de visions très contradictoires. Si l'analyse démographique permet de cerner l'ampleur des migrations, il faut mobiliser d'autres disciplines pour saisir toutes leurs dimensions - géopolitique, historique, anthropologique, économique, mais aussi juridique et éthique. Car les migrations, liées à l'origine aux besoins des économies nationales, sont de plus en plus alimentées par la logique des droits universels. Une mutation à la fois décisive et fragile.

  • Faits et valeurs

    Abbott Andrew

    Depuis que la sociologie s'est édifiée en discipline, la question de l'articulation entre pensée empirique et pensée normative - entre faits et valeurs - y occupe une place à la fois centrale et problématique. La multiplicité et la diversité des « ontologies » semblent en effet n'avoir offert aucune perspective totalement satisfaisante, laissant cette question en suspens. D'Émile Durkheim à Max Weber, Andrew Abbott revisite les théories classiques qui se sont construites en réaction au dualisme kantien des trois Critiques, pour poser les jalons de sa propre théorie du processus social. Il tente ainsi de dépasser l'opposition stricte entre le monde des faits et celui des possibilités et des valeurs : entre l'historicisme (Karl Marx) et les thèses du droit naturel et de l'économie scientifique (Alfred Marshall). Au fil d'une réflexion ponctuée d'exemples concrets et de métaphores éclairantes, les fondements d'un nouveau « processualisme » se dessinent peu à peu. Cette approche du monde social prône l'instauration d'un dialogue dynamique entre faits et valeurs - entre passé et futur - pour saisir le flux des processus historiques qui interagissent en permanence au sein d'un présent « épais ».

  • Au cours des dix dernières années, une nouvelle approche de l'étude du développement économique et de la pauvreté a émergé : l'approche expérimentale. Les politiques de lutte contre la pauvreté sont testées lors d'expériences pilotes menées avec la rigueur des essais cliniques. Idées nouvelles et solutions anciennes sont évaluées sur le terrain, ce qui permet d'identifier les politiques efficaces et celles qui ne le sont pas. Ce faisant, nous améliorons notre compréhension des processus fondamentaux qui sont à l'origine de la persistance de la pauvreté. Avec la méthode expérimentale, la science et la lutte contre la pauvreté se renforcent mutuellement.

  • La religion romaine ne connaissant ni Révélation ni Livre sacré, l'obligation rituelle constituait le seul élément auquel le pratiquant pouvait s'accrocher. Cet ouvrage, leçon de clôture du professeur John Scheid au Collège de France, retrace l'appréciation difficile de cette particularité religieuse encore partagée par de nombreuses religions du monde actuel, et que les modernes ont mis longtemps à reconnaître. En différenciant religion de l'individu, au sens romantique, et religions polythéistes et ritualistes ignorant le concept moderne de personne, cette réflexion invite plus largement le lecteur à repenser les notions d'individu et de citoyen dans la société romaine.

  • Qu'en fut-il de l'architecture et de l'urbanisme sous l'Occupation ? Si les travaux sur la France de Vichy foisonnent, le champ architectural et urbain est longtemps resté ignoré. Les politiques conduites en la matière ne sauraient se mesurer à la quantité d'édifices réalisés, mais plutôt à l'ampleur des réorganisations administratives - telle la création de l'Ordre des architectes en décembre 1940 - ou à l'abondante production de textes et de plans. Les architectes furent-ils majoritairement collaborateurs et profiteurs de guerre, dans des contextes allant de la spoliation des biens des Juifs à la pressante reconstruction des villes détruites ? Quel rôle jouèrent des architectes comme Le Corbusier ou Auguste Perret ? Quelle place les langages architecturaux ont-ils réservé au moderne et à la tradition ? Quel enseignement dispensait-on dans les écoles ? Sans prétendre en dévoiler toutes les continuités et les ruptures, l'ouvrage pose de front la question des politiques architecturales et urbaines mises en oeuvre sous le régime de Vichy, de leurs origines et de leur héritage.

  • Quelle relation la littérature du Moyen Âge entretient-elle avec le temps et la mémoire ? Quelle est la place de la religion et de la spiritualité dans cette littérature ? Peut-on concevoir la poésie comme un récit ? Michel Zink, dans sa leçon de clôture au Collège de France, jette un regard rétrospectif sur ses vingt-deux années d'enseignement. Les grands thèmes ayant servi de fil conducteur à ses cours y sont analysés, et en tout premier lieu le temps : le regard que porte la littérature médiévale sur son propre passé, l'imbrication du temps subjectif et du temps de l'histoire, la réception moderne de ces textes anciens. Des questions de poétique ensuite : poésie et récit, anonymat et sujet poétique, poésie et nature. Enfin, la constante imprégnation religieuse des lettres médiévales, qui brouille la notion même d'une littérature profane.

  • L´art meurt du commentaire sur l´art. Le commentaire envahit tout - souvent, hélas, au détriment de l´oeuvre. Censée se suffire à elle-même, elle ne s´apprécie plus qu´assortie d´un discours. Pire : d´accessoire, le commentaire est devenu central - comme

  • Leçon inaugurale prononcée le jeudi 2 décembre 2010 Chaire de création artistique 2010-2011 Je n´ai foi que dans l´art et, sans lui, je suis perdu. Souvent, j´enferme des tableaux dans l´obscurité d´un container, durant de longues années. Que font les tableaux ainsi enfermés pendant tout ce temps, jusqu´au moment où ils se rappellent à mon souvenir en me faisant signe ? Rien ? Certainement pas, puisqu´ils ont su rassembler des forces pour attirer l´attention sur eux. Après avoir libéré la toile de l´obscurité, je la repeins et une transition s´opère vers un autre état. L´autodestruction a toujours été le but le plus intime, le plus sublime de l´art, dont la vanité devient alors perceptible. Quelle que soit la force de l´attaque, et quand bien même il sera parvenu à ses limites, l´art survivra à ses ruines.

  • L'histoire de l'architecture ne cesse de conjuguer deux regards : celui, panoramique, portant sur les ensembles urbains, révélant les politiques sociales ou techniques, et celui sur les édifices et leurs intérieurs, vus en gros plan, qui reflète les idéaux et l'engagement de leurs auteurs et de leurs habitants. Faisant dialoguer théoriciens, philosophes et écrivains avec les architectes du xxe siècle (Mies van der Rohe, Wright ou Le Corbusier), Jean-Louis Cohen suggère une approche renouvelée, ancrée dans l'histoire culturelle et dans l'humain, de l'architecture comme questionnement et comme pratique.

  • Leçon inaugurale prononcée le jeudi 11 mars 2010 Chaire de création artistique 2009-2010 Nous avons assisté depuis une quarantaine d´années à de singulières métamorphoses théâtrales : elles ont bousculé et renversé hardiment les traditions de l´art dramatique. Comment s´étonner qu´au milieu de tant de modèles divergents, le public parfois s´égare ? Que voit-il ? Est-ce encore du théâtre ? Il arrive qu´un spectacle fasse événement en divisant le public et la critique. Un camp attaque le réalisateur au nom de l´art assassiné, l´autre l´acclame au nom de l´art régénéré. Zola a donné, il y a plus d´un siècle, un conseil aux artistes : « Chaque fois qu´on voudra vous enfermer dans un code en déclarant : ceci est du théâtre, ceci n´est pas du théâtre, répondez carrément : "Le théâtre n´existe pas. Il y a des théâtres et je cherche le mien." »

  • Les réseaux d'allégeance sont une source d'irresponsabilité en matière sociale, environnementale et financière. Pour remédier à cette irresponsabilité, on recourt de plus en plus fréquemment à l'idée de « responsabilité solidaire », afin d'obliger ceux qui ont le pouvoir économique à répondre des conséquences de leurs décisions. L'ouvrage examine cette dynamique de la solidarité en droit de la responsabilité, en tenant compte de ses derniers développements comme la résolution du Parlement européen appelant à l'adoption de mécanismes de « responsabilité solidaire » dans les chaînes de sous-traitance et la loi du 27 mars 2017 « relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d'ordre ».

  • Prenant son véritable essor au xixe siècle avec la découverte de milliers de papyrus en Égypte, la papyrologie consiste à étudier les textes grecs et latins écrits sur un support transportable (papyrus, tessons de poterie, tablettes de bois ou parchemin). Alors que les inscriptions et les sources littéraires peuvent présenter une image normative, idéalisée ou parfois déformée des individus, les papyrus - aussi fragmentaires soient-ils - nous font entrer dans leur quotidien, rendant possible une archéologie de leurs pratiques culturelles. Tenter de déchiffrer « ces lambeaux, gardiens de la mémoire des hommes », pour paraphraser Léonard de Vinci, tel est le défi du papyrologue, qui ne cesse ainsi de renouveler notre connaissance du passé.

  • Les représentations numériques 3D ont révolutionné notre compréhension du monde. Elles sont devenues indispensables pour simuler des opérations chirurgicales, créer de nouveaux modes d'expression artistique ou explorer les ressources naturelles. La géométrie algorithmique apparaît à l'intersection de la géométrie et de l'informatique. Comment échantillonner, représenter et traiter des formes géométriques complexes ? Comment offrir des garanties théoriques sur la qualité des approximations et la complexité des algorithmes ? Comment assurer la fiabilité et l'efficacité des programmes informatiques ? Ces questions se posent en dimensions 2 et 3, mais aussi en plus grandes dimensions, pour analyser par exemple les grandes masses de données essentielles à la science moderne.

empty