• Où avait-il abouti ? Le sol était dur, glissant, l'air noir et puant. Aucun autre détail ne se signalait. Hormis son mal de tête. Allongé sur le sol moite, Festin gémit avant de dire : « Bâton ! » Que le fût en aulne refuse de venir dans sa main indiqua au magicien qu'il courait un danger. Il s'assit. Faute de disposer de son bâton pour émettre une clarté adéquate, il claqua des doigts et prononça un Mot afin de produire une étincelle dont jaillit un feu follet crachotant qui roula sur lui-même. « Monte », dit-il. La boule bleue, oscillante, s'éleva jusqu'à éclairer une trappe en voûte, si loin au-dessus de lui qu'en s'y projetant il vit son propre visage réduit à un point pâle dans l'obscurité douze mètres plus bas. La lumière ne tirait nul reflet des parois humides, tissées de nuit par magie. Il réintégra son corps. « Éteins-toi. » Le feu follet expira. Festin s'assit dans le noir et fit craquer ses phalanges.

    Ursula K. Le Guin Le Mot de déliement

  • Asante part en hurlant. L'enfer est une chambre de réverbération pleine de cris, d'eau de mer et de chocs métalliques. Des ombres monstrueuses passent sur les cloisons, de la lumière verte ondule et s'entrecroise sur la moindre surface. Telles des créatures qui surgissent d'un lagon brillant, les Sahilites émergent du puits central en ouvrant le feu : le milieu du corps de Rashida explose en une brume sombre, sa moitié supérieure tombe sur le pont. Kito est toujours en train de se traîner vers le fusil à harpon sur le séchoir... comme si un vieil outil de pêche pouvait repousser ces monstres avec leurs flingues, leur air comprimé et leurs petites cartouches qui s'enfoncent loin dans votre chair avant de vous montrer l'effet sur vos intestins de la libération de cinq cents atmosphères.
    Asante a moins que ça.
    Il n'a que ses poings...

    Peter Watts
    ZeroS

  • Bifrost T.76

    Revue Bifrost

    Regarnis la pipe. Si je dois raconter cette histoire comme il faut, j'aurai besoin de son aide. C'est bien. Non, inutile de rajouter une bûche dans le feu. Laisse-le mourir. Il y a pire que l'obscurité.
    Ecoute la taverne grincer et gémir dans son sommeil ! Ce ne sont que ses os et ses pierres qui se tassent, pourtant on jurerait entendre le plus esseulé des spectres. Il est tard. On a barré la porte, clos les portes à chaque bout du Pont.
    Le feu dépérit. Dans le monde entier, il n'y a d'éveillés que toi et moi. Ce récit ne convient guère à des oreilles aussi jeunes que les tiennes, mais... Oh ! Pas de cet air renfrogné. Tu vas me faire rire, ce qui messied à ma triste histoire. Bon, voilà qui est mieux.
    Rapprochons nos tabourets des braises, que je te dise tout...

    Michael Swanwick Le Récit du changelin

  • MARTIN SE RÉVEILLA dans un vaste lit blanc, aux côtés d'une brune endormie qui portait une nuisette en dentelle blanche. Il ne connaissait ni cette pièce, ni cette femme.
    Lentement, il se redressa sur son séant, dans l'attente de la douleur. Celle-ci brillant par son absence, il posa la main sur l'épaule de la dormeuse qui tressaillit, sans se réveiller ; ce léger mouvement lui fit retirer sa main, qu'il contempla - des doigts roses, robustes.
    Son alliance avait disparu...

    Nancy Kress
    Martin le mercredi

  • Jordy Verrill était seul sur sa propriété bordant Bluebird Creek quand la météorite traça son sillage de feu à basse altitude et s'enfouit dans la rive orientale du ruisseau. Le ciel du soir, lumineux vers l'ouest, violet au-dessus de sa tête, noircissait à l'est où luisait le cierge magique de Vénus. On était le 4 juillet ; Jordy comptait aller en ville admirer le vrai feu d'artifice lorsqu'il aurait fini sa dernière parcelle d'érables à sucre, qu'il s'occupait d'entailler et de panser. Mais même les gros soleils allumés en fin de spectacle ne valaient guère le bolide au corps brillant qui avait fendu la voûte céleste d'un crachotement rouge terne... Stephen King Mauvaise herbe

  • Aujourd'hui maman m'a appelé monstre. Tu es un monstre elle a dit. J'ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu'est-ce que c'est qu'un monstre. Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l'eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu l'eau et elle a rendu du sale. Je n'ai pas aimé. Maman est jolie je sais. Ici dans l'endroit où je dors avec tout autour des murs qui font froid j'ai un papier. Il était pour être mangé par le feu quand il est enfermé dans la chaudière. Il y a dessus FILMS et VEDETTES. Il y a des images avec des figures d'autres mamans. Papa dit qu'elles sont jolies. Une fois il l'a dit. Et il a dit maman aussi. Elle si jolie et moi quelqu'un de comme il faut. Et toi regarde-toi il a dit et il avait sa figure laide de quand il va battre. J'ai attrapé son bras et j'ai dit tais-toi papa. Il a tiré son bras et puis il est allé loin où je ne pouvais pas le toucher. Aujourd'hui maman m'a détaché un peu de la chaîne et j'ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C'est comme ça que j'ai vu la terre boire l'eau de là-haut... Richard Matheson Journal d'un monstre

  • MARSHALL GROVE était né dans Borough, en une année où les démo-lisseurs avaient, on ne sait en obéissance à quel ordre municipal, cessé de manier, dans ce vieux et pittoresque quartier, le fer et le juron. Au fait, l'épicerie paternelle où il vit le jour, parmi les barils de mélasse, les régimes de millet et les bocaux de marinades, se trouvait à l'angle de Marshallsea Street et d'une venelle sans nom où ne s'ouvraient que d'antiques remises. Son père, Sol Grove, qui avait les mauvais payeurs en horreur, déplorait de tout son coeur sec et honnête la disparition de la vieille prison pour dettes : la Marshall Sea, et c'était par double estime pour cette geôle de la justice financière et de la rue qui abritait son négoce, qu'il donna à son fils le nom de Marshall, au mépris du parrain, Jérémiah Tulkes, qui aurait voulu éterniser son honorable prénom au moyen de la descendance des Grove.

    Jean Ray
    L'Histoire de Marshall Grove

  • Le film se déroulait dans mon esprit, clair comme de l'eau de roche, et je me retrouvais dans la cellule 14 de la Fusée Quatre tandis que les minutes s'égrenaient et que les parois vibraient chaque fois qu'avait lieu l'explosion qui lançait l'un des engins ; les dix hommes dont je faisais partie patientaient là, dans leur hamac, prisonniers à l'intérieur de cette boîte de métal sans fenêtres et de forme bizarre. On attendit jusqu'au moment où l'énorme main de géant s'abattit sur nous et que son soufflet nous enfonce dans les ressorts de nos couchettes, nous écrasant à nous étouffer, alors qu'on luttait pour respirer, que le sang nous rugissait dans la tête, que notre estomac se soulevait en dépit de toutes les pilules qu'on nous avait fait ingurgiter et qu'on entendait rire le géant. Broum ! Broum ! Broum !
    Il semblait que ces soufflets ne s'arrêteraient jamais ; ils nous martelaient le ventre, nous coupaient le souffle ; on entendait vomir un gars, un autre sanglotait et le Broum ! Broum ! meurtrier riait toujours. Puis le géant cessa de rire, de nous souffleter, et on sentit à nouveau ce corps douloureux et tremblant qu'on était surpris de redécouvrir. Walter Millis jura tout son saoul dans le hamac au-dessous de moi, Breck Jergen, notre sergent d'alors, se débarrassa péniblement de son harnais pour venir voir où nous en étions, puis, dans le brouhaha, une voix faible, cassée, annonça, hésitante : « Breck, je crois que je suis blessé... »

    Edmond Hamilton
    Comment c'est là-haut ?

  • Debout dans la salle de bain, Adam récita l'incantation griffonnée sur la serviette en papier, s'attendant presque à voir quelque apparition au regard mauvais prendre sa place dans la glace une fois la dernière syllabe prononcée. Dans son cou, la clapet se courba puis se détacha dans un petit bruit sec. Adam se saisit de la plaque de peau avant qu'elle ne tombe et la déposa sur une feuille d'essuie-tout bien propre. Il avait du mal à voir l'intérieur de l'ouverture, tout en n'étant pas certain de le vouloir véritablement, mais il trouva le port au toucher sans souci. Il retourna dans la chambre, prit la carte mémoire sur la table de nuit avant de s'allonger, prenant soin de baisser l'intensité des lumières.
    [...] Adam positionna la carte mémoire.

    Greg Egan
    La Vallée de l'étrange

  • Sa progression était particulièrement ardue. Son cheval vacillait en tentant de franchir les rigoles, glissant sur des pentes instables, heurtant des arbres dont les branches lacéraient le visage et les mains de son cavalier. On n'y voyait rien devant soi et les éclairs étaient plus une gêne qu'un avantage. Reynolds avançait à travers un enfer de feu et de fureur, aveuglé, étourdi et frappé par l'assaut cataclysmique des éléments déchaînés. La nature avait cédé à la folie, manifestations saturnales dans laquelle toute notion de lieu et de temps était devenue indistincte. Une langue blanche, aveuglante, darda depuis les cieux noirs avec un craquement retentissant. Un chêne noueux vola en éclats. Le cheval se cabra en hennissant, trébucha parmi les rochers et les buissons. Une branche heurta la tête de Reynolds, qui bascula sur son arçon de selle, sonné, et ne resta assis que par pur instinct...

    Robert E. Howard
    Les Eaux en furie

  • Un épi de blé noir sur fond rouge. L'épi s'étirait en amande pointue, on ne pouvait s'empêcher de penser à la lame d'une épée. Sable sur lit de gueule, Merlin ne connaissait pas les mots, il ne savait rien de l'héraldique, il ne savait rien du monde. Le dessin très stylisé se trouvait sur un rectangle de tissu synthétique, un drapeau attaché à la lance d'un equites abattu. En voyant le dessin au bout de la lance couchée de ce garçon que Marie, la sage Marie avait allongé d'une balle en pleine tête, il se souvient d'avoir formulé ces mots à voix haute pour la première fois : la dame des moissons, avec un frisson de peur et de fascination comme s'il avait été capable alors de distinguer dans l'avenir son propre chemin, ses propres transformations. Les autres restaientsaisis par l'arrivée soudaine des quatre puppies, et la surprise d'avoir vu l'equites sortir du chemin, sa lance accrochée au dos portant l'étendard de l'épi. Celui-là avait failli les avoir tous, jusqu'au sacrifice d'Ishmaël... Laurent Kloetzer La Confirmation

  • Il y aura des gens pour vous affirmer que l'habit fait le moine et, en général, ils ont tort. Toutefois, il serait justifié de dire que, quand le jeune marquis en devenir avait enfilé ce manteau pour la toute première fois, se contemplant dans le miroir, il s'était alors redressé et sa posture modifiée tant il savait, à observer son reflet, que le personnage qui arborait un tel manteau n'était pas un adolescent quelconque, pas un quelconque chapardeur et trafiquant de faveurs. Le garçon revêtu du manteau qui, à l'époque, était trop grand pour lui, avait souri à son image et s'était remémoré une illustration vue dans un livre : le chat d'un meunier dressé sur ses deux pattes de derrière. Un chat décidé, habillé d'un beau manteau et de grandes et fières bottes. Aussi s'était-il attribué un nom. Un tel manteau, il le savait, était d'un genre que ne pouvait porter que le marquis de Carabas... Neil Gaiman Comment le marquis retrouva son manteau

  • Mon portable vibre. Je paie le taxi.
    Je m'époumone : « Les enfants, papa est rentré ! » Un ballon de foot traîne sur la pelouse. Mon téléphone vibre à nouveau. Je regarde l'écran. Liz. J'appuie sur le bouton sans y penser. Je trébuche sur un gant de baseball. La voix dans l'écouteur monte et descend en montagnes russes. 
    « Il faut que je te parle. »
    Une pointe me traverse le coeur.
    « Moi aussi.
    - Je ne sais pas à qui le dire. Même Nathan, je ne suis pas sûre qu'il me croirait. » 
    Je couvre le micro de la main et crie : « Jérôme ! Charles ! »
    « J'ai fait vérifier les données, murmure Liz. J'ai fait amplifier les courbes. Et le résultat est là, presque imperceptible. J'ai refait trois fois les tests. »
    Un cri traverse le quartier. Le chien des voisins hurle. Un picotement dans ma nuque. « Charles ! Jérôme ! »
    Des sirènes de police percent l'air.

    Olivier Caruso
    Ex Silentio

  • Du plus loin quil men souvienne, je me rendais dans la maison jaune pour le compte de ma mère. Chaque mercredi matin vers neuf heures, jouvrais cette bâtisse défraichie avec une clé du trousseau quelle mavait confié. A lintérieur, il y avait un vestibule et deux portes, dont lune, enfoncée, donnait sur un escalier branlant. Je déverrouillais lautre et jentrais dans lappartement obscur. Le corridor, au lustre toujours éteint, sentait lhumidité et la vieillesse. Jamais je nai effectué ne serait-ce que deux pas dans ce petit couloir où la moisissure se mêlait aux ombres et qui semblait disparaître un peu plus loin. Comme la porte de la chambre de Mrs. Miller se trouvait juste devant moi, je me contentais de me pencher et de frapper au battantChina MiévilleLes Détails

  • Quatre étages plus bas, au numéro 2 de la rue des Beaux-Arts, la librairie de La Balance est restée ouverte. Derrière la vitrine couverte de buée, on peut deviner la joyeuse assemblée qui s'y presse. Un placard, sur la porte, annonce pour ce soir le vernissage de la première exposition française de science-fiction. [...] A l'intérieur, les bouteilles de Sancerre tournent, les rires fusent, les esprits s'échauffent. Le petit local est plein à craquer. Il y a Jacques Bergier et Michel Pilotin, au coeur chacun d'un petit cercle de discussion. Des zazous tirés à quatre épingles se prennent en photo avec le grand robot en fer-blanc déniché dans une casse de Montreuil. Des inconnus bouquinent la collection de titres rares réunie pour l'occasion. Indifférent au brouhaha, Pierre Versins passe de tome en tome, griffonnant trois mots dans un carnet avec un rogaton de crayon gris. Valérie Schmidt, la patronne, fait salon à l'étage pour les quelques journalistes qui ont consenti au déplacement. Ils attendent Queneau, qui ne viendra pas. S'étonnent de la nouveauté de ce genre littéraire venu d'Amérique et vieux de plus de trente ans. La libraire parle du jazz, de la guerre, de l'espoir en l'homme. Montre les photos des immeubles que Gaudi a construits à Barcelone.

    Puis la porte s'ouvre, en bas, et Jacques Sternberg entre...

    Léo Henry Le Major dans la perpendiculaire

  • Me voilà seul dans la maison, et les souvenirs reviennent.
    Les miens, ceux de mon été ici, celui de mes huit ans, l'été de personne d'autre. Pas celui d'Hugo. Le mien.
    Tout a commencé par l'image de la gouvernante en train de m'entraîner le long d'un des couloirs de l'étage, surgie de nulle part alors que j'empruntais le couloir en question. Puis des moments précis avec Carl, des jeux, des discussions, la certitude très nette que je l'admirais, que j'adorais sa présence mais qu'il n'était pas vraiment là, pas tout à fait comme nous. Certains souvenirs sont anodins.
    D'autres sont des bribes isolées qui ne riment à rien.
    J'ai des flashes d'une grande salle rouge et de jeux impossibles...
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    Mélanie Fazi La Clé de Manderley

  • Le dernier homme sur Terre ignorait qu'il était le dernier. Et il s'en serait fichu s'il l'avait su. Il n'avait rencontré que de rares humains au cours de sa vie, aucun depuis que sa femme avait cessé de tousser pour se taire à jamais. Quand était-ce

  • C´est étrange comme les paysages les plus tristes, ternes, si pathétiquement humains, acquièrent dans leur déroulement, vus de la fenêtre du train qui nous emporte, un intérêt singulier. Les plans successifs s´animent sur le ciel immobile. Tout un décor de théâtre élisabéthain se met en branle, là, sous mes yeux. Et rien ne peut plus tout à fait être désigné comme laid ou vide, pas même les champs sans fin ou les banlieues en grisaille. Alors que la tête de mon horripilante filleule tangue contre ma cuisse - que, dans sa somnolence, elle a dû confondre avec l´accoudoir -, je songe aux précipitations de notre globe dans l´espace, à ses girations terribles, et je me dis que si nous en avions conscience, hurlant notre terreur comme la filleule hurlant à mon oreille à bord d´un wagonnet de montagnes russes, nous prêterions plus d´attention à ce monde et à nous même...

  • La fille était une Barbie, cela ne faisait aucun doute : elle en avait la chevelure et la tenue chic très élimée mais qui avait dû engloutir une grande partie de son maigre budget. Le garçon, de dos, ne montrait quun imperméable et un chapeau. Un Marlowe ? Un Maigret ? En tout cas une de ces ids bon marché populaires dans les sleumes et qui, au bout du compte, condamnaient à y rester. Depuis quand ny avait-il pas eu de Maigret sur le décapodium national, sans parler du pentapodium continental ? Des dizaines dannées.

    Il faudrait un joueur exceptionnel pour changer cela, et un joueur exceptionnel ne choisirait pas une id à la popularité trop locale pour atteindre un jour le podium mondial.
    Le garçon et la fille sembrassaient au beau milieu de la rue. Ils avaient lâge où lon peut se permettre cela en se moquant du regard des autres et des nanocams. Quils en profitent...

    Michel Pagel Cosplay

  • Sorn n'a plus faim depuis longtemps. Il se contente de survivre à l'absence ; par-delà quelques parsecs, loin de ce monde en périphérie de la nébuleuse N-24 où il vient d'atterrir, elle s'en est allée au creux de l'espace noir. Et souvent elle vient lui sourire dans ses pseudorêves. Naëva est là, au sommet d'une vieille colline. Elle l'attendait depuis son dernier passage et la jeune femme n'a montré aucun signe d'impatience. Tous deux se retrouvent ainsi dans la lumière mordorée d'un soir ; un air doux glisse sur cet endroit qu'il ne connaît pas vraiment, toujours un peu le même d'une fois à l'autre, jamais tout à fait différent. Le Temps n'existe pas. Il y a un soleil rouge accroché au fond jauni du ciel. Lorsque Sorn le veut bien, il peut apercevoir des arbres grèges qui pointillent les champs nus, là-bas, aux franges brumeuses des grandes vallées... Thierry Di Rollo Proscenium

  • Bifrost T.79

    Revue Bifrost

    De toutes les personnes qu'elle connaissait, Eleanor Voigt avait le mtier le plus trange : travailler huit heures par jour dans un bureau o il ne se passait rien. Son emploi consistait surveiller un placard mural. Sa table comportait un bouton qu'elle devait pousser si quelqu'un sortait de ce rduit. Il y avait au mur une grande horloge. A midi pile, Eleanor allait dverrouiller la porte du local avec la cl qu'on lui avait confie. Nu, il ne comportait ni trappe d'accs, ni panneau drob ; elle avait pris soin de l'inspecter. Il s'agissait d'un placard vide, point final. Si elle remarquait quoi que ce soit d'inhabituel, elle tait cense regagner sa table et appuyer sur le bouton... Michael Swanwick Les Lgions du temps

  • La fête foraine était arrivée comme un vent d'octobre, comme le vol noir d'une chauve-souris sur le lac glacial, dans un concert nocturne d'os entrechoqués, de plaintes, de soupirs et de murmures tout le long des toiles de tentes battues par une pluie sombre. Elle devait rester un mois durant au bord du lac aux eaux grises et agitées, sous un ciel de plomb traversé d'orages de plus en plus violents. C'était la troisième semaine, un jeudi, au crépuscule, et les deux garçonnets longeaient les berges du lac dans le vent froid.

    « Allez, tu vas pas me faire croire ça, disait Peter.
    - Viens, je vais te montrer », dit Hank.

    Soulevant des plumets d'eau pulvérisée dans le sable brun du rivage fouetté par les vagues, ils coururent jusqu'au champ de foire.

    Il avait plu. La fête foraine sommeillait, déserte, auprès du lac clapotant, sans personne pour acheter des tickets aux guichets noirs écaillés ou espérer gagner les jambons salés aux roues gémissantes de la loterie. Pas le moindre phénomène sur les grands tréteaux. L'allée centrale n'était occupée que par le vent qui faisait claquer les tentes grises comme de gigantesques ailes préhistoriques.

    Ray Bradbury La Grande roue

  • La première fois, ils venaient tout droit de la mine à ciel ouvert, Trager et les autres, les presqu'hommes plus âgés qui contrôlaient leurs cadavres à ses côtés. Cox était l'aîné et, en raison de son expérience, il avait déclaré, péremptoire, que Trager devait les accompagner, même s'il n'en éprouvait aucune envie. Un autre membre du groupe avait ri avant de faire remarquer que Trager ne saurait même pas comment s'y prendre. Mais Cox, le meneur, l'avait harcelé jusqu'à ce qu'il cède. Et, le jour de paie, Trager suivit les autres à la Maison des corps perdus, anxieux mais impatient, et, arrivé au bas de l'escalier, il remit son argent à un homme qui lui donna en échange la clé d'une chambre. Il entra dans la pièce obscure en tremblant, avec appréhension. Ses compagnons avaient gagné d'autres chambres, le laissant seul avec elle (non, ça, pas elle, ça, se rappela-t-il avant de l'oublier aussitôt) dans ce local gris et miteux avec une seule lampe fumeuse.

    George R. R. Martin Retour aux sources

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