• "Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat. [...] "Que m'est-il arrivé?" pensa-t-il. Ce n'était pas un rêve. [...] "Et si je continuais un peu à dormir et oubliais toutes ces bêtises", pensa-t-il, mais cela était tout à fait irréalisable, car il avait coutume de dormir sur le côté droit et il lui était impossible, dans son état actuel, de se mettre dans cette position. Il avait beau se jeter de toutes ses forces sur le côté droit, il rebondissait sans cesse sur le dos."

  • Le Procès

    Franz Kafka

    Un matin, au réveil, alors qu'il n'est coupable d'aucun crime, Joseph K. est accusé et arrêté. Arrêté, mais laissé entièrement libre. Accusé, mais sans savoir ni de quoi ni par qui. Ainsi s'ouvre Le Procès, qui dépeint les affres d'un personnage aux prises avec un adversaire aussi implacable qu'insaisissable, la Loi.
    Terreur, mépris, révolte, indifférence : quoi qu'il éprouve ou fasse, le prévenu s'enferre, aggrave son cas, court à sa perte. Et, à mesure que s'effondrent toutes ses hypothèses, la réalité se dévoile pour ce qu'elle est... un univers de faux-semblants.
    Roman de la justification impossible, Le Procès nous invite à emboîter le pas à Joseph K., au narrateur et à Kafka lui-même, pour méditer sur le destin d'un individu, le sens de la vie et la question du salut.
    © 1983, Flammarion, Paris, pour la traduction française.
    VO : "Der Process"
    Édition corrigée et mise à jour en 2011
    Couverture : Virginie Berthemet © Flammarion

  • 'Très cher père,
    Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre...'
    Réel et fiction ne font qu'un dans la lettre désespérée que Kafka adresse à son père. Il tente, en vain, de comprendre leur relation qui mêle admiration et répulsion, peur et amour, respect et mépris.

    Réquisitoire jamais remis à son destinataire, tentative obstinée pour comprendre, la Lettre au père est au centre de l'oeuvre de Kafka.

  • Dans l'Italie des années 1950, l'homme d'affaires Gino Rovelli est prêt à toutes les concessions pour devenir directeur de la société Bìler. Travailleur robuste, froid et acharné, il voit pourtant ses rêves de gloire s'évanouir du jour au lendemain. Une mystérieuse maladie va brutalement rebattre les cartes de son existence. Le verdict du miroir de sa salle de bain est implacable : en l'espace d'une nuit le fringant trentenaire a vieilli d'une vingtaine d'années.Parfaite description de l'inquiétude suscitée par l'apparition d'une maladie inconnue, ce texte de Libero Bigiaretti demeure d'une stupéfiante actualité. En montrant avec quelle rapidité la maladie balaye les ambitions de Rovelli, il nous offre une critique du matérialisme contemporain qui résonne toujours avec force aujourd'hui.

    Libero Bigiaretti est né en 1905 à Matelica, dans la région des Marches en Italie. Diplômé d'un lycée artistique. Il occupe par la suite le poste de directeur de presse de la société Olivetti. Il devient un écrivain particulièrement prolifique à partir des années 1930. Il publie notamment des recueils de poésie, avant de se tourner, avec succès, vers la prose. Dans ses romans et ses nouvelles il développe un style caractéristique, d'une grande finesse psychologique. Il meurt à Rome en 1993.

  • La primauté du mot comme origine du sacré prend une importance particulière dans la tradition juive. Dans ce texte lumineux, Gershom Scholem montre comment la mystique juive a relié le nom et la révélation. Ce que d'autres religions accordent à l'image sacrée, représentation du divin, le judaïsme le confie à la parole, à l'invocation. Pour la Kabbale, la Création émane du nom de Dieu, toute chose ayant été créée à partir des 22 lettres de l'alphabet. Ainsi, le travail sur la langue devient la tâche principale de la mystique juive. À l'origine de chaque forme linguistique est, précisément, le nom de Dieu, dont les variations infinies intéressent la science prophétique : un art combinatoire vertigineux à même de faire de la langue de la raison un langage sacré.

    Gershom Scholem (1897-1982) a édité et diffusé les grands textes de la Kabbale et conféré à l'étude du mysticisme juif le statut de discipline à part entière. Il est l'auteur de nombreux ouvrages consacrés à l'histoire et à la philosophie religieuse du judaïsme : Les Grands Courants de la mystique juive, Les Origines de la Kabbale ou encore La Kabbale et sa symbolique. Il fut lié d'une profonde amitié avec Walter Benjamin, qu'il rencontre pour la première fois dans un café de Berlin.

  • Force de Kafka. Politique de Kafka. Déjà les lettres d'amour sont une politique où Kafka se vit lui-même comme un vampire. Les nouvelles ou les récits tracent des devenirs-animaux qui sont autant de lignes de fuite actives. Les romans, illimités plutôt qu'inachevés, opèrent un démontage des grandes machines sociales présentes et à venir. Au moment même où il les brandit, et s'en sert comme d'un paravent, Kafka ne croit guère à la loi, à la culpabilité, à l'angoisse, à l'intériorité. Ni aux symboles, aux métaphores ou aux allégories. Il ne croit qu'à des architectures et à des agencements dessinés par toutes les formes de désir. Ses lignes de fuite ne sont jamais un refuge, une sortie hors du monde. C'est au contraire un moyen de détecter ce qui se prépare, et de devancer les « puissances diaboliques » du proche avenir. Kafka aime à se définir linguistiquement, politiquement, collectivement, dans les termes d'une littérature dite « mineure ». Mais la littérature mineure est l'élément de toute révolution dans les grandes littératures. Kafka est paru en 1975.

  • Le psychanalyste

    Leslie Kaplan

    Simon est psychanalyste, il est vif, joueur, ouvert au hasard. Avec lui, dans son cabinet, nous suivons un certain nombre de ses analysants, ce qui se passe pendant les séances et dehors, parfois (et de toute façon, pendant une séance d'analyse le monde ne se prive pas de rentrer). En contrepoint une femme, Eva, qui, elle, essaie de penser le monde et la vie à travers la lecture et la relecture de Kafka. Car dans l'un et l'autre cas, c'est de cela qu'il s'agit : penser. Vivre et penser, ne pas vivre sans penser. Tous les personnages de ce livre sont des héros (peut-être même est-ce le premier roman qui contient autant de personnages et dont aucun ne soit secondaire?) parce qu'ils affrontent le conflit entre leur désir de vérité et leur passion pour l'ignorance : ils sont des héros par la pensée, des héros de la pensée. En même temps ils sont tout le monde, chacun de nous. Si on pense on est vivant, on change, on peut changer. Alors, évidemment, il arrive plein de choses, exit le ressassement, exit l'ennui de l'absence de questions : le récit est toujours en train de se faire, comme l'identité, jamais donnée car c'est dans chaque détail que tient le sens et le sens est lié à chaque détail. C'est pour ça que le dernier mot est au monde, cette accumulation innombrable de détails révélateurs.

  • Refuge 3/9

    Anna Starobinets

    • Agullo
    • 19 Mai 2016

    PRIX IMAGINALES 2017 "Alors tout commença. Mais moi, je disparus.' Dans ce roman servi par une langue belle et pure, la Russie contemporaine est gouvernée par des forces occultes, la réalité prend l'allure d'une hallucination absurde, tandis que le monde des contes a quelque chose d'affreusement réel...
    Masha est une jeune photographe russe en reportage à Paris. Oppressée par une sensation de malaise provoquée par des cauchemars et des trous de mémoire inexplicables, elle décide de rentrer en Russie, malgré les mises en garde d'un collègue : il se préparerait des événements préoccupants à Moscou. Alors qu'elle entame son périple de retour, elle se métamorphose en clochard atteint de pneumonie...
    Yasha, petit garçon victime d'un traumatisme crânien après une chute dans un parc d'attraction moscovite, se retrouve admis dans un étrange hôpital peuplé de créatures inquiétantes tout droit sorties du folklore russe...
    Joseph, joueur de cartes et tricheur professionnel russe, est emprisonné en Italie et décide de s'évader pour regagner la Russie. Au cours de cette évasion, il se transforme subitement en araignée avant de grimper à bord d'un paquebot qui
    le ramènera à bon port. À peine débarqué, il constate que le pays est plongé dans un profond sommeil...
    Quels liens unissent ces trois personnages égarés entre deux mondes qui se font écho, et parviendront-ils à se rejoindre dans ce labyrinthe de l'irrationnel ?
    Dans ce thriller métaphysique servi par une langue belle et pure, la Russie contemporaine est gouvernée par des forces occultes, la réalité banale prend l'allure d'une hallucination absurde, tandis que le fantastique d'inspiration
    folklorique a quelque chose d'affreusement réel.
    - Le précédent roman de l'auteur, "Le Vivant", est finaliste du Prix Une autre Terre 2016 (remis au festival les Imaginales à Epinal) est lauréat du prix Portal 2012 (grand prix littéraire ukrainien)
    - Son recueil de nouvelles "Je suis la reine" a été finaliste du Grand Prix de l'Imaginaire en 2014

  • Demain est écrit

    Pierre Bayard

    La littérature peut-elle prédire l'avenir ? La question se pose devant le nombre d'écrivains qui, d'Oscar Wilde à Virginia Woolf ou de Proust à Kafka, anticipent sur les événements majeurs de leur existence - rencontres, accidents, disparitions - et ne semblent pas seulement marqués par ce qui s'est produit hier, mais par ce qui leur arrivera demain.
    S'il est vrai que la littérature puise une partie de son inspiration dans le futur, il convient d'en tenir compte dans notre perception des oeuvres et de découvrir des conjugaisons nouvelles, de rechercher les traces stylistiques des événements qui n'ont pas encore eu lieu et de raconter la vie des écrivains dans le bon sens, c'est-à-dire en commençant par la fin.

  • Et si Kafka pratiquait la critique sociale la plus radicale? S'il s'était attaché à la question du pouvoir, notamment sous sa forme la plus invisible : le pouvoir symbolique ? S'il avait cherché à nous aveugler par des narrations qui soient des sortes de pièges ?
    L'hypothèse ici développée est qu'il prit d'abord conscience du sort tragique des Juifs de langue allemande dans la Prague du début du XXe siècle ; puis, élargissant et comparant différentes situations d'humiliation socialement autorisées, il fut amené à réfléchir aussi sur la domination masculine et sur l'emprise des colons blancs dans les colonies européennes. Mais, pour cela, il semble qu'il travailla ses récits comme de véritables leurres.
    Telle est l'interprétation des fictions de Kafka qui est proposée ici : l'invention révolutionnaire d'un " narrateur-menteur " qui renverse tout le processus de la lecture identificatoire.
    Curieusement, ce n'est pas dans la littérature qu'on peut trouver des réponses à ces questions, mais bien plutôt dans l'ethnologie allemande, que, en tant que Pragois germanophone, il connaissait bien.
    La recherche minutieuse de Pascale Casanova nous fait découvrir un Kafka inédit et combatif, ethnologue et enquêteur, dénonçant sans relâche toutes les formes de la domination avec cette sorte de rage inlassable et invisible qui le caractérise. Elle éclaire les raisons profondes de la colère de Kafka.

  • OEuvre unique, Le Prisonnier occupe une place à part dans le monde des séries télévisées. Cette histoire d'un agent secret britannique, enfermé dans un village en forme de prison à ciel ouvert, a suscité une littérature riche, abondante, voire érudite, depuis la première diffusion de l'oeuvre en septembre 1967. Au fil du temps, la série, qui ne comporte pourtant que 17 épisodes et que l'on doit au talent et à la détermination de Patrick McGoohan, s'est transformée en un objet culte, avec ses passionnés et ses exégètes : influencée par son temps - la fin des années 1960 -, elle porte en elle une dimension prophétique qui, quarante-cinq ans après son apparition, conserve toute sa pertinence et son actualité. Elle continue de nous interroger sur la place de l'individu dans le monde : appel à la résistance contre le conformisme grandissant, Le Prisonnier constitue un plaidoyer en faveur de la liberté individuelle et une interrogation sur notre identité.

  • Désormais, les corridors moisis s'emplissent d'échos, les lumières vacillent le long des balustrades et les passions commencent à butiner dans les alvéoles ankylosés du temple. On entend des pleurs. Mais sous le plafond ombrageux, il y a aussi d'étranges rires. Et des rêves. Et de la barbarie. Quelque part, quelque chose vient de se briser. Quelque chose de lourd et de fragile, un globe de verre peut-être ; et une autre présence, libre, clandestine, remplit maintenant l'atmosphère. Le charme maléfique est rompu. C'est une insurrection. Une guerre des mondes. Sans le moindre bruit, une vague ultra-terrestre envahit la forteresse de pierre, monte à l'assaut des escaliers glacés et, chargée d'une intarissable moquerie, se précipite vers d'autres ouvertures béantes, vers d'autres déserts de solitude, tel un nuage inquiétant, magnifique, incontestable, uniquement soucieux de faire trembler la chair et de restituer au pouls les battements d'une vie nouvelle.



    Un excellent essai sur la pensée et sur la littérature.



    Filippo Palumbo est l'auteur de Saga gnostica : Hubert Aquin et le patriote errant (2012). Il enseigne la philosophie au Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil.

  • Particulièrement fier de mettre en ligne L'enfer est vert.
    C'est un texte neuf et audacieux. Comme chaque auteur, passée la grande vague d'un livre, se remet au laboratoire, et qu'une piste de recherche peut l'emmener soudain dans une zone neuve, et du territoire découvert s'amorcera une autre conquête.
    La zone neuve et le territoire découvert, c'est l'arrivée décrite, dès le départ du texte, dans le "nordeste" brésilien, où Leslie Kaplan et Heitor de Macedo se sont souvent impliqués. L'autre conquête, c'est peut-être (elle ne sera probablement pas d'accord) dans le livre récemment paru chez POL : Mon Amérique commence en Pologne.
    Ce qui est fascinant, dans L'enfer est vert, c'est comment la récurrence de cette phrase très simple, pure perception à l'arrivée au Brésil, parce qu'elle met tout de suite en vis-à-vis de l'exploitation, de la misère, des grandes lois naturelles tellement plus fortes que le destin humain, aussi, va inclure par boucles successives tout ce que ces problématiques convoquent dans le présent immédiat de l'auteur.
    Ainsi, du même geste, parce qu'il y a violence, parce qu'on traque la parole, la proche banlieue parisienne (Les Lilas), ou l'actualité de notre côté du monde. Mais aussi les lectures, et les figures qui les incarnent (même Bob Dylan et Rimbaud, eux-mêmes opposés comme les étranges saltimbanques de Balad of a thin man) : Leslie Kaplan a écrit (voir Les outils sur Marguerite Duras, sur Maurice Blanchot avec lequel elle a longtemps et densément correspondu, mais, derrière, sont des figures plus tutélaires, emblématiques, Franz Kafka et Hannah Arendt, qui revient toujours, comme si l'hommage ne valait qu'à être mis à l'épreuve, recreusé, dans les textes de Leslie.
    Et s'amorce un autre glissement : la littérature l'autorise par une autre figure, cette fois-ci originelle : Alice au pays des merveilles, dans la langue anglaise, c'est l'apprentissage d'enfance entre réalité et fiction, et que cette frontière est mouvante, active, joue à la fois sur le réel où on coupe les têtes, et sur le rêve qui y mène. Alors - la première fois ? - la langue anglaise vient travailler le corps du récit, le dédoublant en voix off, mais ce dédoublement est aussi dédoublement d'instance : la façon dont on convoque êtres et lieux n'est pas la même.
    C'est à ce voyage qu'on vous convie. Leslie Kaplan avait d'abord confié ce texte à la collection Inventaire/Invention de Patrick Cahuzac, et c'est lui rendre hommage que de vouloir, dès maintenant, assurer la continuité d'existence d'un texte nécessaire.
    Ne vous privez pas de ce voyage. Pour une fois, on insiste.

    FB

  • Celle qui se métamorphose Nouv.

    Rentrée littéraire Julliard 2021.Quand une femme peut en cacher une autre...Avec cette fantaisie littéraire, Boris Le Roy interroge la déroute masculine face aux mutations de la société et de son rapport au genre. Et prône en creux la réinvention permanente de soi dans la relation à l'autre. Nathan se réveille aux côtés d'une femme qui n'est " ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre " - en tout cas pas exactement la sienne. S'agit-il d'une hallucination ? Une consultation psychiatrique s'impose pour le pauvre Nathan, d'autant qu'au fil de cette histoire, remettant en question toutes ses certitudes, Anne ne cessera de se métamorphoser, jusqu'à se démultiplier, voire se volatiliser, avant qu'il soit accusé de l'avoir fait disparaître...
    Avec cette fantaisie littéraire, Boris Le Roy explore le mystère de la féminité et met en scène la nécessité d'une réinvention permanente de soi dans la relation à l'autre. Entre comédie psychanalytique, fable surréaliste et digression philosophique, ce roman aussi inclassable que jubilatoire nous entraîne vers les régions inexplorées de l'inconscient et interroge notre rapport au monde en pleine mutation.

  • Ce recueil surprendra peut-être plus d'un lecteur. Pourquoi? Parce que les sujets singuliers qui se présentent à tour de rôle dans les poèmes-portraits nous livrent leurs Confessions sans pénitence. Le Mal, qui sévit dans nos sociétés comme une tare endémique, nous est révélé sous plusieurs facettes et de manière parfois déconcertante. Mais comme l'auteur Franz Kafka l'affirmait: «On ne devrait lire que les livres qui nous piquent et nous mordent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? »

  • Le droit est partout. Les moindres parcelles de nos existences sont susceptibles d'être happées par les filets de la judiciarisation et les revendications de droits se multiplient. Les pires cauchemars de Kafka habitent de plus en plus notre quotidien et le développement du droit sado-libéral, pour reprendre l'expression de Dany-Robert Dufour, est en train de pervertir les visées d'émancipation et de nous faire oublier jusqu'à l'idée même de justice... Quelle place le droit fait-il aujourd'hui à l'idéal de justice dans notre monde ? Peut-on encore poser la question de rapports justes entre les gens dans une perspective qui échappe au strict respect des formes prescrites par le droit ? Liberté se penche sur ces enjeux dans le dossier de son numéro de septembre, qui porte sur « Le droit sans la justice ».

  • Entretien paru dans le numéro 301 de Liberté.

    Entretien avec le bédéiste Réal Godbout L'auteur de Red Ketchup et Michel Risque s'attaque à l'Amérique de Kafka. L'originalité du projet en a fait un évènement attendu dans le milieu de la bande dessinée québécoise. L'adaptation d'un canon de la littérature mondiale du vingtième siècle en bande dessiné n'est pas usitée et encore moins au Québec. Dans le long entretien qu'il a donné à Pierre Lefebvre, Réal Godbout explique son travail d'adaptation du roman de Kafka, les défis qu'il a dû relever, mais aussi ses influences artistiques et son parcours de bédéiste.

  • Le sillage de Kafka, c'est la postérité paradoxale d'un écrivain dont la stérilité en tous domaines était devenue le tourment, et qui n'en a pas moins inexorablement transformé notre manière de lire, d'écrire, et d'appréhender le monde. L'oeuvre de Kafka a été méditée - jusqu'à l'obsession -, célébrée - jusqu'à l'idolâtrie -, imitée - jusqu'au maniérisme. Sa personne même est devenue un mythe littéraire. La modernité fait un usage immodéré de la notion de « kafkaïen » pour caractériser ici un système politique, là une crise identitaire, tantôt une impuissance à agir, tantôt une incapacité à comprendre. Sillage de Kafka invite à une traversée des arts et de la littérature, tels que cette oeuvre les a transformés et ébranlés. On y croisera Sartre, Anders, Deleuze, Coetzee, Kertész...

  • Les mots

    Leslie Kaplan


    les mots, nous habitons dedans
    mais cela peut toujours être
    comme dans une usine
    ou comme dans une prison
    ou comme dans un asile
    l'ordre du langage est toujours menacé
    il peut toujours être excédé
    par quelque chose
    qui viendrait
    du dehors
    l'anéantir
    en tant que demeure
    humaine
    le langage est fondé
    sur ce qui se passe
    entre les mots
    si cet entre-mots
    tombe
    alors
    désastre
    la violence


    Voici trois mots : littérature, écriture, société.
    La relation entre les trois est complexe, évidemment. On peut les associer par deux, et contourner le troisième : alors tout va bien. Mais il y a des oeuvres qui s'obstinent à vouloir résonner entre ces trois pôles.
    Oeuvres d'inquiétude, oeuvres de colère, oeuvres en permanent chemin vers le déchiffrement du monde, à force de langue.
    Le travail de Leslie Kaplan s'insère ici depuis le début, L'excès l'usine (1982) et Le livre des ciels (1984).
    Et, dans cette tension permanente entre ces trois mots, quand on décide d'y inscrire à la fois son esthétique, et son cheminement narratif, d'autres exigences : la lecture et l'expérience des oeuvres - ici, Hannah Arendt, Franz Kafka, ou le Bartleby de Melville. Et la confrontation directe de la parole au monde : Leslie Kaplan intervient dans la périphérie de Paris, aux Lilas précisément, et les échanges, les images, sédimentent ici.
    Ainsi, avec ce forage oral vers ces trois mots (nous avons tous entendu Leslie Kaplan avancer dans ces prises de parole où le blanc même, la coupe de la langue, signe la mise en abîme par l'oralité), et les deux autres textes qui suivent, sur la consommation, capable de manger les trois premiers, et sur l'idée de liberté (magnifique déclinaison de figures humaines libres...), c'est bien d'une politique de la littérature qu'il est question : rien de confortable. Mais, dans cette mise en travail qui ne laisse pas indemne, ni son auteur ni son lecteur, mais bien plus profondément la représentation du monde immédiat, pourtant ici dans ses cinétiques, ses cadrages, ses lois de pouvoir et d'argent, la langue se revalide comme horizon, et s'impose (ou ce chemin, ce travail) comme nécessaire.
    Merci à Leslie Kaplan de nous confier ces textes, déjà proposés dans la magnifique expérience d'édition qu'a été Inventaire/Invention, et où on recroisera où prolongera l'oeuvre publiée chez POL, notamment Le Psychanalyste, Les Outils, Miss Nobody Knows...

    FB

  • Pour Jean-Philippe Cazier, l'écriture poétique est d'abord la trace de son expérience.
    C'est cette expérience qu'il s'agit de fonder, la part volontaire de risque, la part délibérée et intentionnelle du chemin pris, où on scrutera le corps, le mental et le monde et bien sûr pas d'autre outil, pour prendre ici écart et savoir, ou seulement transcrire, que s'appuyer sur le fil extrême de la poésie, de Hlderlin à Celan, par Artaud.
    Et c'est pour affronter cette limite qu'on recourt aussi à l'arsenal de la pensée-limite (puisque Ghérasim Luca est aussi une des bornes les plus actives de cet univers), et donc la philosophie : elle ne détermine pas l'écriture, elle sous-tend son saut.
    Nous présentons simultanément trois ensembles de Jean-Philippe Cazier :
    Écrires, précédé de Poémonder a été publié en 2004 par Inventaire/Invention. Poémonder est un texte d'un seul tenant, interrogeant les dettes, provoquant la langue, cherchant à cerner le territoire de l'expérience poétique (en entier dans l'extrait en lecture libre). Écrires est une suite de textes brefs résultant de cette expérience, dans la tension d'entre le mental et le monde phrases interrompues, mises en parenthèses comme d'élision du mouvement même d'écrire... Hommage à Patrick Cahuzac d'avoir pris le premier le risque de cette publication, dont il nous semble important d'assurer la permanence.
    C'est pourtant Joseph K. qui est là, référence à Kafka explicite dès le titre, pourquoi ? C'est le Journal de Kafka qu'on interroge : sa façon obstinée de reprendre l'écriture jour après jour. Et, quand on n'a pas de prise sur le monde, ou sur le récit, qu'on n'a pas visage ou matière, c'est de cette difficulté à écrire qu'on se saisit : Jean-Philippe Cazier s'assigne cette écriture permanente au même point, et s'y mêlent alors les autres strates du Journal de Kafka. On sait qu'une grande partie des personnes qu'il cite, à commencer par ses soeurs, disparaîtront dans la honte d'Auschwitz. Comment l'écriture alors pourrait se déprendre de ce qu'on porte chacun, après Auschwitz, de judaïté ? C'est toute l'étrangeté de ce texte, entre récit, mémoire, expérience d'écriture, et le portrait en filigrane, de plus en plus insistant à mesure qu'on avance, de Franz Kafka.
    Le silence du monde : non plus l'écriture de poésie, mais écriture de ce qu'on lit, travaille, apprend, hérite. Une longue accumulation de très denses fragments sur la poésie et son dehors, sur la voix et le silence, sur l'affrontement du monde et l'absolu de l'écriture. À la fois un bagage théorique qui a valeur d'essai autonome, à la fois une exploration littéraire en soi-même, vers Lévinas ou Blanchot, ou Deleuze...
    Je remercie de vive façon Jean-Philippe Cazier de nous confier ces trois textes pour une parution simultanée où chacun intervient sur la lecture des deux autres.
    Passer dès à présent sur son blog, où on trouvera une mine de chemins frontières de la poésie.

    FB

    Jean-Philippe Cazier
    Né en 1966
    Etudes de Philosophie.
    Membre du comité de rédaction de la revue Chimères ; directeur de publication aux Editions Sils Maria. Cf. sur Wikipedia.
    Par l'intermédiaire de Gilles Deleuze j'ai publié mes 1ers textes dans les revues L'Autre Journal et Chimères. Depuis, publications dans diverses revues (Inventaire/Invention, Chaoïd, Concepts, Inculte, etc.) et ouvrages collectifs (cf. page sur Wikipedia).
    Publications :
    Voix sans voix, Sils Maria, 2002.
    Ecrires précédé de Poémonder, Inventaire/invention, 2004.
    Désert ce que tu murmures, La Cinquième Roue, 2006.
    Cdrom : PANOPTIC Un panorama de la poésie contemporaine (textes et lectures publiques de : Pierre Alferi, Jean-Philippe Cazier, Antoine Emaz, J.M. Espitallier, Christophe Fiat, Nathalie Quintane, etc.), Inventaire/Invention, 2004.
    Une fiction disponible sur le site des éditions Leo Scheer : La ville indienne.
    Direction d'ouvrages :
    Abécédaire de Pierre Bourdieu, Sils Maria, 2007.
    Abécédaire de Claude Lévi-Strauss, Sils Maria/Vrin, 2008.
    L'objet homosexuel Etudes, constructions, critiques, Sils Maria/Vrin, 2009.
    Traduction de textes de : Jorge Sanjines, Maria Galindo, Blanca Wiethüchter, Kathy Acker.

  • Un homme a écrit quelques notes dans sa jeunesse "pour je ne sais quel diable d'oeuvre littéraire". Malgré lui, la rumeur l'a proclamé écrivain. On est en Albanie durant le période communiste. Dès que son projet de faire de ces notes un roman est connu, il reçoit de nombreux écrits de personnes anonymes : un don généreux d'histoires invraisemblables, dignes de l'univers de Kafka. Ces histoires hallucinantes révèlent un monde bloqué, paralysé par la peur, le doute, la maladie, la mort et le non-sens. Une unité étrange relie les notes de l'auteur, les lettres anonymes et le monologue incessant, noir, profond, plaintif, sarcastique, accusateur, comme du ciment qui sert de base à un alliage indissoluble.

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