• Si personne aujourd'hui ne conteste plus son existence et si le Nouveau Roman a désormais sa place dans les manuels de littérature, on continue à mettre en doute sa validité, on le rend responsable de la perte de prestige du genre romanesque, et on lui dénie toute postérité. En outre, pour compenser cette molle acceptation de facto, il s'est créé, avec la complicité d'Alain Robbe-Grillet lui-même, le père fondateur, une légende des origines qui tend à minimiser la cohérence du groupe et à lui refuser tout projet d'ensemble: le Nouveau Roman ne serait en somme que la réunion aléatoire de personnalités hétérogènes (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Claude Simon, Michel Butor, Claude Ollier, etc), sans autre lien qu'une maison d'édition (les Éditions de Minuit), et sans autre principe fédérateur que la passion de la nouveauté et le goût de la polémique de son directeur Jérôme Lindon.

  • Ce livre veut rendre à Sartre la place qui lui revient dans la critique littéraire du xxe siècle. Une place paradoxale. Il renia l'héritage de Taine et Lanson, mais ne fut pas toujours contre Sainte-Beuve. Il s'appuya sur des sciences humaines comme la psychanalyse ou le marxisme, mais au prix de leur détournement. Sartre a publié au début de sa carrière des articles de « vraie » critique commandés par des revues littéraires aussi prestigieuses que La NRF. Ils offrent, entre autres aperçus, une poétique complète du roman nouveau, bien avant les manifestes du Nouveau Roman. On y trouve un éreintement programmé de Mauriac, un compte rendu ambigu de L'Étranger de Camus, une complice référence à l'ami Paul Nizan. Dans les écrits intimes de la même période (lettres et carnets), on voit aussi à quel point Sartre fut un lecteur insatiable. Dans Qu'est-ce que la littérature ? il analysera en philosophe cet acte de lecture, préfigurant l'esthétique de la réception d'après 1970. Les manuscrits des Mots témoignent de la culture de leur auteur, et de la lutte qu'il mena pour ne pas se laisser aliéner par cet héritage livresque, obstacle au monde réel. À propos des autres ou de lui-même, Sartre s'est toujours demandé : comment devient-on écrivain au lieu de rêver d'être un « chef » ? Son rapport à De Gaulle donne un début de réponse, dans des textes où la critique tourne à la polémique politique, composante incontournable de l'oeuvre après la guerre.

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