Langue française

  • C'est tout simple : avec un ami réalisateur, Fabrice Cazeneuve, nous sortions d'un rendez-vous à Arte. Nous leur avions proposé l'idée suivante : partir en petite équipe pendant plusieurs jours d'affilée sur les autoroutes du nord-est de la France, n'en jamais sortir, filmer tout ce qui nous arriverait, paysages, rencontres, événements.
    Et le refus avait été assorti de la réflexion suivante (notre interlocuteur de la chaîne de télévision) : - Mais qu'est-ce qui me dit que vous tomberiez sur des trucs intéressants ?
    Moi ça m'avait énervé. Fabrice Cazeneuve est quelqu'un de plus patient (ou de mieux habitué), il me dit : - Ce que tu devrais faire, c'est écrire tout ce qu'on pourrait rencontrer en partant comme ça sur la route...
    Alors, les jours suivants, avec mon Mac, une pile de cartes routières, une autre du magazine France Routes et autres journaux pour routiers (on n'avait pas encore Internet, mais je venais de lire le grand livre de Cortazár, "Les autonautes de la cosmoroute"), je me suis lancé dans un voyage fictif, ou virtuel comme on dirait maintenant.
    Cinq jours complets sur les autoroutes de France, par l'équipe de tournage d'un film qui n'existerait jamais.
    C'est comme ça qu'est né ce livre.
    FB

  • J'ai été soufflé. Dès l'ouverture. Je savais Mahigan occupé, depuis 2 ans, à un texte d'envergure (ça s'appelle Coulées et c'est même principe de baser le texte sur traversée d'un territoire lié à l'autobiographie). Mais Mahigan est secret, si on le voit, voyageur, à Paris, il mobilisera ses trois sous pour partir au Népal ou au Maroc, ou disparaître des semaines dans la ville même. Sans doute que l'expérience d'écriture veut ça.

    Vers l'Ouest, c'est un seul paragraphe. Un charroi. Mais d'un seul tenant, chaque fragment de temps imbriqué dans le suivant, aussi inexorablement que ces visages qui surgissent dans les trucks stops d'un Canada anglophone qui a gardé la violence originelle des défricheurs. Villes en pays dur, villes nées de leur propre éloignement, dans les rapports qu'elles imposent aux hommes.

    Sauriez-vous comment dormir pour rien à Banff ? Une camionnette de transport de bisons vous a-t-elle un jour laissé à Saint Catharines (oui, ça s'écrit comme ça), et quelles circonstances faut-il pour échouer à Petawawa ?

    Folklore ? Non. Le texte est ancré autobiographiquement. Une histoire de job d'été, une brouille avec le père. Et la fuite géographique devient le seul exposé de la tension générationnelle. On fume des joints, on se débrouille comme on peut pour squatter dans ces villes géantes (la banlieue traversée de Toronto), mais, pour la génération de Mahigan, le père l'a fait avant vous. La révolte, si elle ne réinvente rien, que peut-elle se donner comme excès ?

    Laissez-vous embarquer. Vous ne les connaissez pas, ces villes. La forme oui, on s'en souvient : c'est celle de Kerouac ou de Ginsberg, mais allumé comme du Thomas Bernhard. Une voix.

    Et le récit, plus qu'une dérive, un effondrement, les limites touchées de l'expérience comme l'exige tout road-movie.

    Et c'est peut-être ça, que de toujours on nomme littérature : quelque chose qui grince parce que frotté des mots directement sur la vie, là où on a mal. Seulement, reste à photographier, à dire. À susciter les bars, les piaules, les voix et les corps de rencontre. À se battre avec les noms propres pour que la route d'aventure soit la route de tous et toujours, là sur la 132 que j'aperçois de l'autre côté du fleuve.

    Merci à Mahigan d'accepter la publication ici. Il faut suivre son blog, Le derniers des Mahigan. On peut y suivre en ce moment les traces texte et fabrication d'une expérience de théâtre dans ce Montréal tout d'énergie et d'invention.

    Et moi je dis : bienvenue, amis québécois, si cette plate-forme peut être un croisement pour les écritures que vous inventez, ici dans ces espaces plus grands que les nôtres, et ces villes qui n'ont pas encore été récit. Travaillons ensemble sur ces lieux virtuels. J'ai proposé à Mahigan Lepage de diriger, ici-même, une collection d'écrits d'auteurs du Québec, de sa génération. Pas d'autre choix que de commencer par lui-même. On ne fait plus que ça, casser des frontières, numérique, livre, villes, pays : mais ensemble.

    FB

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