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  • Cinéma

    Elie Faure

     Élie Faure a eu un rôle décisif, constituer l'art en histoire.  Et c'est le paradoxe : au moment où on apprend à penser le cheminement et la constitution des formes esthétiques, dans leur rapport au politique, au social, aux civilisations, naît une nouvelle forme technique qui s'affirme d'emblée à la fois comme populaire et esthétique.
    On appelle ça le 7ème art, mais n'est-ce pas qu'un succédané mécanique, lié à des appareils optiques complexes ? Et le caractère populaire, que symbolise au plus haut, dès avant la première guerre mondiale, l'image de Charlot, vient-elle en opposition à nos anciennes traditions d'art, comme le "ceci tuera cela" de Victor Hugo ?
    Le cinéma, dans son bouleversement esthétique actuel, et l'immense rôle qu'il a dans notre formation comme dans le mouvement culturel de nos sociétés, doit apprendre à se penser. Plus tard, avec des monuments comme "L'image mouvement" de Deleuze, ce sera acquis. Mais on sait l'importance par exemple des textes d'Artaud, au moment où le cinéma en relief paraissait une utopie plus accessible que la couleur, et qu'ils étaient quelques-uns à considérer la fin du "muet" comme une renonciation...  Alors gratitude à Élie Faure, dans une langue magnifique, d'être le premier à considérer Charlie Chaplin, dès 1922, dans cette complexité et cette perspective. Dans les cinq textes qu'Élie Faure consacre au cinéma, deux en 1922, un en 1934, deux en 1937, tout se joue. Charlie Chaplin (mais aussi Zorro ou Shakespeare) traverseront sans cesse ce questionnement qui s'établit sur les plus hautes traditions de l'analyse de l'art, et le savoir musculeux des peintres.  FB

  • La poésie doit être faite par tous, et non par un... Toute la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle... Les grandes têtes molles...
    Sans même en être conscients, une grande part de ces phrases flambeau que nous associons à Lautréamont nous vient de cet ensemble trouvé longtemps après sa mort, exemplaire unique recopié par André Breton pour être publié en 1919 dans Littérature, et par quoi, dit Francis Ponge, toute la littérature est retournée comme un gant.
    Comment était-il possible d'aller plus loin que les Chants de Maldoror ? On dirait, au début, une suite d'aphorismes, de réflexions sur la morale comme on en a déjà tant vu. Et puis surgissent les énumérations, les accumulations. Et puis reviennent hanter les noms liés à l'écriture, qu'on les haïsse (Musset, Lamartine en prennent pour leur grade), qu'ils nous obsèdent (Victor Hugo) ou qu'on les respecte (alors on ne dit pas Baudelaire, mais "l'amant morbide de la Vénus hottentote". Et nous voilà traversant un vide sidéral pour buter directement contre les géants : "chaque fois que je lis Shakespeare, il me semble que je déchiquette la cervelle d'un jaguar." Mais il y a tant à lire : chaque excès rhétorique se découble et se renverse, voilà que l'auteur souhaite faire de la poésie pour jeunes filles de 14 ans, mais quel rire si vous vous faites prendre au piège.
    Depuis tant d'années ces textes sont dans mon ordinateur, tranquillement affinés. Il est bon de garder à ce texte ses caractéristiques d'époque pour les accents et certaines orthographes.
    On peut le relire une fois par an, on n'en fait jamais le tour. C'est trop puissant. Allez voir chez Michel Pierssens, le très grand et généreux passeur de Lautréamont (et ses livres) - son site Maldoror.org est une mine : Isidore Ducasse envisageait donc une suite fractionnée d'autres textes de ce type - alors comment ne pas penser à la façon dont les Chants de Maldoror s'engendrent d'eux-mêmes (là, c'est Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade) qu'il faut rejoindre...
    Mais, dans Paris assiégé et affamé, une jeune anonyme de 24 ans, qui paraît-il composait la nuit avec un piano dans sa chambre, décède sans qu'on sache rien de plus, sinon que le patron de l'hôtel et deux autres personnes iront l'inhumer au cimetière Montmartre, probablement dans le coin des pauvres, sans trace - pour l'ambiance, lire les Goncourt. Ou cette étonnant fiction de Lautréamont traversant la mer, Isidoro.  Que ces deux premiers pans des Poésies de Lautréamont viennent ici rugir, comme en nous elles rugissent. Texte infini, et infiniment moderne : cherchez donc au mot roman...

    FB

  • Cette collection de classiques, depuis le début, c'est ma bibliothèque numérique personnelle, constituée au fil des années. Mon cabinet de curiosités, les textes auxquels je suis le plus attaché.
    Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?
    Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.
    Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir - ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.
    Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.
    Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige - on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.
    Chacun des textes, à titre exceptionnel dans publie.net, est accompagné d'une présentation d'une dizaine de pages.

    FB

  • Combien de fois, après avoir lu en public le texte suivant, m´a-t-on demandé d´où je le tenais ?

    Symptômes de ruine. Bâtiments immenses.
    Plusieurs, l´un sur l´autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. - fissures, Lézardes.
    Humidité promenant d´un réservoir situé près du ciel. - Comment avertir les gens, les nations - ? avertissons à l´oreille les plus intelligents.

    Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n´a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l´issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n´ai jamais pu sortir. J´habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. - Je calcule, en moi-même, pour m´amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, des martres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d´ossements concassés. - Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j´étais sûr de n´avoir trop de fatigue.

    C´est que Baudelaire lui-même n´a peut-être pas réussi totalement le défi qu´il exprime dans sa préface, et là on a tous ce passage en mémoire :

    Quel est celui de nous qui n´a pas, dans ses jours d´ambition, rêvé le miracle d´une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s´adapter aux mouvements lyriques de l´âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?

    C´est surtout de la fréquentation des villes énormes, c´est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

    En fait, dans l´entrelacement des tentatives, les Petits Poëmes en prose ne sont pas un après des Fleurs du Mal, mais comme une étape, où Baudelaire prend des éléments venus de ses traductions de Poe, ou bien Poe poussé à une limite qu´il ne contient pas, s´en sert de greffon pour une narration, et souvent le poème des Fleurs du Mal accomplira ce territoire très précis en l´enchâssant dans ces rythmiques infinies. Et peut-être que c´est Rimbaud, dans ses Illuminations ou Lautréamont, dans ses Chants de Maldoror, qui accompliront la prose de la ville dont rêvait Baudelaire ?
    N´empêche qu´ici naît l´écriture de la ville, naît la posture du poète, celui qui va s´embarquer plus de vingt ans dans la construction des minces Fleurs du Mal. Et il lui faut la cruauté, le regard, le rêve, la ville, alors en voilà le chantier.


    FB

  • Il a souffert, le Pantagruel. Dans nos Lagarde & Michard d´autrefois, on le qualifiait de « livre maladroit et naïf ». Et dans l´exemplaire de la Bibliothèque Royale conservé à la BNF, la page comportant la discussion pourquoi les moines ont-ils la couille si longue a simplement été arrachée.
    Surtout, à partir du 17ème siècle, et jusque dans la récente édition Pléiade, on commet un acte de grande bêtise : on fait précéder Pantagruel par Gargantua, sous prétexte que l´histoire, Gargantua étant le père de Pantagruel, se passe avant.
    Alors que ce qui est fascinant dans le Pantagruel, et le rend vertigineux, c´est le chemin vers une langue qui, peu à peu, quitte l´abstraction des voix pour apprendre à nommer le monde.
    Tout à la fin du Pantagruel, le narrateur, Alcofribas Nasier c´est l´anagramme de François Rabelais, grimpe dans la bouche de son propre personnage, le géant, et y découvre des villes, des paysans : la langue française désormais est inventée.
    Et c´est toutes les étapes de cette naissance qui nous rendent ce livre fascinant : le non-sens, le à ceste heure parles-tu naturellement adressé à l´étudiant limousin, les langues inventées de Panurge (vous vous dites ne pas comprendre le français de Rabelais ? - mais il est construit spécialement pour interroger le fait que la langue ne se comprend pas...), le procès de langue en délire de Baisecul contre Humevesne, et toute sa charge subversive contre les abus de pouvoirs de la royauté, etc, etc...).
    Et puis Rabelais s´emmêle : il y a 2 chapitres IX, il y a ces chapitres qui se répètent, parce qu´on décalque une figure chez l´italien Merlin Coccaïe, et qu´on la réécrit avec ses armes ensuite. C´est l´archéologie de son invention qu´il nous permet. Si Pantagruel reçoit la célèbre lettre de son père, lui indiquant tout son programme d´étude (Ie voy les brigans, les bourreaux, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps...) une fois qu´il les a bouclées, et alors qu´il témoignera aussitôt, au chapitre suivant, quand Panurge lui parle latin, n´en avoir rien suivi, c´est bien délibéré...
    Le Pantagruel de Rabelais que nous proposons ici est une transcription d´après l´édition princeps de 1532, entre crochets : ajouts de l´édition de 1533. Ponctuation et graphies originales respectées, u et v distingués.
    A votre plaisir...

    FB le livre fondateur de la littérature française 2008-11-12 écriture, fiction publienet_RABELAIS01 publie.net

  • La plus grande folie du monde est de penser qu´il y a des astres pour les Roys, Papes, & gros seigneurs, plustost que pour les pauvres & souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient esté créez depuis le temps du deluge...

    En ces temps de G20, d´Otan et de lois Hadopi prises en pleine absurdité et fantasme de pouvoir, comment ne pas revenir à Rabelais ?
    C´est un texte contemporain du premier Pantagruel et du Gargantua : Rabelais et ses amis, qui éditent et impriment leurs travaux savants (Rabelais, ses traductions de Galien et d´Hypocrate), proposent des textes dont le Pantagruel spécifie bien les conditions matérielles de circulation : on les vendra aux foires, jusqu´à Tübingen, ce seront des livres de colportage.
    Et on mord sur ce qui se fait déjà : les almanachs prolifèrent (ils tiendront jusqu´à notre siècle), ils sont la météo de l´époque, le livre pratique, et sont signés par des devins ou astrologues de large réputation mais pas forcément recommandable : rien de neuf sous notre soleil.
    Alors c´est eux qu´on va battre en brèche. C´est un contre-almanach. À commencer par son rapport au temps :
    Infaillible pour l´an perpétuel. Et de fait, un succès de commerce, réédité, copié... Rabelais lui-même complètera, reprendra.
    Mais voilà la transcription depuis l´édition princeps. Des segments entiers sont passés en proverbe :

    Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.

    Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.

    Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.

    Et puis cette énumération de tous les métiers (voir fin de l´extrait en feuilletoir)... Une performance inusable de langue, qui fait partie du patrimoine irréductible de la nôtre.
    À vous d´en profiter, ça guérit de plein de choses, mais toutefois non pas de celle-ci, courante de nos jours encore :

    Et regnera quasi universellement, une maladie bien horrible, & redoubtable : maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, & dont plusieurs ne sçau-ront de quel boys faire fleches, & bien souvent composeront en ravasserie, syllogisans en la pierre philosophalle & es aureilles de Midas. Ie tremble de peur quand ie y pense, car ie vous diz quelle sera epidemiale & lappelle Averroys vii colliget. faulte d´argent.


    FB

  • Dans le milieu du XIXe siècle, un peintre, désigné ici par son initiale, part sur les champs de bataille de Crimée, et dessine directement ce qu'il voit. Les progrès techniques font qu'en quelques jours ses dessins parviennent à Londres et sont reproduits par la presse. C´est une révolution : des événements qui se produisent à distance, donc invisibles, sont représentés presque en temps réel (pour ceux de l´époque, presque de façon simultanée), et nous parviennent sous forme d´image, sans récit associé. Notre compréhension du monde bascule.
    Baudelaire, qui n´a pas eu l´intuition de la photographie et loupe son texte sur ce qu'elle bouleverse, se révèle ici un précurseur d´un point essentiel de notre modernité, et c´est stupéfiant.
    Mais Constantin Guy, c´est aussi la représentation de la ville, de la foule, du mouvement. La ville est perçue dans son anonymat, ses cinétiques. Ce qui se joue dans le texte de Baudelaire, c´est l´émergence d´un vocabulaire et d´un mode de pensée qui n´ont pas de précédent, et où lui-même saura bien reconnaître sa dette à Balzac...
    La foule, la ville, la vitesse, l´anonymat, l´accident, l´art et la pensée, la simultanéité, le réalisme, Le peintre de la vie moderne est un texte visionnaire de Baudelaire. Quel plaisir quand une université ou une école d´art nous fait confiance pour une conférence : on remonte toutes les catégories qu'a, avant nous, exploré Walter Benjamin...

    FB

  • Bien sûr, c´est dans A la Recherche du temps perdu que nous rencontrons le plus au loin et le plus continûment Marcel Proust.
    Mais La Recherche, comme elle ne peut s´appréhender que dans le processus circulaire de son inachèvement, doit s´appréhender dans sa genèse. C´est là que nous rencontrons Proust dans son travail d´écriture.
    Un homme de 37 ans, qui a produit des pastiches, publié quelques articles, s´est essayé à la traduction, a bâti un roman inachevé (Jean Santeuil, parce qu´il considère son parcours comme un échec, tente de se réfugier dans la critique littéraire. En s´attaquant à la figure de Sainte-Beuve, il va remonter à Flaubert, Balzac, Nerval, Baudelaire...
    Et puis l´essai aussi sera un échec. Mais c´est dans cette écriture que le glissement va se produire : « Je sais que tu ne l´aimes pas... », écrit l´essayiste au début d´un des textes sur Balzac. « Je », c´est lui-même, « tu » c´est sa mère, qui vient de mourir. Alors Proust a basculé d´un bloc dans sa Recherche, et l´essai restera inachevé.
    C´est donc du Proust dans sa quintessence qu´on trouve ici, parlant de la couleur dans Nerval, du rythme dans Flaubert, de l´illusion du réel dans Balzac. Les thèmes de la Recherche affluent en masse, voici les Guermantès, voici Combray...
    Et les deux textes sur Baudelaire : celui du Contre Sainte-Beuve, et puis celui dont il dit, petite note pour s´excuser d´éventuelles inexactitudes de citations, qu´il l´a écrit sur son lit d´hôpital, « sans livre ».
    Voici ces textes qui sont, pour nous, l´atelier de Marcel Proust. La grande séquence qui sert de préface à un des Ruskin, Journées de lecture, les essais et ébauches du Contre Sainte-Beuve, puis l´ultime article sur Baudelaire.
    Évidemment un indispensable, pour quiconque écrit. Et plus de 500 pages de Proust dans votre Sony Reader, si vous disposer d´un eBook...

    FB

  • Encore un pilier de nos bibliothèques, et depuis longtemps. Un des plus grands livres de notre patrimoine littéraire.
    Des récits et des livres avec mer, il y en a des collections, bien avant Michelet : même le récit de la tempête de Rabelais, dans le Quart-Livre, s´amuse à jouer les anthologies...
    Et offrir à l´écriture de s´emparer du voyage et des paysages, ce n´est pas nouveau non plus. Ou bien, savoir ce que l´écriture peut gagner à se saisir des formes naturelles, en particulier vivantes (voir Buffon...), pas neuf non plus.
    Mais Michelet est historien : même quand il regarde ce qui n´a pas d´histoire, il fait l´histoire de notre regard. Et il nous force à considérer comme histoire ce qui, en apparence seulement, est éternel. Si ce livre ne tenait pas son bouleversement de ce qu´il décrit, il se serait évanoui avec mille autres.
    Et Michelet est écrivain : c´est son poste d´observation, qu´il décrit. Où il est, et pourquoi. Ce qu´il fait. Avec qui il parle.
    Et on est confronté à l´abstrait, à l´immatériel de la mer. C´est la période où Gustave Le Gray va photographier les vagues, c´est une révision globale des notions de territoire, de voyage, mais aussi de la logique du vivant.
    Pour tout cela, nous lisons et relisons La mer comme un poème. Et les chapitres sur la tempête (ci-dessous) ou l´oursin, ou sa réflexion sur les bains de mer sont devenus des classiques...
    La version électronique que ce texte a une histoire. Dans les tout débuts du Net littéraire, la tâche nous revenait d´insérer dans le patrimoine collectif les textes qui nous tenaient le plus à coeur : on l´a fait. Depuis bientôt dix ans, La mer est sous forme numérique dans mon ordinateur, résultat du travail d´un précurseur : L´Antre littéraire d´Almasty. C´est à partir de celle-ci qu',au cours des années, j'ai corrigé et révisé ma propre mise en page - pour la première fois en epub.

    FB

  • Qui de nous n´a pas rêvé à l´aventure du Grand Meaulnes ?
    Sans doute, pour ceux de ma génération, c´était plus facile : les écoles primaires étaient les mêmes, et il y avait un forgeron maréchal-ferrant dans la rue principale du village (à Saint-Michel en l´Herm, il s´appelait Jubien).
    La vie n´avait pas tant changé, lieux, circulations, objets, du temps du Grand Meaulnes à nos années cinquante. La bascule est venue après, radicale. Michel Chaillou citait souvent cette phrase extraordinaire, où le seul adjectif ordinal suffit à conditionner et le mystère et le rêce : Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers - pourquoi trois ? Tout tient à ce trois. Mais le mot grenier qui était pour ceux de mon âge associé à un univers bien concret, une odeur de pommes séchant tout l´hiver du côté maternel, et celle des pneus Michelin neufs du côté paternel, que représente-t-il lorsque nous intervenons en collège, ou cherchons à reconstruire la même bascule fantastique avec l´univers urbain des collégiens d´aujourd´hui.
    Et lorsque, en atelier d´écriture, on m´écrit une phrase comme le jour où j´ai vendu ma Nintendo, quand je l´ai rachetée c´était la même et en plus je l´ai payée plus cher, il y a ce référent temps qui se déplace à mesure des éléments de la phrase, technique ici spontanée mais qu´on trouve aussi chez Beckett, et surtout, à fouiller ensuite avec l´élève, il y a ce changement de pratique : faute de grenier, on stocke dans la cave, et la cave étant lieu d´échange et non pas d´accumulation, on troque. Comment alors percevoir l´imaginaire fantastique propre au Grand Meaulnes, lié à la permanence des choses, les déguisements dans le domaine ?
    Mais tel est le mystère de la lecture et du conte que nos propres enfants, quand ils se glissent dans le Grand Meaulnes à leur tour, y installent tous leurs rêves. Probablement différents des nôtres (j´ai au programme, l´an prochain, en plein pays du Grand Meaulnes, de recevoir pour 5 ou 6 séances d´écriture une classe de collège à l´abbaye de Noirlac, et la traiter comme un labyrinthe, un univers qu´il nous serait entièrement libre d´explorer, j´ai grande hâte...).
    Je crois que j´ai relu le Grand Meaulnes à chaque étape de ma vie. Maintenant encore, tous les deux ans, trois ans. Et toujours des découvertes : récemment, Bergounioux m´amusait, retrouvant lui aussi de mémoire la construction séquentielle des premières pages, la mère du narrateur mise littéralement à l´ombre, remplacée par la mère d´Augustin, et cette terrible phrase qui est la première que le narrateur entend - si on met Augustin Meaulnes en pension ici, c´est que son frère s´est noyé, le narrateur prenant ainsi la place du mort. Sans Bergounioux, je n´aurais jamais lu ainsi, et c´est pourtant criant.
    Bonne lecture. C´est un cadeau empoisonné, un livre magique. Ce que je veux prouver : vous ne dévorerez pas le Meaulnes, vous découvrirez sous un autre oeil, page à page, comment il fonctionne. Et, pareil que les trois greniers, comment il devient cette machine à rêve...
    C'est un texte incroyable à rouvrir, reprendre - lecçon de rêve, sur fond menaçant de catastrophe mondiale.
    Visitez aussi le site Alain-Fournier / Grand Meaulnes...

    FB

  • Nous mourons tous, disait cette femme dont l´Ecriture a loué la prudence au second livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour. En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots ; ils ne cessent de s´écouler ; tant qu´enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l´on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l´Océan avec les rivières les plus inconnues.

  • Sylvie

    Gérard de Nerval

    Qui n'a pas rêvé à ces habits trouvés dans un grenier, à ces danses et bals, et de pouvoir se glisser à nouveau dans ses grands rêves d'enfance ?

    C'est un livre du secret et de la nostalgie. Un livre de fête, mais l'ombre de la folie, que retient ou contient le narrateur, donne son double-fond au réel, le dresse comme énigme impalpable.

    Non seulement c'est un plaisir immense de lecture, mais nous-mêmes, aujourd'hui, le lisons autrement, ayant lu Marcel Proust et Julien Gracq. La prose ici est poème, et l'instance de notre plaisir dans le texte, nous savons le prendre au rythme et au chant, à la façon la couleur de la phrase.

    Nous proposons ici, non seulement de relire confortablement Sylvie, mais de lire le texte du virage : la façon dont Marcel Proust lit Sylvie, et ce qu'il nous donne à y voir.

    Ne laissez pas de tels puits de bonheur, de rencontre avec soi-même, trop s'éloigner - ils méritent l'accompagnement, la visite.

    FB

  • Un bulldozer langue, avec des bagarres, des listes et inventaires, des personnages qu'on dirait droit sorti de chez Jérôme Bosch (d'où la couverture), comme ces six pèlerins mangés en salade et que Gargantua extrait de sa barbe.
    Mais Gargantua, on en a parfois une idée fausse ou trop sérieuse, c´est l´éternel effet de hit-parade, les poncifs sur le réalisme de Rabelais, les sujets d´examen, L'abbaye de Thélème du "Fays ce que voudras" que jamais on ne croirait aussi triste si on n´a pas lu les derniers chapitres etc...
    Et ces chapitres monstres du plaisir de la langue, les jeux érotiques de Gargantua enfant ou ses torche-culs que certes on enlevait des éditions scolaires, la satire de l'enseignement moyen-âge, les cloches de Paris au cou de la jument et les parisiens compissés du haut de Notre-Dame. Mais quand débute cette guerre mondiale tout entière contenue entre trois villages, c'est toute une critique du système même de la guerre et de la folie des hommes...

    Et le mystère de ce livre composé et imprimé à peine dix-mois après le Pantagruel, entre l´hôpital de Lyon, le voyage à Rome, les aléas politiques d´un pays en crise... Quant au Chinon des guerres picrocholines, seule certitude : quand il écrit le Gargantua, Rabelais n´y a pas remis les pieds depuis bien des années.
    Alors, en route pour les grandes voix du Gargantua, le rendez-nous nos cloches, à se lire plein volume dans la tête (on peut en écouter ici). Et quelle beauté que ce français naissant, où le culot de Rabelais, en 1534, est d'utiliser des archaïsmes pour faire passer son livre bien plus vieux qu'il n'est - mais du coscosson dans un bourraquin, c'est quand même plus beau que du couscous dans une marmite, non ? Laissons-nous gagner par le charroi de la vieille et âpre et généreuse langue, une musique, une hypnose.

    FB

  • Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?
    Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.
    Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir - ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.
    Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.
    Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige - on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.

    FB

  • Dans Pantagruel et Gargantua, les enfances, études, farces et guerres des deux géants, le fils et le père, et dans le Quart Livre cette navigation d´île en île vers le pôle, au pays où gèleront les paroles.
    Si le Tiers livre est si mal connu, c´est qu´il est seulement affaire de parole.
    On dirait un coup de bistouri : Rabelais est prêt à raconter l´embarquement des navigateurs, et dans le dernier chapitre ils s´embarquent effectivement. Mais, comme s´il n´avait rien prévu lui-même, au dernier moment tout le monde descend. Même, alors qu´on est censé être en utopie, de l´autre côté du monde, voilà qu´on se retrouve en vieille Touraine : le fou sera celui de la cour du roi, le juge viendra de Mirebeau, la sorcière on la prend dans ces landes qui seront encore de mauvaise réputation au XIXe siècle, à Panzoult près Chinon. On la lui a assez reprochée, à Rabelais, cette apparence incohérence narrative.
    Mais l´utopie, dont on vient, ne suppose-t-elle pas qu´on puisse faire confiance aux paroles qui la disent, ou la promettent ?
    On a aussi voulu rabattre le Tiers Livre a son point de départ rhétorique : Me doibs-je marier, ou non ? demande Panurge, à quoi invariablement Pantagruel répond : soyez asceuré de vostre vouloir.... La docte « querelle des femmes » qui avait agité le XVIe siècle s´était close près de 30 ans plus tôt : ce n´est pas le thème ni l´enjeu du Tiers Livre.
    Alors un premier niveau de farce, récurrente, soit. Mais c´est à un déploiement complet de toutes les strates de la parole qu´on va assister, et selon son locuteur. La parole des livres, celles des horoscopes. La langue du rêve, et celle des poètes. Le muet, la sorcière. Et chaque fois on renforce la mise : le médecin et le théologien, évidemment. Mais on ajoute le philosophe (stupéfiant Trouillogan). Et, ultime « incohérence » du Tiers Livre, on décide, à l´exact milieu du livre, de s´en remettre au fou, on ne parlera plus que de folie, mais comme ledit fou on va le chercher à la cour du roi (tiens donc), il n´arrivera comme par hasard que pour clore le livre...
    Alors choisissez : rien de facile, mais rien qui récompense autant. Livre à la fois le plus secret (suivez les occurrences du nombre 78...) et celui qui embarque le plus loin dans la naissance même de la fiction.
    On a reproduit ici l´exacte version initiale de l´imprimeur Michel Fezandat, Paris, en 1552, celle qui fait autorité, révisée par Rabelais lui-même, après la première édition de 1546.
    Autres pistes et liens : voir François Bon, Pour lire Rabelais. Et quelques extraits à haute voix.

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  • Les bouleversements littéraires les plus féconds sont parfois les plus discrets.
    Les thèmes et événements dont il est question dans ce récit se retrouvent dans d´autres textes de Nerval. Mais ici, c´est la ville qui est l´affrontement principal. Vingt-six sections brèves, chacune accrochée à un lieu, des Halles en pleine nuit, d´un café de hasard, ou la traversée de Pantin, ou la rencontre avec ce gendarme qui met l´auteur en prison pour défaut de passeport.
    Mais, à l´intérieur de chaque séquence, la totalité-langue qu'est la ville : des fragments de la langue parlée, des prononciations qui changent d´une situation l´autre, mais aussi les inscriptions, les enseignes et les réclames : pas un hasard si Breton et Aragon, pour Nadja et Le Paysan de Paris s´en iront traverser leur Gérard...
    Et qu'on passe de ces notations ambulatoires, tout saisi dans la cinétique et le mouvement, prose qui n´a pas le droit d´arrêter, aux rêves qu'induit la ville, l´ombre d´Aurélia proche, et ces corridors qui le hantent.
    C´est pour cela que ce texte est inépuisable, et un des préférés des nervaliens d´âme : on sait de quel prix mental Nerval pouvait payer ces crises d´angoisse qui le laissaient nu et fuyant dans ces mêmes rues ici illuminées et bavardes. Et c´est aussi dans cette nuit de Paris, tout au bord des Halles, qu'il ira se suicider dans sa lanterne finale.

    FB

  • Pour le seul plaisir de la phrase de Chateaubriand, pour la brièveté et la densité de ce texte, pour la fondation de l´approche romantique, et pour le plaisir que j´ai moi-même ces dernières semaines à découvrir l´échelle géographique du continent américain !
    Et aussi pour découvrir les fonctionnalités de publie.net, et là où on en est de la lecture en ligne...

  •  Longtemps que le marquis de Sade a conquis sa noblesse dans nos lettres.  Déjà Flaubert. Et une postérité renouvelée depuis Georges Bataille, examinée aussi dans ses angles théoriques, ou l'ouverture même offerte dans la langue, de Barthes à Bernard Noël et bien d'autres.  Paradoxe alors pour nous autres que ces petits 10/18 qu'on dévorait furtivement dans les années 70, que si longtemps nous avons traînés écornés et jaunis, soient considérés encore comme marchandise de deuxième ordre dans la propagation numérique : pas de vraie édition un peu choyée, corrigée, mise au net (au Net).  Voici donc la Philosophie dans le boudoir telle qu'on se la mitonne pour soi. Ce qui compte : la leçon de langue. Le plaisir bien sûr à cette grande langue du XVIIIe, en période si cruciale, toute dressée vers la question morale, la religion et les moeurs.  Et que personne depuis lors n'a livré pareil assaut.  FB

  • D'abord, parce qu'il s'agit d'un manuscrit des plus légendaires de l'histoire de nos lettres. Ecrit à la Bastille, en 1785 (plus d'un an après son arrivée), sur des pages minuscules collées bout à bout dans un immense rouleau de dix mètres. Toute la première face couverte de son écriture serrée : cette bande a été écrite en vingt soirées, de sept à dix heures, et est finie ce 12 septembre 1785. Et 37 jours pour l'autre face, mais Sade prisonnier de son propre système, condamné à une amplification qui ne laissera d'autre choix à ses protagonistes que se massacrer eux-mêmes, sans révolte, et lui de n'en être plus que le comptable - des accumulations, des listes numérotées, un tournoiement, un compte de dates et de supplices.  Alors compte quoi, sinon la légende du rouleau abandonné dans les ruines de la Bastille, retrouvé par un anonyme qui le vendra bien plus tard, sinon cette furie de survie, d'un homme que nous ne connaîtrons jamais, et qui tisse le territoire de violence, d'épouvante, de luxure et d'échappées transcendantes - comme fasciné lui-même par ces emboîtements infinis de récits - qui définissent le territoire dont il usera ensuite en musicien ou architecte, quand ici il n'y a que l'obscur ?  Nous lisons la fabrique de Sade, une fabrique qui ne dit que sa propre impossibilité, et la sienne. Et ce sommet d'écriture qui commente lui-même ses plans, ses erreurs, ses reprises, son rythme - faisant de l'abîme qu'il dresse une figure même de l'oeuvre littéraire. Lisez donc le Lautréamont et Sade, de Maurice Blanchot : il ne nous est pas possible de contourner cette monstruosité même, si c'est d'elle que nous tirons notre propre chemin pour écrire.   FB

  •  Zola a mauvaise presse : on le trouve trop lourd pour notre goût nouvelle-cuisine de la littérature. Ses personnages, trop soumis à leurs pulsions, violentes ou lubriques. On le remet en perspective après Flaubert le ciseleur, Maupassant le jongleur, et on voit les lourdes ombres du XIXe finissant, l'affaire Dreyfus, le capitalisme sauvage, nous promettre une lecture bien trop sérieuse et appliquée pour ce qu'on en voudrait.  Mais on est tous tombés dans Zola à l'adolescence. Et précisément pour les mêmes raisons, les mêmes ciels lourds d'orage, cette même sexualité à fleur de phrases et de visages, et la violence d'un monde si près du nôtre, qu'il l'enfante.  Alors, quand on rouvre la grande pyramide des Rougon-Maquart, on ne sait pas trop, parfois, par où l'aborder. La violence crue et sourde de Germinal, la figure hâve de l'artiste de L'Oeuvre, la boue partout dans La terre, ou les échappées mystiques ou presque érotiques du jardin de l'abbé Mouret ?  Zola, c'est tout cela à la fois, indissociable. Mort d'une asphyxie accidentelle à 62 ans, il n'a pas su produire lui-même la conclusion - y en avait-il une, ou bien : ne sommes nous pas nous-mêmes cette conclusion, parce que rien de ce que Zola décrit ne nous est épargné ?  Le commerce dans le Bonheur des dames, la Locomotive de la Bête humaine sont des autres versants de cette même grande bascule : l'invention de notre société moderne - Baudelaire en prenait les symptômes, Zola doit la charrier dans sa masse.  Voilà un livre de jouissance, de plaisir de la langue, un livre d'accumulation - et aucune grâce qui nous soit faire, lorsqu'on fabrique le boudin dans la charcuterie. Mais c'est le peuple, le grand peuple de Paris, le peuple avec son verbe. La métropole est née, elle a passé les deux millions d'habitants : il faut la logistique qui les nourrisse.  La force musculaire et le bonheur de Zola, c'est d'aller là, et d'en faire roman. Il faut y revenir, et une fois le livre démarré, accepter de ne plus s'arrêter.  FB La série Zola de publie.net est numérisée, révisée et préparée par Daniel Bourrion. 

  •  Lors que nous avions retraduit pour Bayard l'ensemble de la Bible, il y a quelques années, une des tâches avait été de se saisir de l'histoire des traductions en langue française. Dans ce continent de découvertes, deux textes pour moi émergeaient de l'ensemble, mais alors comme des météores, des explosions - les Psaumes, retraduits par Claudel dans une langue brûlante et folle, et l'Apocalypse, qui sous la main de Bossuet devient un poème en prose, lourd d'images qui se soulèvent lentement, se déploient et éclatent.  Je relis ces deux textes régulièrement : on n'a pas tant, dans notre langue, de ces tentatives presque hallucinées qui se hissent au mystère, à la prophétie.  Et quelle énigme que l'Apocalypse. Jean, l'exilé, dans un empire romain multipliant les persécutions à l'encontre de ses co-religionnaires, reprend les images et le flambeau des vieux prophètes, et l'amplifie encore. Voilà les cavaliers, l'hydre et les serpents, voilà la prostituée, les avertissements, les châtiments, les promesses et enfin la ville qu'on reconstruit, où plus jamais besoin de fermer les portes.  Tout est brûlant, acéré, multiplié. C'est ce que Bossuet assume, depuis le vieux grec, en amont de la vulgate latine, pour en retrouver l'épaisseur, l'abrupt.  Mais Bossuet bâtit une autre fondation souterraine : l'Apocalypse, un poème d'une centaine de pages. Ici, en voilà 450. Tout est commenté, mis en regard des textes des vieux prophètes, mais surtout de l'histoire de son église romaine, dans le contexte d'opposition protestante, et de l'histoire romaine.
    Et là, c'est presque un roman que construit cette galaxie de textes, incluant un abrégé de l'histoire romaine, et une explication générale de ce que, lui Bossuet, lit dans l'Apocalypse - et une quasi enquête biographique sur Jean de Patmos, écrivain, visionnaire.  Par rapport à l'édition originale, nous prenons la liberté d'un renversement : le livre original inclut à sa fin un "résumé" de la construction et des enjeux de l'Apocalypse. Un texte de Bossuet dur et dense. On le place ici en avant-lecture, pour y introduire, pour manifester la construction, l'architecture. Chacun des XXI chapitres, avertissements, prophéties, promesses, est suivi d'une "explication" séparée, reprenant les images du texte, ils constituent autant d'exégéses séparées. On donne enfin en appendice cet Abrégé de l'histoire romaine que Bossuet rédige pour accompagner sa traduction, et la longue préface originale, centrée sur les enjeux théologiques.  Alors le numérique, on l'espère, magnifie ce qui est un des plus grands poèmes prophétiques de notre vieille civilisation, et en fait ici l'ébranlement de notre langue moderne.  FB

  •  Ce que nous demandons à la littérature ne tient pas au loisir. Mais bien à notre rapport au monde.  Nous n'en attendons pas leçon, mais nous lui demandons d'agrandir nos questions, de nous aider à être plus forts pour déchiffrer le réel.  Et ce n'est pas, pour un auteur, le moindre défi. On connaît Loti pour ses romans : ils vieillissent.  Mais ses carnets de voyage, et les récits par lesquels il se saisit à bras le corps d'un minuscule fragment de réel et nous l'offre, on a encore ce continent d'écriture devant nous.  Le livre de la pitié et de la mort, central dans l'oeuvre de Loti, rassemble une série de textes autobiographiques ayant tous pour objet le rapport à la mort, ses rituels.
     Rien de morbide ni de glauque : ce que nous approchons, ce sont les maisons, ces deux chaises de jardin où les deux soeurs âgées vont s'asseoir tandis qu'on enterre le chat, mais qu'on retrouvera lorsque la tante Claire, une des deux soeurs, passera elle aussi.  Si Loti aborde ce qui ne peut se décrire, c'est en toute connaissance de la leçon à prendre pour l'art des histoires : la présence et les visages, comme ces enfants malades de Pen-Bron (le cimetière en existe toujours), ou ces scènes de son quotidien d'officier naval (lire aussi cette exhumation de marins morts, dans mon Aimez-vous assez Loti ?). L'écriture, depuis le XIXe siècle finissant d'où nous vient Loti, jusqu'à notre atelier contemporain, n'a cessé de se donner pour tâche l'immédiat présent. C'est ce qui fait la haute modernité de ce qui se joue ici sous ces textes, l'éclatement à quoi ils procèdent, dans l'ordre pourtant le plus élémentaire.  FB   Photographie de couverture (et insérée début du livre) : Jacques Bon. 

  • Le livre ultime de Flaubert : celui qu'il voulait comme l'aboutissement de lui-même, et un résumé de l'humanité.
    Pas glorieux, le Flaubert ultime, entre une solitude véritable, les problèmes d'argent récurrent, et un monde qui s'en va à vau l'eau.
    Dans ses chantiers au long cours, l'idée d'un dictionnaire des idées reçues, d'une encyclopédie de la bêtise. Le monde tourne bureaucrate ? Alors on prend comme Don Quichotte et Sancho Pança deux employés de bureau. C'est la modernité radicale de Bouvard et Pécuchet.
    Ils vont tout voir, tout faire. Gérard Genette a calculé qu'en empilant tout ce qu'ils font, leur retraite dure 165 ans. Mais chaque chapitre est une lame tendue, on passe en revue (on exécute, en le faisant soi-même), la religion, l'amour, l'éducation, mais aussi l'archéologie, le jardinage, la politique locale.
    Ils ratent tout : mais c'est bien ce qui caractérise la société bourgeoise, aux yeux du grand Flaubert.
    On rit, à Bouvard et Pécuchet, comme on rit au Quichotte : pas possible de s'en empêcher. Et pas de plus belle humanité que ce comique poussé jusqu'à la caricature, quand tout oppose et tout réunit et Bouvard et Pécuchet.
    N'empêche qu'au bout, c'est le tragique qui l'emporte :  ce qu'ils auront enfin inventé qui marche ? Retour à leur métier premier, la copie. Sauf que cette fois il s'agit de tout copier. Et nous attendrons toujours ce dernier chapitre que Flaubert n'a pu qu'esquisser.

    FB  

  • Germinal

    Émile Zola

    Written to draw attention to the misery prevailing among the poor in France during the Second Empire, this novel depicts the grim struggle between capital and labour in a coalfield in northern France. Yet, through the blackness of this picture, humanity is constantly apparent.

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