FeniXX réédition numérique (Manya)

  • Tous les personnages de ce roman sont des somnambules en marge de la vie. Ils errent insensibles à leur devenir et, lorsqu'ils se croisent, ils n'aperçoivent en fait que leur ombre portée. Ce premier roman, au ton parfaitement maîtrisé, révèle un écrivain pour qui aucun mot, même le plus anodin, n'est innocent.

  • Une femme prend la pause devant son miroir. Ses cheveux blancs démentent son attitude de jeune fille soucieuse de sa mise. Dans son appartement, « des chaises alignées semblent attendre un corps, une main qui vienne les déplacer pour créer ce désordre inhérent à la vie ». Afin d'échapper de temps à autre à « cet îlot qu'est la mémoire », elle erre dans la ville en quête d'on ne sait quelle fraternité. Une nuit alors que, une fois encore, l'insomnie dirige ses heures, elle aperçoit deux hommes apparemment ivres dans son jardin. La peur l'attire, tel un aimant, vers ces inconnus et, bientôt, commence un huis clos durant lequel elle subira tous les outrages. Clotilde Escalle a l'art et la manière, dès son premier roman, d'exposer les pires égarements avec douceur et sensualité.

  • Jérémie, le héros de ce roman, est-il un littéromane maniaque, un rien fou, ou est-il plongé malgré lui dans une histoire loufoque où l'absurde tient lieu de logique à toutes les situations ? L'auteur joue avec les mots, les personnages et la construction romanesque de son livre. Sans doute, tel Jérémie, dont on peut goûter quelques écrits dans Parole d'oiseau ! Benjamin Lambert appartient-il à l'espèce des délirants froids dont le projet littéraire autorise toutes les audaces. Tout est permis en littérature. Alors, pourquoi une fiction ne serait-elle pas une manipulation, un jeu avec l'histoire.

  • Dans le cadre du cycle romanesque des Chroniques légendaires de gens sans importance (huit volumes déjà parus), David Kupfermann est, en quelque sorte, le principal double littéraire de Daniel Zimmermann. Aujourd'hui, dans Oniriques, le double se venge et contraint l'auteur à devenir le scribe de ses rêves. En fait de rêves, il s'agit de cauchemars et de fantasmes. Du stylo au sexe, de l'encre au sang, il n'y a souvent qu'un pas que Zimmermann franchit avec allégresse en confondant ses compagnes successives et les héroïnes de ses romans. L'humour et la paillardise, la violence, et la politique, l'histoire et les légendes, l'imbroglio du monde éditorial, les métamorphoses des chats et les romans en cours d'écriture nourrissent ces séquences oniriques. Bien plus encore que la sexualité, le morcellement et la mort habitent ce livre dans lequel les doubles de l'auteur se démultiplient à l'infini.

  • Le thème du « temps et de l'immortalité » sert ici d'aiguillon, de source d'inspiration à neuf auteurs unis par leur amour du texte court. Il ne s'agit nullement d'un manifeste d'école ni de chapelle, mais plutôt de variations originales offertes au lecteur. En toute liberté, chaque écrivain a choisi la forme - réflexion ou nouvelle - qui convenait le mieux à son propos et à son humeur.

  • Refusé. Tel est le destin d'un homme ne convoitant que des hommes qui aiment les femmes. Cette chasse a priori vouée à l'échec, Rémi la pratique chaque jour. Des proies, il en attrape. Il en consomme à l'infini. Leur nombre est impuissant à assouvir sa faim. À Paris ou à Istanbul, inlassablement, Rémi attend « l'homme à venir ». Mais là ou ailleurs, cet homme ne fait que passer. Rémi saura-t-il l'arrêter ? Alors sa chasse prend valeur de quête. Henri, son père, le bâtisseur, détruit à petit feu par Virginie, la mère épicière ; Nicole, sa soeur morte dont il se sait le spectre, les paysans de la Creuse, les Turcs, les Kurdes, deviennent autant de corps sublimés par les mots pour, au-delà du sexe, rendre un sens à la vie.

  • Les années se suivent toutes plus mauvaises les unes que les autres. En pessimiste conséquent qui sait que le pire est à venir, Pierre Enckell a concocté, avec l'aide involontaire d'écrivains, une manière d'agenda de la consolation que tout amateur de catastrophes se devra bientôt de posséder. Au fil des citations, ce puzzle d'humour noir se lit comme un roman.

  • En 1725, Thomas Barton, Irlandais protestant, débarque à Bordeaux dans le quartier des Chartrons muni de lettres d'introduction auprès des négociants étrangers de la ville. Deux cent soixante-six ans plus tard, le descendant en ligne directe de Thomas, devenu en son temps le plus riche négociant en vin de la cité girondine, décide de coucher sur le papier la formidable saga de sa famille. Huit générations de Barton au service du vin ont accumulé un fonds d'archives inestimable dans lequel leur histoire s'inscrit en filigrane : Thomas, dit « French Tom » ; William, le fils unique ; Hugh, victime de la Terreur, qui, dit-on, s'évada de prison déguisé en femme avec, dans ses poches, la clé de la guillotine. C'est lui qui acheta, en 1821, le château Langoa et sera à l'origine des grands crus de St-Julien. Cette saga est aussi une chronique de la vie quotidienne à Bordeaux de 1725 à nos jours dans laquelle s'inscrivent la guerre de Sept ans, les colonies, la guerre d'indépendance en Amérique, la Terreur, les débuts de l'ère industrielle, les grands problèmes vinicoles.

  • « Elle se croyait mortelle, par manque d'imagination. » Cette première phrase des Morts se suivent et se ressemblent donne le ton de ce recueil de nouvelles qui révèle un écrivain dont l'humour noir à fleur de mots n'est pas la moindre des qualités. Quatorze nouvelles, presque autant d'univers, servies par une écriture classique et perfide à la fois, nous entraînent sur des territoires où la folie rode.

  • La rue du Sommeil Rare n'est mentionnée sur aucun plan d'aucune ville au monde. Elle apparaît aux solitaires à certaines heures de la nuit quand leur tête n'en peut plus de tenir debout entre des épaules étrangères. Pénétré ou pénétrant, tout corps est une impasse. La rue du Sommeil Rare n'est pas une aire de repos mais un passage entre la nuit et l'aube. Je l'ai tant fréquentée à Paris, Lille ou Grenoble que je connais à l'avance ses soeurs de Londres ou de Tokyo.

  • Une femme, dans l'été de son existence, s'immerge avec délices et humour dans ses souvenirs. Elle feuillette les corps comme si ceux-ci étaient de vieux agendas aux pages cornées par les ans. Jouant avec l'épiderme des mots, elle recherche la trace de ses désirs et, ce faisant, restitue une enveloppe charnelle aux partenaires qui la divertirent quelque temps. Roman teinté d'érotisme, « Les désenchanteurs » est une promenade dans les jeux de l'amour. Si le clin d'oeil ne paraissait pas trop appuyé, ce livre aurait fort bien pu être sous-titré « La mécanique des hommes ».

  • La mélancolie est-elle soluble dans la littérature ? Le commissaire Tardeau voudrait le croire, lui qui se terre volontiers dans sa bibliothèque, dressant autour de lui un rempart de livres. Mais, quelle que soit la force des mots, les souvenirs insinuent leur poison entre les pages. Des têtes coupées apparaissent au commissaire. Ce sont celles de comédiennes qui jouaient toutes le même rôle dans une pièce de Musset. Tardau revit son enquête dans les coulisses du théâtre, et sa traque du tueur fou. Le passé ressuscite et Tardeau subit de plus en plus la présence de son double, Boris, un collègue, ce mépriseur si habile à pervertir ceux qui l'entourent. L'auteur manipule les situations grâce à un style glacé où scintillent des perles d'humour noir.

  • Été 1949. Joseph Kessel est alors le monstre sacré par excellence. Grand reporter, romancier à succès, aventurier des nuits parisiennes, l'auteur du Chant des partisans n'en demeure pas moins un homme complexe, fragile même, sous ses apparences de colosse. Silvain Reiner, lui, n'est rien. Il a survécu, plutôt mal que bien à la guerre, et n'a qu'une seule raison de vivre : l'écriture. Entre ces deux écrivains naîtra une amitié que Silvain Reiner restitue dans un récit sans complaisance aucune pour l'ogre qui le dévora de générosité. Entre deux visites à Jef, Silvain Reiner errait en piéton sarcastique dans un Saint-Germain-des-Prés où poètes, peintres et prétendus artistes brûlaient dans les bistrots leurs seuls biens : du temps et des illusions à la pelle. Arthur Adamov, Maurice Druon, René Julliard, André Schwarzbart, Georges Arnaud, Albert Cossery, Jacques Audiberti et bien d'autres personnages du monde littéraire apparaissent dans ce texte méchant à souhait. Le rire est ici un passeport pour une époque où vivre ne signifiait pas encore consommer.

  • Autant continent que mythe, l'Afrique demeure, encore aujourd'hui, une terre d'aventures pour le voyageur en quête de lui-même et d'horizons à appréhender. Pour le narrateur, l'essentiel n'est pas d'arriver quelque part mais seulement d'y aller. Africa blues est un récit initiatique autant qu'un roman d'amour. Les mots nous emportent vers des paysages et des hommes. Il suffit de se laisser porter.

  • Un écrivain maghrébin, résident en France, se pend après avoir écrit une ultime lettre à sa future veuve. Comme il l'espérait secrètement, cette dernière a l'émotion plus que discrète. Sans même prendre la peine de le décrocher, elle fouille dans ses papiers, témoin de leur vie ratée. Le défunt, quant à lui, s'étonne, au chapitre suivant, de ne pas être encore au frais à la morgue. Dès les premières pages de La veuve et le pendu, Ahmed Zitouni s'amuse des situations, si morbides soient-elles. Pourtant, et le journal intime du pendu en témoigne, ce suicide ne fut pas un accident dû à une dépression passagère, mais la résultante d'une lente glissade dans la folie, l'ailleurs. Prisonnier d'une mémoire à la dérive où s'entrechoquent les horreurs de la guerre d'Algérie - qu'il vécut enfant - et du quotidien le plus ordinaire, cet écrivain n'avait plus que ses mots pour se raccrocher à la vie. Ils lui servirent, en définitive à tisser sa corde.

  • Le 11 décembre 1898, la veuve du colonel Henry - l'officier qui avait falsifié les bordereaux permettant d'accuser Dreyfus - se place sous la protection de Drumont, auteur de La France juive et directeur du quotidien antisémite La libre parole. Le journal lance alors une souscription, appelée Monument Henry. 25 000 souscripteurs répondent à l'appel, chacun y allant de son commentaire. Georges Bensoussan analyse ces textes, la presse antisémite, et les archives de la police recensant ces appels à l'exclusion ou à l'extermination. Cette Idéologie du rejet explique comment, quarante et quelques années avant le régime de Vichy, des esprits anticipèrent et préparèrent la participation française au génocide perpétré par les nazis. En outre, bien des fantasmes d'alors, reportés aujourd'hui sur d'autres populations, sont encore d'une effarante actualité.

  • En cette seconde moitié du XXe siècle, la politique omniprésente s'était infiltrée dans l'intimité des êtres. Elle conditionnait tous les domaines de la vie. Beaucoup plus qu'autrefois elle brisait des ménages, séparait des amis, poussait à la violence et conduisait au crime. Jamais le fossé entre droite et gauche n'avait été aussi profond. Le « consensus » était une vaste blague à usage électoral. Vers les années quatre-vingt, Patrice Dumby devait prendre la pleine mesure de cette calamité. À l'occasion, tout à fait fortuite, d'un colloque de cinéma, organisé au Sénégal dans le cadre verdoyant du Club Méditerranée. Tandis qu'il bronzait au bord de la piscine et savourait la chair compacte des langoustes, comment eût-il pu deviner que la mort, venue de loin, rôdait aux Almadies ? M.M.

  • Maurice Rajsfus n'est pas un paresseux contrarié, il serait plutôt du genre stakhanoviste ludique. Seulement voilà, cet homme de caractère, qui peut se flatter de n'avoir jamais exploité que lui-même, a difficilement supporté la condition de salarié corvéable à merci. Il y a toujours eu une certaine incompatibilité d'humeur entre lui et ses employeurs. Le moins que l'on puisse dire, à la lecture du second volume de ses souvenirs (après Une enfance laïque et républicaine, Manya, 1991), c'est que ses patrons successifs ont eu à souffrir de son humour revendicatif. Il n'y a peut-être aucune leçon définitive à tirer de l'histoire, mais, depuis l'été 1942, Maurice Rajsfus a décidé qu'il ne serait jamais passif face à des événements, quelle que soit la gravité de ceux-ci. La guerre d'Algérie, mai 1968, le militantisme politique, les joies de la répression au temps des Marcellinades imprègnent ces pages tout autant que les portraits ou les anecdotes grinçantes sur une carrière de journaliste riche en péripéties drolatiques.

  • Le narrateur du Survivant malgré lui ne comprend pas comment il a réussi à échapper aux rafles de l'été 1942. Sa douleur est telle qu'il a l'impression que son destin lui a filé entre les mains et qu'un autre habite désormais sa peau. Ne sachant que faire d'une vie qui lui pèse comme un remords, il n'aura de cesse, après la Libération de la France, de la détruire. Ce lent travail de sape, cette autodestruction au jour le jour, Silvain Reiner les transcende par une écriture où chaque mot se voudrait un antidote au désespoir.

  • Louise Michel (1830-1905) a élevé, sans le vouloir, sa vie au niveau d'une légende. Cette insoumise ne fut l'obligée que des exigences de sa morale et de ses passions. Elle fut de ces trop rares qui essayèrent de soulever leur siècle afin qu'il change de cours. Jamais dupe d'elle-même, elle crut jusqu'à son dernier jour au devenir de l'utopie, c'est-à-dire de l'impossible bonheur. Dans une biographie romancée, écrite au coeur à coeur avec son héroïne, Xavière Gauthier fait mieux que de relater l'enfance de la bâtarde, les illusions de l'institutrice, l'insolent courage de la Communarde et de la déportée en Nouvelle-Calédonie. Elle donne à entendre la voix même de la libertaire dont la personnalité séduisit des hommes aussi différents que Rochefort, Hugo, Ferré et Clemenceau.

  • Un homme et une femme décident de relire leurs lettres avant de les brûler. Jeu et exorcisme à la fois, cet autodafé intime représente aussi une manière de duel dont on ne connaîtra, peut-être, jamais l'issue. Mais qu'ont donc bien pu s'écrire une professeur d'université et un détenu condamné à vingt ans de prison ? Au début, rien que de très technique. Le prisonnier prépare une thèse de doctorat sur la correspondance de George Sand et il aimerait être aidé dans son travail. Très vite, sans que les deux épistoliers en aient réellement conscience, cette correspondance prendra un tour plus personnel. Parfois, les lettres semblent même anticiper les sentiments. Dans ce roman épistolaire, la vie - ce combat perdu d'avance - est comme entre parenthèses, dissimulée derrière des murs dont nombre ne doivent rien aux prisons.

  • Pour qu'un jeune homme gris mais talentueux, comme Artigalas, rencontre une femme formidable, mais rouée comme Suzanna Underwood, il fallait assurément une sévère conjonction de circonstances. Ces deux-là, c'est clair, n'appartiennent pas au même monde. Lui, ce qu'il sait faire, c'est empailler. Elle, on ne sait pas trop. Mais lorsqu'elle lui apporte le cadavre de son chat, ce n'est pas seulement pour le faire naturaliser. Ils vont pourtant faire affaire, s'aimer, ou semblant. Le boulevard périphérique, à Paris, pourra en témoigner.

  • Étonnant mot croisé, le mot-valise est, selon les auteurs de ce désopilant dictionnaire, réfractaire aux lois de la distribution du langage contraignant les mots à n'apparaître que juxtaposés mais jamais en même temps ; rebelle, il s'insurge contre ces habituelles règles de l'élocution ou de la lecture et veut livrer plusieurs significations de façon simultanée.

  • « « Je fréquente », disaient autrefois les jeunes filles, avec cet air discret, mais involontairement triomphal, qui laisse deviner la transgression des lois. Le verbe fréquenter n'avait pas besoin de complément d'objet. Il se donnait l'assurance des verbes intransitifs. Les demoiselles évoquaient de cette manière leurs rendez-vous furtifs avec des jeunes gens. Rendez-vous que la morale réprouvait encore, dans une époque moins éloignée qu'il ne paraît. On n'imagine pas un lecteur de Proust dire de la même façon : « Je fréquente ». Pourtant, la pratique des écrivains revêt toujours quelque chose d'illicite, car le rapport entre l'auteur et le lecteur se noue d'une manière clandestine, à l'insu de la société. La lecture rend tous ses droits et tous ses charmes à la solitude. Et l'on sait que celle-ci ne bénéficie pas d'une excellente réputation. Voici donc les écrivains que j'ai fréquentés, à diverses époques, dans ces mauvais lieux solitaires que l'on appelle des livres. »

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