• Tuant la nuit, les lampes s'allument. Rires. Me voilà, tranquille et lucide, trouvant les mots pour plaire, les phrases pour dépeindre les autres - ceux qui sont là, présents devant moi - les représenter à eux-mêmes non pas tels qu'ils sont à mes yeux, mais tels qu'ils veulent être aux leurs : leur propre rêve incarné, l'image incarnée de ceux qu'ils ne seront jamais... Pures, chères Immaculées Conceptions. Comme ils sont beaux, intelligents, sensibles, pleins de spiritualité, les fruits de ces entrailles entrelacées, violacées, agglutinées et gluantes... fleurs humaines, puantes et vénéneuses, que je redoute, que je flatte, que je hais...

  • Dans le cours de son enfance et au-delà, le narrateur tente ici d'échapper à l'univers resserré qui l'entoure, un univers à la fois lointain et étouffant, empli de la présence d'un vieux couple dont la vie semble ne plus être que rancoeur lancinante, anxiété trouble et sourde cruauté à l'égard de tout. Au travers d'images, de visions et surtout d'une rencontre particulière, l'adulte (et l'enfant qu'il fut) cherche peut-être avant tout à voir prendre corps un être lumineux et invulnérable, qui le délivrerait du tumulte de sa nuit intérieure. C'est une recherche hasardeuse et difficile. L'homme chargé d'incarner le mythe ne fait jamais que de trop brèves apparitions. C'est un être de fuite. Et puis, et surtout sans doute, celui qui attend ne se sent pas prêt au fond de lui-même pour une telle rencontre. Les entraves intérieures sont nombreuses, profondes et résistantes. En cherchant à les renverser, leur prisonnier ne parvient qu'à les consolider, s'enfonçant lui-même peu à peu dans un isolement total. Et quand apparaît une dernière fois l'homme attendu, il ne le reconnaît plus. Il ne voit plus en lui qu'un être fragile, incertain, inquiet, comme les autres, comme les proches étrangers, un être de brume froide, et bientôt une absence sans visage dans un monde à la fois hostile, dur et inconsistant.

  • Afin, peut-être, de ne plus jamais se sentir séparé d'elle, un enfant cherche à devenir la femme qu'il admire. Il se forge ainsi un bonheur singulier où se mêlent de douloureux émois à l'égard des hommes qu'aimera cette femme, auprès de lui. Il est le maître d'un monde clos, à l'écart des autres, et, où, seul, le rêve, tel une île mouvante, le porte. La maladie lui sera un véritable refuge contre tous. Mais si elle le libère des contraintes du dehors, elle décompose bientôt les magies de l'enfance. Petit à petit, au fil du temps, la déesse devient pitoyable... Dans ce livre grave et secret, le héros ne raconte, ni ne se raconte : c'est d'ailleurs que vient cette voix qui nous trouble, de ce lieu mystérieux qui chuchote en nous, où nous aimons, souffrons et mourons a nous-même, au bout de quoi, il y a un jour, irrémédiablement, l'homme que nous sommes...

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