• Au XVIe et au XVIIe siècle _ au seuil de la modernité _, les cultures occidentales paraissent hésiter, puis se décider entre un ordre " ancien " et un ordre " moderne " du regard. Le premier est dominé par les figures du même, de la présence, du lien, de la fascination _ car voir c'est saisir ou être saisi _, et le second par les figures de l'autre, de l'absence, de la distinction, de la séparation. Notre culture visuelle, notre manière d'habiter le regard est héritière de cette histoire aux multiples dimensions et péripéties.
    Ce livre emprunte plusieurs parcours, retrouvant, sous l'ancienne écorce des mots, les témoignages innombrables servant le projet d'une histoire générale de l'oeil et du regard: petit chemin du basilic ou grand chemin du téléscope, éblouissement mystique ou cécité lumineuse de la Raison; l'oeil du loup ou celui de la sorcière, l'oeil de Satan, de Dieu ou l'oeil de Nature, le regard en perspective du peintre ou de l'anatomiste, l'oeil blessé des amants, l'oeil de Kepler et le regard de Galilée, l'oeil de Gracián qui voit tout et n'est vu de personne, l'oeil solitaire de Descartes ou le regard enchanté de l'abbé Pluche. Tous ces chemins conduisent en quelques lieux de convergence, où se dessine une ample cohérence.
    Carl Havelange est historien, chercheur qualifié au FNRS (Belgique), attaché à l'université de Liège. Ses recherches ont pour horizon une histoire culturelle du corps et de ses usages dans l'Europe moderne et contemporaine. Il a publié Les Figures de la guérison (XVIIIe-XIXe siècle), Liège, 1991.

  • Du XVIIIe au XXe siècle : plus de deux cents ans au cours desquels le monde s'est transformé, au cours desquels les générations qui nous précédèrent ont, sans toujours en avoir conscience, troqué les formes anciennes de la vie en société contre ce qu'il est convenu d'appeler la modernité. Plus de deux cents ans au cours desquels, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le temps s'est accéléré et a accouché d'une société nouvelle dont les forces et les contradictions, les réussites et les échecs, déterminent aujourd'hui notre présence collective au monde. Nos actes les plus anodins, nos pensées les plus quotidiennes portent la trace et le poids de cette histoire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, trente années de prospérité ont pu donner au monde occidental l'illusion éphémère d'une société radicalement autre, à jamais délivrée des contraintes du passé. Maintenant, plus de quinze ans après le déclenchement d'une crise au long terme qui révèle la fragilité et les incohérences de notre monde, nul n'est assez naïf pour croire encore au règne sans partage de la raison, du progrès, de l'égalité des chances, du bonheur. L'omniprésence de la guerre, la réapparition - en Occident - d'une pauvreté que l'on croyait presque disparue, l'enlisement du Tiers Monde, la violence toujours nous conduisent à plus d'humilité. Progrès, peut-être : mais celui-ci n'est au fond qu'une manière de saisir le temps, fragile comme l'instinct qui conduit chacun d'entre nous de l'heure de sa naissance à celle de sa mort. Raison, sans doute : mais celle-ci n'est qu'une abstraction transformée sans cesse au hasard des réalités dans lesquelles elle s'incarne. On commence à comprendre combien chaque chose est faite à la fois de son contraire et combien la compréhension du présent nous renvoie aux images du passé. Ces dogmes du Progrès et de la Raison - mythes fondateurs du monde contemporain - ne portaient-ils pas déjà, lorsqu'ils furent formulés au XVIIIe siècle, les mêmes enthousiasmes et les mêmes contradictions qu'aujourd'hui ?

empty