Romans & Nouvelles

  • Sortie d'usine

    François Bon

    'C'est d'abord un livre, Sortie d'usine, qui, en 1982, « s'impose comme un coup de force » selon le mot de Pierre Bergounioux. Le roman faisait en quatre semaines le tour d'une aliénation vécue de l'intérieur, évoquant le plus terrible - accident, mutilation, aliénation au travail - et surtout le plus profond des existences ouvrières : mort à soi-même, enfermement dans une vie parallèle qui ne croise jamais le chemin de son destin. François Bon dressait ainsi, dans une langue rare, heurtée, l'inventaire des abandons et des oublis, au premier rang desquels celui de vivre. Il affichait la mécanisation de l'homme amputé de ses sensations, rendu sourd, indifférent au monde par l'agression trop forte d'un univers réglé, minuté, totalitaire. (Dominique Viart, François Bon. Étude de l'oeuvre, Bordas, 2008).

  • Un drôle de moment : l'ami que j'accompagne à cet enterrement, c'est lui qui a découvert le corps. Un sac poubelle sur la figure, une bonbonne de camping-gaz dedans, et ça suffit pour tuer une vie de vingt ans.
    Nous sommes là dès la levée de corps, dans le tout petit village. Nous comprenons vite, et la mère nous prend à part pour nous l'enjoindre, qu'on n'a pas révélé ici que c'était un suicide. Or tout le monde sait que cet ami et moi, puisque nous venons de la ville et étions proches du mort, savons le vrai.
    Quand j'écris ce texte, la forme m'en vient tout de suite: superposition de trois couches, trois temps. D'abord le cortège, le parcours qui va à pied, derrière le break noir au ralenti, de la maison au cimetière, en passant par l'église. Mais aussi cette heure préalable dans la maison familiale, entre la cuisine et le salon aux volets fermés où repose le corps. Et puis le repas qui suit, à la fois parce que beaucoup sont venus de loin, mais qu'on touche là un très vieux rituel d'adieu.
    Une part autobiographique. Et lourde: moi j'apprenais à écrire, cet ami luthier, décédé lui aussi depuis lors, était un inventeur génial mais ignoré, et le suicidé un passionné de bois qui était passé par l'école de Mirecourt. Mais un soubassement de fiction: quand on s'explique avec ça, on s'explique avec soi-même. Alors c'est dans mon propre village d'origine, dans la Vendée devant la mer, que j'ai resitué la scène, prenant à mon propre environnement ce que j'avais là à chercher.
    Le livre est paru chez Minuit en 1991, m'a valu le prix de l'Humanité et le prix Poitou-Charente, il a été réédité deux fois en Folio, le voici en numérique.
    FB

  • Fin 2003, on apprend la liquidation en Lorraine des usines Daewoo. Le groupe coréen, ayant bénéficié de larges subventions publiques, déménage ses machines en Pologne ou Turquie, où la main d'oeuvre est moins chère. Pourtant, quel bruit on avait fait autour de ces usines modernes, fabricant des biens d'équipement ménagers (télévisions, fours à micro-ondes) pour compenser la fin des aciéries dans cette symbolique vallée de la Fensch.
    Reportages, interviews, manifestations, déclarations et actions, Daewoo devient le symbole des luttes en Lorraine, dans un contexte où les dérapages violents marquent l'actualité. Qui met le feu à l'usine de Longwy ?
    Charles Tordjman, metteur en scène, directeur du Centre national de Nancy, décide d'ouvrir sa scène à ces paroles qui disent le temps vide, le sommeil absent, la révolte ou la solidarité. Mais quand nous entrons au culot dans l'usine de Fameck, en plein déménagement: plus rien. Archives envolées, et l'agence chargée du reclassement partie avec la caisse, porte close et faillite bidon.
    Alors nous décidons d'enquêter quand même. Pour moi, un journal de bord, à mesure des incursions à Fameck, des rencontres. Mais aussi une enquête virtuelle, dans cette période où l'Internet est balbutiant, pour retrouver rapports et témoignages.
    Et, comme il s'agit de rassembler en brèves scènes ces quatre voix de femmes que nous souhaitons comme l'architecture d'un quatuor musical, la construction d'entretiens fictifs, de scènes imaginées : ce qu'on appelle "roman".
    Sauf que bien souvent, en particulier pour ce personnage qui se suicide, auquel vous donnez le nom d'une des "Filles du feu" de Nerval, découvrir que la réalité avait déjà anticipé cela au plus près.
    Daewoo, théâtre, recevra un Molière, et Daewoo, roman (publication originale Fayard 2004), le prix Wepler.
    FB


  • En 1998, tout un hiver, chaque mardi 13h20, je franchis la porte du Centre de jeunes détenus de Gradignan, près de Bordeaux, pour y proposer un atelier d'écriture.
    Au tout début, je n'ai qu'un seul participant volontaire, Frédéric Hurlin. Victime de mauvais traitements, sans liens ni amis, quand il est libéré au mois de décembre il reçoit le soir même un coup de couteau fatal dans un squat près de la gare.
    Je ne sais pas encore que j'aurai à la même place, quelques semaines plus tard, l'auteur de ces coups de couteau.
    Tout l'hiver, à mesure des séances, c'est l'image de la ville qui s'inscrit, dite par ceux qui y sont à la frontière, ou les plus instables. Les routes, les parcours, les frontières, les mauvais rêves.
    Lorsque celui qui a remplacé Hurlin craque et écrit un jour, en atelier, cette phrase : lenvi de me donner la fin de ma vie, je sais que la tâche pour moi n'est plus ici, en tout cas je ne saurais pas l'assumer. Revenir à la table de travail, se saisir de ces mots et comprendre pourquoi ils ont fini par vous pousser vous-même à la limite.
    Un livre en résultera, "Prison", publié chez Verdier en 1998, suivi d'un procès qui ne sera pas facile non plus à vivre.
    C'est pour cela que le texte est suivi ici d'un certain nombre de pièces liées à cette première parution, rassemblées sous le titre "Écrire en prison", et inédites.
    FB

  • Cela faisait dix ans que j'avais quitté l'univers des usines.
    Mon premier livre, "Sortie d'usine" (Minuit, 1982), transcrivait fictionnellement une expérience de presque 4 ans à Sciaky (Vitry-sur-Seine), entreprise pour laquelle j'avais mené plusieurs chantiers à l'étranger, sur des machines à souder par faisceau d'électrons.
    Mais, dans les images et les rêves qui restaient à hanter, se mêlaient bien plus large : les aciéries de Longwy en intérim dans les années étudiantes, la violence des bizutages aux Arts & Métiers (qui perdure, et qu'on ne dénoncera jamais assez), ou tel chantier de trois semaines dans une étrange et improbable usine au fond de la Sarthe, "Le tabac reconstitué". Ou ces 4 mois dans un centre nucléaire à Bombay en 1979 ("Les Indes noires").
    Alors commença pour moi une nouvelle sensation: l'impression que tout cela, à distance, pouvait se perdre si je ne l'écrivais pas, si je n'en tenais pas comme un journal rétrospectif.
    Accueilli cette année-là à Stuttgart par la fondation Bosch, je bénéficiai d'un accès à leur centre d'essai qui contribuait à faire jaillir ces images enterrées. Et notamment les plus anciennes, le grand-père devant son établi, dans le petit garage Citroën de Vendée.
    Ainsi est né "Temps machine". Rarement eu autant l'impression qu'un livre était ma propre trace, ma propre mémoire au-delà de ce que j'en peux tenir.
    Initialement publié chez Verdier en 1993, en voici une édition numérique révisée et augmentée.
    FB

  • Dans le village de Vendée, le mécanicien faisait tout : il avait vendu le premier tracteur, la première voiture, il s'occupait du monocylindre de la génératrice électrique quand l'électricité et l'eau courante sont arrivées vers les années 30, il faisait aussi chauffeur de la châtelaine, moniteur d'auto-école, ambulancier et disposait d'un papier spécial pour le transport des morts, qui lui rendrait bien service pour les évacuations clandestines de parachutistes pendant 39-45.
    Et comme on habitait, près de l'Aiguillon-sur-Mer, un marais plus bas que la surface de la mer, mon grand-père puis mon père réparaient aussi les pelleteuses sur la digue, et les Bolinder des pêcheurs qui progressivement laissaient la voile pour le moteur.
    Et c'est ainsi que toute une enfance se passe dans un garage, entre le Dodge et les Panhard ou les Dauphine, mais avec surtout l'évolution progressive, de 1965 jusqu'à ce qu'on s'en aille vivre sa propre vie, du panonceau Citroën.
    La vie de mon père s'est confondue avec celle de l'épopée automobile, la petite épopée : la façon dont elle a modelé le territoire jusqu'au bout des plus petites routes, celles qui menaient à notre village. Il avait aussi la photographie, sa caméra Super 8, et chaque vacances de Pâques nos équipées en 2CV pour voir les autres régions de France.
    Il partira brutalement, en décembre 2000, comme s'il n'avait pas voulu voir le nouveau siècle. Après le choc, c'est les rêves, les images, l'afflux en désordre de ce qu'on imaginait oublié. J'ai tout noté comme ça, à mesure que ça venait, tel que ça venait. Quelques semaines. Ensuite commence le deuil.
    Le livre paraîtrait le 11 septembre 2001. Le voici en numérique, avec un cahier de photographies inédites, les siennes.

    FB



empty