Sciences humaines & sociales

  • "Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres".  Texte incontournable de la philosophie politique, Étienne de La Boétie (1530-1563) interroge ici avec acuité les rapports de domination et soulève cette idée, fort moderne, selon laquelle l´asservissement des peuples est d'autant plus fort que la soumission est vécue comme étant légitime par les dominés, l´analyse développée par l´auteur préfigurant, en un sens, les travaux menés par Pierre Bourdieu sur la violence symbolique. Plus de quatre cent ans après la publication des pages qui suivent, le sociologue explique en effet les ressorts complexes d´une oppression contre laquelle il est extrêmement difficile de lutter dans la mesure où elle est le plus souvent, dans ses fondements mêmes, à la fois invisible et incorporée au fil de la socialisation, la soumission étant alors perçue comme allant de soi. Partant, l´Etat et ses institutions, quand bien même fussent-elles démocratiques, deviennent presque inévitablement les vecteurs d´une violence au sujet de laquelle nous avons le devoir de rester critiques et vigilants.

  • Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? comment dirons-nous que cela s'appelle ? quel malheur est celui-là ? quel vice, ou plutôt quel malheureux vice ? Voir un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernées, mais tyrannisées ; n'ayant ni biens ni parents, femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait défendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation ; non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de servir vilement à la moindre femmelette! Appellerons-nous cela lâcheté ?   Etienne de La Boétie

  • Cet essai constitue une remise en cause de la légitimité des gouvernants, que La Boétie appelle « maîtres » ou « tyrans ». Quelle que soit la manière dont un tyran s'est hissé au pouvoir (élections, violence, succession), ce n'est jamais son bon gouvernement qui explique sa domination et le fait que celle-ci perdure. Pour La Boétie, les gouvernants ont plutôt tendance à se distinguer par leur impéritie. Plus que la peur de la sanction, c'est d'abord l'habitude qu'a le peuple de la servitude qui explique que la domination du maître perdure. Ensuite viennent la religion et les superstitions. Mais ces deux moyens ne permettent de dominer que les ignorants. Vient le « secret de toute domination » : faire participer les dominés à leur domination. Ainsi, le tyran jette des miettes aux courtisans. Si le peuple est contraint d'obéir, les courtisans ne doivent pas se contenter d'obéir mais doivent aussi devancer les désirs du tyran. Aussi, ils sont encore moins libres que le peuple lui-même, et choisissent volontairement la servitude. Ainsi s'instaure une pyramide du pouvoir : le tyran en domine cinq, qui en dominent cent, qui eux-mêmes en dominent mille... Cette pyramide s'effondre dès lors que les courtisans cessent de se donner corps et âme au tyran. Alors celui-ci perd tout pouvoir acquis.

  • Étienne de la Boétie écrit le Discours sur la servitude volontaire en 1549 alors qu'il n'a que 18 ans. Si la question est politique, l'auteur ne se contente pas de critiquer les régimes tyranniques, il questionne aussi l'agent politique, celui qui est gouverné : comment peut-il se faire que « tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent ? ».

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