• Par une enquête menée à la fin des années 70, Sabine Chalvon- Demersay nous introduit dans un quartier de Paris apparemment banal. Elle y découvre un lieu en pleine transformation, investi par une population nouvelle. Qui sont les nouveaux habitants du Triangle Daguerre ? Des jeunes plutôt pourvus de diplômes, des professionnels de la parole et de l'écriture ; des aspirants à changer sinon le monde, du moins la vie. Ethnologue dans la ville, Sabine Chalvon-Demersay a observé ces nouveaux venus dans la mise en scène de leur vie quotidienne, dans leurs relations aux autres et à eux-mêmes. Elle les a saisis dans les cafés et les boutiques, dans les réunions de copropriétaires et les jardins publics ; elle a déchiffré leurs réseaux de convivialité, de solidarité et d'économie souterraine. Elle s'est interrogée enfin sur le modèle culturel - alternative ou illusion d'alternative - dont ils sont porteurs et éventuellement créateurs. Reste que, ayant contribué à valoriser culturelle-ment l'image du quartier, ces défricheurs se sont sentis menacés, au coeur de leur « village » qui n'en est plus un, par l'afflux d'une couche sociale plus fortunée dont ils avaient, involontairement, préparé l'arrivée. Pourquoi rééditer ce livre quinze ans après ? Parce qu'il s'agit d'une oeuvre pionnière pour la compréhension des modes de vie urbains. Par le relevé des menus détails de la vie quotidienne, Sabine Chalvon-Demersay, fait apparaître, bien au-delà des caractéristiques des individus, les processus qui gouvernent, à travers la confrontation de groupes d'origines différentes, les transformations des quartiers et des villes. Rarement l'authenticité des images et le bonheur des mots ont été aussi étroitement associés à la pertinence de la description ethnographique d'un quartier et de l'analyse sociologique d'un mode de vie.

  • Les villes sont divisées, partout et depuis longtemps, en fractions distinctes et contrastées. Mais c'est rarement de la même façon que les découpent et en nomment les parties ceux qui y vivent, ceux qui les administrent et ceux qui les étudient. Ces mots ne désignent pas des choses qui seraient déjà là : ils contribuent à la division même de l'espace et à sa qualification. C'est par eux que des locuteurs - qui sont aussi des acteurs sociaux - désignent des lieux, distinguent des territoires, les regroupent, les classent et les ordonnent. Les mots sont des formes d'objectivation de la diversité spatiale et sociale des villes, des moyens pour s'y mouvoir et en jouer, parfois des armes pour la changer. L'évidence que l'on accorde aujourd'hui à un plan de ville usuel qui distingue les arrondissements par des couleurs, ou à la carte du géographe qui divise le territoire urbain en fonction de la morphologie ou des activités de ses parties, doit être interrogée. Qui y souscrit, dans quelles situations et à la suite de quelles conventions historiquement établies ? Qui la récuse ou la néglige en pratiquant et énonçant au quotidien d'autres dénominations des lieux ou d'autres découpages de l'espace ? L'enquête sur les mots des divisions de la ville vise à recueillir les traces dans les lexiques et leurs usages de la variabilité historique, sociale et situationnelle des façons de partager l'espace urbain. Cet ouvrage repose donc sur un pari : en prenant les mots pour objet, l'on peut mieux comprendre les divisions des villes. On aperçoit, sous l'apparente simplicité des découpages spatiaux de l'administration moderne, les traces d'institutions anciennes, les mises au présent du passé, les revendications spatiales des groupes. Le lecteur est invité à un voyage dans l'espace, dans le temps et dans les langues, en parcourant une série de villes, de l'Occident à l'Orient, de l'Afrique aux Amériques, des mises en ordre entreprises au siècle des Lumières aux explosions urbaines les plus contemporaines.

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