JePublie

  • Extrait court
    Le téléphone ne clignote plus. Aurore et Alexis écoutent maintenant chanter les kilomètres. Ils admirent cette matinée de printemps courir et se défaire dans les rétroviseurs.
    Aurore, plus triste que blessée d'avoir été surprise, retrouve son tonus. Elle peut à nouveau taquiner Alexis qui, par moments, fait semblant de s'assoupir. Et lui donner le change.
    - La route ! dit-elle. On ne dort pas au volant. Tenteriez-vous la mort ? Seriez-vous lâche ? Suicidaire ? Ne provoquez pas les camions ! Regardez ce chauffeur, pas si mal rasé. Je tends la main. Je pourrais prendre la sienne. Il me dit bonjour. Et celuici ! Il s'étonne que vous me fassiez tant de peine. Aurore se penche. Agite le bras.
    - Ces hommes de longs chemins roulent pour me séduire.

  • Semaine sainte

    Jean Bouvier Cavoret

    Extrait
    Markus, pour sa part, sait que s’il l’entreprenait jamais, ce voyage, comme celui du Capucin égorgé, serait sans retour. Qu’il n’aurait pas besoin d’assistance. Il y a longtemps que pour quitter cette terre Markus a choisi la pleine mer.
    — Au large, dit-il, sans Samu ni amis attentifs, personne ne rate jamais rien. Sauter par-dessus le bastingage d’un paquebot qui file en pleine nuit reste imparable.
    Certes, il faut du courage et de l’énergie. Car avant de toucher l’eau il importe de bondir assez loin de la rambarde pour ne pas se fracasser sur une coque haute de quinze étages, ni se faire happer par les hélices. Le geste devant être pur. Comme celui du plongeur de la tombe, à Paestum.
    Markus pense qu’il tient de Dieu lui-même cette invention de la mort en eau profonde. L’affaire remontant à ses années de collège.

  • Qui sont-elles ?

    Jean Bouvier Cavoret

    Fils unique, m?avait-on toujours r?p?t?. La belle affaire ! Fallait-il encore en ?tre certain. Pourquoi et aux d?pens de qui ?tais-je alors rest? l?enfant singulier d?un couple que, malgr? ma jeune existence, je voyais se d?faire et se reconstruire au fil des voyages et des saisons ?
    Cette fixation sur les seins des femmes et les mamelles des animaux me donna un vertige qui d?g?n?ra en une sorte de crise de nerfs.
    A ma d?charge, il faut dire que l?ombre sauvage qui dansait sur le bout de mes pieds en d?bitant ses approximations, exacerbait mon angoisse.
    Alert?e par mes cris de d?sespoir, ma m?re vint pour me consoler et tenter de me calmer. Lorsque je me jetai dans ses bras, je re?us unegifle.
    Dans la famille, on raconte que, en proie ? une jalousie mal contr?l?e et dans ma pr?cipitation, je l?avais mordue ? la poitrine.

  • Rendez-vous

    Jean Bouvier Cavoret

    Il lit en vrac. En cascade. Le vagabondage de ses pensées, de ses souvenirs, entremêle ses fantasmes et ses réalités. Brouille sa façon de s’y aventurer. À chaque page, il s’étonne qu’il suffisait d’un mot de Desoille pour qu’il se croie libéré de ses pesanteurs. De ses obsessions. Et parvienne à mettre un semblant d’ordre dans ses éparpillements.
    Au fil de ce retour dans son passé, une idée s’impose alors à Maxime. Celle d’inscrire, sur le marbre de la tombe de Desoille qui va s’ouvrir, une épitaphe souriante. Un éloge épanoui.
    — Car je vous ai aimé, cher vieux Centaure.

  • Tendre Baiser

    Jean Bouvier Cavoret

    Extrait court
    Tendre Baiser flânait donc un jour dans son quartier les yeux baissés, parlant à ses souliers, lorsqu'il aperçut une photographie qui glissait sur l'eau du caniveau.
    Déchirée, grande comme la main, c'était, sur un fond noir et grisé, une publicité de livre comme on en voit dans les magazines littéraires. C'était, molle et sale, une tête de femme sans cou. Une Gorgone tondue. Regard plissé, cigarette aux lèvres, cherchant qui la regardait. Elle errait entre les courants d'eau de Seine. Tournait sur elle-même. Et repartait.
    Tendre Baiser qui ne croyait pas à ce genre de signes, accompagna pourtant, à petits pas, cette tête perdue. Il lui montra les dents. Cracha même sur elle. Imitant les premiers philosophes mathématiciens géomètres qui expérimentaient ainsi, sur leurs concitoyens, la loi des séries et des probabilités.

  • Pour Narcisse

    Jean Bouvier Cavoret

    Les Muses s'étant ainsi prononcées par leur silence, Zeus, en sa circonspection, fronce les sourcils. Rassemble ses tempêtes. Puis, ne sachant que faire de Narcisse, décide de l'envoyer sur terre.
    - Qu'il aille voir, dit-il, si l'humanité vagissante sera bientôt capable de nous imaginer, nous les dieux. De bâtir les temples auxquels nous avons droit. D'inventer nos vies et nos légendes. De nous adorer. De nous craindre. Si peu que ce soit, il y apprendra toujours quelque chose. S'il est trop tôt, il attendra. Les nymphes le déniaiseront. Et s'ils le jugent utile, les premiers hommes l'apprivoiseront. Ou feront de lui ce qu'ils pourront. Le moment venu. Je le leur offre. En attendant, il vivra, au bord des ruisseaux, sa condition de bel imbécile. Et apprendra peut-être à voir plus loin que le bout de son nez.

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