Littérature générale

  • Extrait court
    Le téléphone ne clignote plus. Aurore et Alexis écoutent maintenant chanter les kilomètres. Ils admirent cette matinée de printemps courir et se défaire dans les rétroviseurs.
    Aurore, plus triste que blessée d'avoir été surprise, retrouve son tonus. Elle peut à nouveau taquiner Alexis qui, par moments, fait semblant de s'assoupir. Et lui donner le change.
    - La route ! dit-elle. On ne dort pas au volant. Tenteriez-vous la mort ? Seriez-vous lâche ? Suicidaire ? Ne provoquez pas les camions ! Regardez ce chauffeur, pas si mal rasé. Je tends la main. Je pourrais prendre la sienne. Il me dit bonjour. Et celuici ! Il s'étonne que vous me fassiez tant de peine. Aurore se penche. Agite le bras.
    - Ces hommes de longs chemins roulent pour me séduire.

  • Rendez-vous

    Jean Bouvier Cavoret

    Il lit en vrac. En cascade. Le vagabondage de ses pensées, de ses souvenirs, entremêle ses fantasmes et ses réalités. Brouille sa façon de s’y aventurer. À chaque page, il s’étonne qu’il suffisait d’un mot de Desoille pour qu’il se croie libéré de ses pesanteurs. De ses obsessions. Et parvienne à mettre un semblant d’ordre dans ses éparpillements.
    Au fil de ce retour dans son passé, une idée s’impose alors à Maxime. Celle d’inscrire, sur le marbre de la tombe de Desoille qui va s’ouvrir, une épitaphe souriante. Un éloge épanoui.
    — Car je vous ai aimé, cher vieux Centaure.

  • Pour Narcisse

    Jean Bouvier Cavoret

    Les Muses s'étant ainsi prononcées par leur silence, Zeus, en sa circonspection, fronce les sourcils. Rassemble ses tempêtes. Puis, ne sachant que faire de Narcisse, décide de l'envoyer sur terre.
    - Qu'il aille voir, dit-il, si l'humanité vagissante sera bientôt capable de nous imaginer, nous les dieux. De bâtir les temples auxquels nous avons droit. D'inventer nos vies et nos légendes. De nous adorer. De nous craindre. Si peu que ce soit, il y apprendra toujours quelque chose. S'il est trop tôt, il attendra. Les nymphes le déniaiseront. Et s'ils le jugent utile, les premiers hommes l'apprivoiseront. Ou feront de lui ce qu'ils pourront. Le moment venu. Je le leur offre. En attendant, il vivra, au bord des ruisseaux, sa condition de bel imbécile. Et apprendra peut-être à voir plus loin que le bout de son nez.

  • Tendre Baiser

    Jean Bouvier Cavoret

    Extrait court
    Tendre Baiser flânait donc un jour dans son quartier les yeux baissés, parlant à ses souliers, lorsqu'il aperçut une photographie qui glissait sur l'eau du caniveau.
    Déchirée, grande comme la main, c'était, sur un fond noir et grisé, une publicité de livre comme on en voit dans les magazines littéraires. C'était, molle et sale, une tête de femme sans cou. Une Gorgone tondue. Regard plissé, cigarette aux lèvres, cherchant qui la regardait. Elle errait entre les courants d'eau de Seine. Tournait sur elle-même. Et repartait.
    Tendre Baiser qui ne croyait pas à ce genre de signes, accompagna pourtant, à petits pas, cette tête perdue. Il lui montra les dents. Cracha même sur elle. Imitant les premiers philosophes mathématiciens géomètres qui expérimentaient ainsi, sur leurs concitoyens, la loi des séries et des probabilités.

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