Littérature générale

  • Ces lettres ne feront pas de vous un poète talentueux, là n'est d'ailleurs pas la question. Mais le lecteur se surprendra peut-être à découvrir en Rilke l'un de ses semblables. L'écrivain de génie s'y révèle de fait d'une déconcertante accessibilité. Face aux doutes d'un jeune poète, Rilke conseille et rassure son correspondant, avec patience et humilité.

    Et si la poésie dépendait moins du travail sur le texte que d'un travail sur soi ? À défaut de révéler les ressorts de la création littéraire, c'est une véritable éthique que le poète tâche d'exposer.

    La traduction de l'écrivain Gustave Roud, longtemps introuvable, révèle brillamment la puissance poétique intacte de ces lettres. Demeure un texte culte, universel : un guide pour tous ceux éprouvant cette « noble inquiétude de vivre ».

    Né à Prague en 1875, Rainer Maria Rilke est sans doute le poète de langue allemande le plus important de la première moitié du XXe siècle. Au fil d'une vie ponctuée de nombreux voyages, il liera des amitiés avec quelques-uns des créateurs les plus novateurs de son époque : Auguste Rodin, dont il fut le secrétaire, Boris Pasternak, Marina Tsvetaïeva, Tolstoï, Lou Andreas-Salomé. Rilke succombera, en 1926, à une leucémie.

  • La prostituée Nouv.

    C'est en prison, au cours de l'été 1923, que Hayama Yoshiki rédige La Prostituée. Trois hommes forcent le narrateur à leur céder son argent. En échange, ils le conduisent jusqu'à une femme agonisante, qu'ils semblent détenir contre sa volonté : « un cadavre qui respire » dont ils lui offrent de faire ce qu'il voudra...Le dialogue qui s'engage pose des questions qui restent aussi urgentes que dérangeantes : consentement, conscience de l'exploitation, utilité de la vie misérable... Est-on toujours l'exploité de quelqu'un ? Est-on toujours l'exploiteur de quelqu'un ? Et la plus terrible : « Mais sauver les gens, est-ce que c'est faisable ? »Véritable bombe, ce texte reste le contemporain manifeste de notre époque précaire, marquée par les flambées de colère et les horizons de crise.

    Né en 1894 à Fukuoka, Hayama Yoshiki renonce aux études à l'âge de dix-huit ans. Il vit alors de divers emplois dont il tirera ses récits. À partir de 1921, il milite pour le mouvement syndical, ce qui lui vaudra plusieurs séjours en prison. Il y rédigera ses premiers textes. En 1926, il rejoint la revue Bungeisensen (« Le Front des arts littéraires »). En 1934, il quitte Tokyo pour se lancer dans l'agriculture. Il part comme colon en Mandchourie en 1944 et meurt au cours de son retour en 1945.

  • Dès 1925, Zweig pressent l'un des grands bouleversements sociaux de notre siècle : l'uniformisation du monde. Si le concept de mondialisation reste alors toujours à inventer, il examine avec perplexité des sociétés qui gomment progressivement toutes leur aspérités. Avant même l'invention des smartphones, il nous décrit l'avènement de l'instantanéité. Ce culte de l'éphémère joue finalement un rôle central dans l'uniformisation ici dénoncée.

    Dans ce texte saisissant d'actualité, Zweig pose un regard sensible sur une époque foncièrement hostile envers les originaux. Un essai à lire comme le témoignage lucide d'un homme définitivement en rupture avec l'esprit de son temps. Dernier recours pour les individualités récalcitrantes : fuir en elles-mêmes, pour oublier l'oppression du collectif.

    Stefan Zweig (1881-1942), de nationalité autrichienne, est l'un des auteurs de langue allemande majeurs du XXe siècle. Romancier, essayiste et dramaturge, il est l'auteur de plusieurs classiques, comme Amok ou La Confusion des sentiments. S'il rencontre le succès de son vivant, son existence bascule à l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Exilé au Brésil et désespéré par la guerre, il se suicide en 1942.

  • Dans l'Italie des années 1950, l'homme d'affaires Gino Rovelli est prêt à toutes les concessions pour devenir directeur de la société Bìler. Travailleur robuste, froid et acharné, il voit pourtant ses rêves de gloire s'évanouir du jour au lendemain. Une mystérieuse maladie va brutalement rebattre les cartes de son existence. Le verdict du miroir de sa salle de bain est implacable : en l'espace d'une nuit le fringant trentenaire a vieilli d'une vingtaine d'années.Parfaite description de l'inquiétude suscitée par l'apparition d'une maladie inconnue, ce texte de Libero Bigiaretti demeure d'une stupéfiante actualité. En montrant avec quelle rapidité la maladie balaye les ambitions de Rovelli, il nous offre une critique du matérialisme contemporain qui résonne toujours avec force aujourd'hui.

    Libero Bigiaretti est né en 1905 à Matelica, dans la région des Marches en Italie. Diplômé d'un lycée artistique. Il occupe par la suite le poste de directeur de presse de la société Olivetti. Il devient un écrivain particulièrement prolifique à partir des années 1930. Il publie notamment des recueils de poésie, avant de se tourner, avec succès, vers la prose. Dans ses romans et ses nouvelles il développe un style caractéristique, d'une grande finesse psychologique. Il meurt à Rome en 1993.

  • Le bateau-usine Nouv.

    Le Bateau-usine nous plonge en pleine mer d'Okhotsk, zone de conflit entre la Russie et le Japon. Nous sommes à bord d'un bateau de pêche, où le crabe, produit de luxe, est conditionné en boîtes de conserve. Marins et ouvriers travaillent dans des conditions misérables. Un sentiment de révolte gronde...
    Ce récit bouleversant, inspiré de faits réels, provoque un puissant sentiment d'empathie avec ces hommes et leurs aspirations. L'oralité, le style incisif et le "regard caméra" adopté par le narrateur font de cette identification un appel à la révolte en soi.

    Phénomène de société au Japon, livre culte en France et traduit dans le monde entier, Le Bateau-usine reste une référence pour tous les révoltés et contestataires. Un phare donc, pour naviguer sur les eaux de notre présent tempétueux.

    Kobayashi Takiji est né en 1903. Devant le succès de ses premiers livres, auprès des intellectuels comme des ouvriers et des paysans, il est mis sous surveillance par l'appareil de sécurité de l'État. La publication, en 1929, du Bateau-usine le consacre comme l'un des plus grands romanciers de la classe ouvrière japonaise. Mais, dans un contexte de répression, l'ouvrage est censuré dès sa sortie. Il est soumis à interrogatoire par la police secrète et meurt sous la torture le 20 février 1933.

  • En 1935, José Ortega y Gasset prononce un discours au Congrès international des bibliothécaires.Depuis la naissance de l'imprimerie, l'accès aux livres s'est démocratisé. Mais cette profusion est paradoxale : « la culture, qui avait libéré l'homme de sa forêt primitive, le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non moins confuse et étouffante. » Dans ce contexte, le bibliothécaire ne peut plus être qu'un diffuseur de livres. Il doit trier l'information, être un filtre entre l'homme et l'écrit.Ce discours vertigineux, limpide et bouillonnant, déploie l'érudition d'Ortega y Gasset. Ses intuitions les plus aiguisées portent jusqu'à la racine de notre époque et, de la place du livre au rôle du savoir, nous invitent à une profonde remise en question.

    Philosophe espagnol, José Ortega y Gasset (1883-1955) a été professeur à l'université de Madrid, avant de parcourir l'Europe, l'Amérique du Sud et les États-Unis. Il est le fondateur en 1923 de la Revue de l'Occident. Au rayonnement considérable, sa métaphysique est à l'origine d'un renouveau de la philosophie espagnole, faisant de la métaphore un outil de la pensée. Il est l'auteur du Thème de notre temps (1923), de L'Espagne invertébrée (1921) mais surtout de La Révolte des masses (1930).

  • Grégoire Orlov souffre, boit, et rosse. Son mariage s'est usé en même temps que ses muscles. Martha Orlov, à côté du vide et de l'ennui de leur misérable existence, encaisse les coups du destin avec ceux de son mari.

    L'air empuanti de leur immeuble couve le choléra. L'épidémie réveille bientôt chez Grégoire un instinct d'héroïsme qui va le pousser à soigner les malades. Cette vocation soudaine guérit un temps les déchirements du couple... jusqu'à ce que ressurgisse la nature taciturne du mari. Incapable de satisfaire sa soif d'absolu, Grégoire Orlov s'en remettra à sa soif de vodka.

    Maxime Gorki offre avec Les Époux Orlov un récit emblématique, proche du naturalisme. Sous sa plume, le drame de ces travailleurs russes finit par revêtir la puissance d'une tragédie antique.

    Né en 1868 à Moscou dans une famille modeste, Maxime Gorki effectue divers métiers et apprend à écrire en autodidacte. D'abord journaliste, il connaît la popularité avec ses récits décrivant le quotidien des classes populaires russes. Il est notamment l'auteur des Bas-fonds, paru en 1902. Il se rallie au marxisme et s'exile face à la répression du régime tsariste. Il s'engage dans la révolution de 1917, mais s'exile à nouveau. Il revient définitivement en URSS en 1932 et meurt à Moscou en 1936.

  • Qu'est-ce que le cante jondo ? García Lorca, infatigable passeur de l'Andalousie profonde, tâche d'y répondre dans une conférence mémorable. La siguiriya gitane constitue le modèle fondamental du cante jondo, qui désigne les plus ancestrales chansons du répertoire andalou.

    La force lumineuse du propos de García Lorca tient dans sa capacité à ne pas voir dans le cante jondo une curiosité folklorique mais bien une authentique manifestation de la plus pure poésie : une poésie anonyme et populaire, forgée au fil des siècles. L'Andalousie se révèle un véritable magma lyrique, où les vers des poètes espagnols bouillonnent dans le même creuset que les poètes persans et arabes.

    García Lorca réussit ainsi le tour de force de proposer une véritable leçon d'histoire, de musique, et de poésie.

    Né en Andalousie en 1899, Federico García Lorca est sans conteste le plus grand poète espagnol contemporain. Il étudie le Droit et les Lettres à l'université de Grenade. Installé à Madrid, il côtoie Dalí, Buñuel... Il ne devient célèbre qu'en 1927, avec la publication des Complaintes gitanes. Il rejoint Grenade au début de la guerre civile. Bien qu'exempt de toute action politique, il est fusillé, probablement à cause de ses critiques envers les gardes civils de Franco.

  • En 1906, une épidémie de fièvre typhoïde se déclare dans une famille de l'État de New York . Chargé d'en découvrir la source, George A. Soper enquête. En examinant les antécédents de Mary Mallon, la nouvelle cuisinière, il découvre que sept des huit familles pour lesquelles elle a travaillé ont été frappées par la maladie.

    La voici désormais identifiée comme la première porteuse saine de la fièvre typhoïde. Elle se voit confinée pour trois années sur l'île North Brother. Finalement, en 1910, Mary Mallon est libre à condition de changer de métier. Elle reprend néanmoins du service sous divers pseudonymes. Démasquée, la voici de nouveau en quarantaine à compter de 1915, où elle restera confinée jusqu'à la fin de ses jours, en 1938.

    George A. Soper (1870-1948) était un éminent ingénieur et épidémiologiste américain, docteur de l'université Columbia. Il s'est notamment illustré en 1938, en identifiant Mary Wallon comme le premier humain porteur sain de la fièvre typhoïde. Il est l'auteur de Leçons d'une pandémie paru chez Allia.

  • Journal d'un morphinomane Nouv.

    Ce document rédigé par un médecin français installé en Cochinchine fut d'abord publié en 1896 dans les Archives d'anthropologie criminelle, de médecine légale et de psychologie normale et pathologique. Il débute le 2 octobre 1880 par ces lignes : "Je m'habitue vraiment à cette morphine et n'ai pour elle que des actions de grâce", pour s'achever le 22 mars 1894, à la veille de la mort de son auteur : "Mieux. Crachats gris, purulents, avec quelque teinte rouillée, encore gêne respiratoire. J'ai pu sortir cependant par un beau temps printanier qui depuis plusieurs jours fait ma tentation." Entre ces deux dates la description minutieuse et glaçante de la dépendance à la morphine et des vaines tentatives pour y échapper.

    /> Suivi d'une postface de Philippe Artières.

  • À en croire le nombre de poètes contemporains, il serait tentant de penser que nous vivons un âge d'or de la poésie. Évidemment, il n'en est rien. Dona Gioia pose ici un regard acerbe sur la moindre exigence esthétique des poètes d'aujourd'hui. Cette crise de la poésie est symptomatique d'une époque obnubilée par le paraître, au détriment des charmes de l'anonymat. L'ambition d'être publié n'est-elle pas finalement le plus grand obstacle à la libre création poétique ? Quoi de moins poétique que la course à la notoriété ?

    Sans pour autant sacraliser les icônes du passé, Dana Gioia constate surtout l'absence de projet esthétique profond et novateur chez les poètes d'aujourd'hui. Publié dans les années 1990, cet essai n'a rien perdu ni de son actualité, ni de sa force provocatrice.

    Dana Gioia est un écrivain et poète américain, né en 1950. Après avoir étudié à la Stanford Business School, il travaille dans l'agroalimentaire, et occupera le poste de vice-président de la General food corporation. Lorsqu'il publie Can Poetry Matter ?dans le journal The Atlantic en 1991, il gagne une renommée mondiale. En 1992, il quitte le monde des affaires pour se consacrer exclusivement à l'écriture, en tant que poète et critique littéraire.

  • Texte d'une conférence prononcée en 1930, Jeu et théorie du duende "donne une leçon simple sur l'esprit caché de la douloureuse Espagne." Mot espagnol sans équivalent français, le "duende" dérive, au sens étymologique du terme, de l'expression : "dueño de la casa" (maître de la maison). Le duende serait un esprit qui, d'après la tradition populaire, viendrait déranger l'intimité des foyers. Son second sens est enraciné dans la région andalouse. Le duende désignerait alors "un charme mystérieux et indicible", rencontré dans les moments de grâce du flamenco, apparentés à des scènes d'envoûtement. Ces significations se rejoignent dans l'évocation d'une présence magique ou surnaturelle. Le duende provient du sang de l'artiste. "C'est dans les ultimes demeures du sang qu'il faut le réveiller", écrit Lorca. Le duende serait une sorte de vampirisation qui injecterait un sang neuf à l'âme. De ce fait, il flirte avec la mort. En tant que forme en mouvement, García Lorca énonce que "le duende est pouvoir et non oeuvre, combat et non pensée". Là où le duende s'incarne, les notions d'intérieur et d'extérieur n'ont plus lieu d'être. Si le duende est universel et concerne tous les arts, c'est dans la musique, la danse et la poésie orale qu'il se déploie pleinement, puisque ces arts nécessitent un interprète. Or, le duende n'existe pas sans un corps à habiter. Ce minuscule décalage du regard qui donne à voir l'intervalle entre les choses, bouleverse le mode de pensée cartésien.Edition bilingue.

  • L'Éloge de l'oisiveté est une pépite dénichée dans l'oeuvre immense et protéiforme de Bertrand Russell. Dans la grande tradition des essayistes anglais (Swift, Stevenson), il manie le paradoxe pour s'attaquer aux fondements mêmes de la civilisation moderne. Derrière l'humour et l'apparente légèreté du propos se cache une réflexion de nature à la fois philosophique et politique qui s'exprime avec une ironie mordante : "Il existe deux sortes de travail : le premier consiste à déplacer une certaine dose de matière à la surface de la terre ; le second à dire à quelqu'un d'autre de le faire."

  • "Je préférerais ne pas" : telle est la réponse, invariable et d'une douceur irrévocable qu'oppose Bartleby, modeste commis aux écritures dans un cabinet de Wall Street, à toute demande qui lui est faite. Cette résistance absolue, incompréhensible pour les autres, le conduira peu à peu à l'isolement le plus total. Bartleby, s'il n'a pas l'ampleur de ses grands romans, compte pourtant parmi les écrits les plus importants d'Herman Melville. Ce texte bref, mais aux significations inépuisables, a exercé une fascination durable sur des écrivains et philosophes comme Maurice Blanchot, Georges Bataille, Michel Foucault ou Gilles Deleuze.

  • Voici quelques mois, Jean François Billeter a perdu Wen, son épouse. Face à ce drame, l'auteur a décidé de faire oeuvre utile, de partager les sentiments qui l'ont traversé et les observations qu'il a pu faire dans cette période agitée. Dans ce récit entre confession et journal de bord, il décrit les "opérations salvatrices" qui se produisent en lui au fil du temps. Mais ces observations ne touchent ni la seule personne de l'auteur, ni celle de son épouse en particulier, mais quiconque se trouve confronté à une telle situation. De tels bouleversements sont riches en enseignements : ils nous apprennent "de quoi nous sommes faits". À la précision de l'observation s'ajoute la clarté du style, dans cet ouvrage qui répond à la nécessité de partager une expérience intime à caractère universel.

    Reconnu comme un éminent sinologue, Jean François Billeter a su toucher un vaste public sans rien abandonner de sa rigueur et de son exigence intellectuelle. Les éditions Allia ont publié Chine trois fois muette, Leçons sur Tchouang-tseu, Études sur Tchouang-tseu, Contre François Jullien, Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie, Essai sur l'art chinois de l'écriture et ses fondements, Un paradigme, Lichtenberg et Trois essais sur la traduction, enfin Esquisses.

  • Dans un XIXesiècle encore à écrire, un jeune écrivain du nom de Victor Hugo s'insurge de la destruction de l'ancienne France et de ses monuments. Texte de jeunesse qui témoigne de l'acuité précoce de son auteur, Guerre aux démolisseursnous met face à un homme engagé dans les débats de son temps, et dont le diagnostic sévère laisse le lecteur toujours aussi dubitatif. Quelle place pour la protection du passé dans une époque obsédée par le progrès industriel ?
    Victor Hugo met ici toute sa verve pour répondre à cette question et se fait le défenseur de ce qui constitue rien de moins que l'âme et l'histoire d'un pays : ses monuments. Le texte d'Hugo fascine en ce qu'il pose les jalons d'un débat ancien de presque deux siècles, qui reste aujourd'hui encore plus que jamais d'actualité.

    Faut-il le rappeler ? Victor Hugo (1802-1885) est le fameux auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables...

  • Dans Le Silence des mots, le temps est comme suspendu. Dans cet arrêt devant le gouffre, le ressac de la mémoire se déploie autour d'êtres esseulés, des « déportés de l'intérieur ». Des échos du réel nous parviennent, un ballet d'ombres malmenées par les rues.Il y a aussi un désir intact : la lumière, une femme, l'odeur de la pluie. Ces moments ne sont suspendus que par les vers qui les retiennent, avant qu'un oubli effrayant et libérateur ne les avalent.Composés de strates de visions, d'inscriptions relevées, peut-être, au dos d'un livre ou sur un mur, ces poèmes sont autant de balises pour nous mener au-delà des « vérités avariées », des mensonges et des faux semblants.Cet exil ne cessera qu'au terme du livre, une fois passé derrière les mots. « On ne se sépare pas du rien. »

    Né en 1950, Gérard Berréby fonde les éditions Allia en 1982. En 1985, il établit l'édition des Documents relatifs à la fondation de l'Internationale situationniste puis publie les oeuvres de Leopardi, dont le Zibaldone. Il a publié trois recueils de poésies : Stations des profondeurs (2010), Joker & Mat (2016) et La Banlieue du monde (2019). Fin 2014, a paru Rien n'est fini, tout commence, volume d'entretiens avec Raoul Vaneigem. Gérard Berréby a également une activité de plasticien.

  • À partir de 1881, Guy de Maupassant se rend à plusieurs reprises au Maghreb pour le journal Le Gaulois. Il fait le récit des paysages, des villes et du désert, des moeurs et des cultures qu'il découvre... Il est avant tout un observateur curieux et avide de transmettre.

    Ces articles alternent avec une veine plus engagée, sous la signature "Un colon". Le ton se fait incisif, accablant l'ignorance de l'administration française. Face aux conflits générés par la colonisation, Maupassant condamne la violence de l'État et défend une position qui respecterait les colonisés, croyant une entente possible... tout en ayant conscience des cruautés et des absurdités de l'entreprise française : "C'est nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il est vrai, mais qui sont chez eux."

    Guy de Maupassant (1850-1893) poursuit des études de droit, est mobilisé lors de la guerre de 1870 puis occupe des postes dans divers ministères avant de se consacrer à l'écriture. Sa vie est d'échanges avec les auteurs majeurs de son temps (Flaubert, Mallarmé, Huysmans...), de liaisons, de voyages qui l'aident à fuir ses troubles de santé et ses angoisses. Il est l'auteur, notamment, de Boule de Suif, Bel-ami, Le Horla. Il est interné à Passy en 1892 où il mourra des suites d'une syphilis.

  • Cet essai de Charles Péguy de 1913 nous plonge dans le passage à l'ère moderne. Mêlant à ce portrait pamphlétaire d'une société en mutation des souvenirs d'enfance, l'auteur pressent la crise, le règne absolu de l'argent et de la bourgeoisie. Les anciennes valeurs, honneur et travail, font désormais place à la valeur financière. De l'ouvrier au paysan jusqu'à l'enseignant, l'argent obsède, corrompt. Faire la classe n'est plus une mission mais une obligation professionnelle et lucrative. Et ce qui se passe dans la cour des petits est le reflet des changements survenus dans celle des grands. Car ces hommes qui cherchent à gagner plus en travaillant moins ne font que se précipiter vers un naufrage. Mais la mécanique est en marche, tout retour en arrière impossible.

    Né en 1873 et tué au cours de la bataille de la Marne en 1914, Charles Péguy fonde en 1900 les Cahiers de la Quinzaine. Il publie Notre jeunesse et Mystère de la charité de Jeanne d'Arc et L'Argent, son essai le plus connu, en 1913. Fervent défenseur des valeurs traditionnelles, c'est avec vivacité qu'il s'oppose à la réforme scolaire du début du XXe siècle et exprime un profond rejet du monde moderne.

  • En 1963, l'auteur se rend en Chine, d'abord par jeu puis pour suivre des études. Il ignore tout de ce que le pays vient de traverser. Et heureusement, dit-il. Sans cela, il n'aurait pas persévéré dans cette voie. Ses entrevues avec Wen, jeune femme médecin dont il s'éprend, doivent demeurer furtives. Entretenir une relation avec un étranger ne va pas sans danger. Une seule possibilité s'offre à eux : le mariage. Or, pour cela, Wen doit obtenir l'autorisation de la direction de son hôpital, soit du responsable du Parti. Au-delà des obstacles auxquels se heurtent les deux amants, ce récit saisissant et authentique est aussi un roman d'apprentissage. L'auteur devine peu à peu une réalité sociale et politique censée rester cachée, tandis que sa compagne découvre le passé de sa propre famille.

    Reconnu comme un éminent sinologue, Jean François Billeter a su toucher un vaste public sans rien abandonner de sa rigueur et de son exigence intellectuelle. Les éditions Allia ont publié Chine trois fois muette, Leçons sur Tchouang-tseu, Études sur Tchouang-tseu, Contre François Jullien, Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie, Essai sur l'art chinois de l'écriture et ses fondements, Un paradigme, Lichtenberg et Trois essais sur la traduction, enfin Esquisses.

  • La narratrice est atteinte d'une maladie auto-immune, autrement appelée maladie de compagnie, "compagne fidèle", dira-t-elle ironiquement, qui la diminue. Le corps s'attaque lui-même en tentant de se défendre, les virus s'engouffrent dans la brèche d'une immunité réduite. Hors de moi dit la rage de la malade qui refuse de se soumettre à cette condition. La narratrice analyse avec lucidité la souffrance, dissèque la maladie, ses effets sur l'humeur, la résistance qu'elle tente de lui opposer. Elle restitue l'impuissance de la pensée face à l'obsession de la maladie. Loin de sombrer dans la résignation et la tristesse, ce récit est porté par l'énergie de la colère qui redonne toute sa vigueur au sujet exsangue. Jusqu'à ce qu'apparaisse, inattendu et renaissant, le désir.

    Claire Marin est née en 1974 et enseigne la littérature et la philosophie. Elle vit à Paris.

  • Les Notes sur la mélodie des choses datent de 1898. A la lumière de ce que sera l'oeuvre de Rilke, c'est sa poésie même qui, ici, se cherche. Le livre, d'une grande beauté, annonce magistralement son art poétique. L'ouvrage traite de cette atmosphère qui pousse les êtres à sor tir de leur individualité, pour se rejoindre en un choeur mélodieux, summum de l'accomplissement en art. Un autel sur lequel brûle une flamme sacrée figure, pour l'auteur, cet accomplissement.Rainer Maria Rilke a 23 ans lorsqu'il écrit ses Notes. Il a rencontré Lou Andrea Salomé l'année précédente, à Munich, où il étudie la philosophie et l'histoire de l'art. On peut supposer qu'elle lui a longuement parlé de Nietzsche. On trouve dans ces Notes, l'influence implicite de la Naissance de la tragédie. La distinction premier-plan/arrière-fond, l'articulation entre solitude et communauté renvoient aux considérations nietzschéennes sur l'apollinien et le dionysiaque. Rilke, comme Nietzsche, appelle de ses voeux une réforme de la scène qui soit, du même coup, un bouleversement dans la culture et jusque dans la vie, et mette en rapport les opposés. Or l'art, jusqu'ici, n'a pas oeuvré en ce sens.La mélodie des choses ne quittera jamais Rainer Maria Rilke. L'extrême attention portée à la fois au tout proche et à l'immensité de l'ouvert sera, jusqu'à la fin, l'un des traits constants de sa poésie ; la solitude en sera l'élément vital. Ce sont ses poèmes qui dresseront vraiment le théâtre de la mélodie des choses.

  • Dans cet essai concis, brillant, et extrêmement polémique, Noam Chomsky, un des critiques les plus virulents du nouvel ordre mondial, montre comment, sous couvert de divers paravents (organisation mondiale du commerce, OTAN, etc.) le capitalisme, en particulier américain, est en train dimposer au monde une véritable tyrannie, qui empiète non seulement sur la souveraineté des Etats, mais aussi sur celle des individus eux-mêmes.

  • Entre 1962 et 1965, Yo Savy écrit dans la revue médicale Le Caducée, dans laquelle elle signe "La Lettre du mois".

    Au fil de ces 49 lettres, il sera question de voyages, de jardins, d'amour, de mode, de littérature ou encore de la prise du tabac. De cette correspondance imaginaire, elle est tour à tour l'auteur, la destinataire... ou aucun des deux ! Dotée d'un sens imparable du détail, elle brouille fiction et réalité, saisit des moments du présent (ou de siècles passés) qu'elle rapporte avec style et légèreté, les égrenant comme des cartes postales surannées et pleines de fantaisie, tel un enfant éparpillant les babioles excentriques découvertes dans une malle au trésor. Yo Savy transfigure ces instants quotidiens, réels ou fantasmés, comme elle les aurait peints : en fragments colorés.

    Yo Savy (1911-2003), née Yvonne Serre, est une peintre française. Elle est la fille du modèle Jeanne Chastagnier et de Marcel Duchamp. Ignorant l'identité de son père biologique, sa mère lui présente Marcel Duchamp en 1966.

    Si elle refusait de s'affilier publiquement à Marcel Duchamp, celui-ci signe un texte dans le catalogue de l'exposition qui lui est consacrée à la Bodley Gallery (New York, 1967). Une rétrospective de son oeuvre est organisée en 1983, à la Kunsthalle de Berne.

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