• Ni creuse, ni fausse, ni plus dure qu'une autre, Adèle n'en a pas moins la dent, jour et nuit. Une fringale chez elle, qui va de pair avec l'amour. Dans son souvenir, chaque homme a sa spécialité : Luc et la truite au bleu, Bernard et les pizzas, Julien et le caviar d'aubergines, Gérard et le lapin en gibelotte... Avec Paul, son mari, c'est dans un restaurant grec que se conclut le contrat. Mais cette perpétuelle affamée éprouvera toujours le besoin de varier ses menus. On ne peut s'empêcher de partager sa gourmandise, ses élans, sa saine boulimie, merveilleux refuge contre l'angoisse. Car derrière le primesaut d'un récit léger comme un sorbet, il y a peut-être la gravité sans histoire de quelque aveu. {La Dent d'Adèle} ne croque pas le morceau, et Marie-Louise n'en fait pas un plat ; c'est une romancière qui possède la discrétion des vrais écrivains.

  • L'oeuvre de Robert Walser, toute en séquences égrenées sur des notes fines, entre rire et pleurs, grâce et gravité, il faut la feuilleter d'une main légère. Ce grand promeneur invite à la promenade. Le fil rouge, c'est lui-même, en ses multiples versions. Il a beau se choisir des masques, de toute façon il est là. Sous couleur d'être marginal, relégué dans l'ombre, il se retrouve toujours au centre. « Le roman auquel je travaille sans cesse, reste toujours le même, et pourrait être défini comme un roman du moi, découpé, fragmenté. » Fritz, Félix, Simon, Jacob, Joseph et les autres, tous parlent d'une seule et même voix, celle de l'homme qui joua son destin sur des mots, et passa les vingt-sept dernières années de sa vie dans un asile psychiatrique. On pourrait se laisser abuser par la netteté de la phrase, sa clarté, l'humour sous-jacent, et ne pas sentir ce tremblement derrière les mots, cette insistance qui trahit la volonté d'exorciser quelque mal. « Ai-je cueilli des fleurs pour les déposer sur mon malheur ? » demande Robert Walser. Étrange fascination de cette vie pleine de trous qui ressemble tellement à la vie.

  • Qui est Sophie de Ségur ? La Sophie bouffon, diseuse d'historiettes, élevée à la dure dans la Russie des tsars, fille du gouverneur incendiaire de Moscou ? La jeune aristocrate que l'on dote d'un trop beau mari lancé dans la vie parisienne ? La mère, la grand-mère, éducatrice attentive et indulgente ? L'écrivain qui fait surgir tout un monde d'enfants, anges et démons, qui incarnent toutes les pulsions de son extraordinaire vitalité ? La campagnarde normande qui peint avec truculence la vie rustique des chaumières et des châteaux ? D'une plume alerte et subtile, Marie-Louise Audiberti décrypte avec bonheur la personnalité complexe de cette femme qui nous fit tant rire et tant frémir.

  • Je ne me suis pas suicidée, pas assez jolie pour ça, je n'ai pas fait de voyages, je n'ai pas eu de maladie grave. Je me suis contentée d'écrire ma vie avec mon corps. Des pleins et des déliés. Ainsi parle Abigaïl... Une femme, un homme. L'amour glisse de l'un à l'autre, versatile et véhément. Ils en rient, ils en pleurent. Chacun pour soi. Abigaïl et Romain vivent désespérément sous le signe du contretemps. Et, tour à tour, ils lancent leur complainte douce-amère, lucide, souvent drôlatique. Leur amour déphasé est un ballet-poursuite sur le pavé de Paris, d'où surgissent, fragiles ou redoutables, les figurants de leur paysage quotidien. À trente-cinq ans, Abigaïl avait renoncé aux hommes : c'est-à-dire qu'il y en avait beaucoup dans sa vie. Comment aurait-elle pressenti que Romain, ce clown facétieux, pernicieux, aurait pour elle le visage de l'amour et de la souffrance ? Comment Romain aurait-il su qu'un jour, plus tard, Abigaïl lui manquerait de façon intolérable ? Vont-ils se trouver ou se retrouver au détour du chemin où les ramène sans cesse le besoin obsédant d'interroger leur passion ? Dans Viens, il y aura des hommes, l'écriture se moque d'elle-même, cédant parfois au rêve et parfois au calembour. Un livre impertinent, grave, acide, tendre, où les mots sont pris, emportés dans une sorte de joute âpre et scintillante.

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