Coop Breizh

  • Extrait
    Le guerrier ressentit le choc de la flèche sur son flanc gauche. Sans douleur. Tirée de trop loin, elle n’avait plus assez de puissance et ne fit que buter sur une côte, entamant la peau qui la recouvrait. Le danger augmentait singulièrement. Le duel à mort engagé contre l’étranger, venu sans doute dérober des fragments de pierre bleue, comme lui, devait se terminer immédiatement. Il redoubla les frappes avec sa lourde épée de fer, acculant son adversaire contre l’énorme pierre levée indiquant comme les autres le lever du soleil, marquant le début des jours qui s’allongeaient.
    Mais l’homme se défendait astucieusement. Il se contentait de parer les coups afin d’épuiser son agresseur. Il avait bien remarqué la flèche qui signifiait un ennemi supplémentaire. Probablement un des gardiens du cercle des pierres bleues excitant les convoitises, même au-delà des mers. Leurs fragments pilés guérissaient nombre de maladies. Portés cousus dans les vêtements, leur charge tellurique protégeait des mauvais sorts, écartait les esprits malfaisants.
    Le dos maintenu bien calé contre le bloc colossal, l’étranger essayait d’amener l’épée de son rival à frapper la masse de pierre en se dérobant au dernier moment. C’était risqué, mais l’arme pouvait ainsi se briser ou se tordre. Ce qui lui donnerait un avantage décisif. Il était doublement à l’abri des tirs de l’archer invisible en étant le dos sur la pierre, et l’assaillant faisant écran face à lui. D’où pouvait bien venir ce dernier ? D’après son accoutrement ce pouvait être un Cimbre1. Leur réputation de guerriers farouches était connue de tous les Celtes. Les récits de leurs incursions épouvantaient les populations de Brittons2. Ils n’hésitaient pas à s’aventurer très loin, maîtrisant parfaitement la science de la navigation, avec un courage exceptionnel qui leur permettait de dominer les mers les plus hostiles.
    Cette fois la flèche se planta profondément dans la cuisse. Donc le tireur s’était rapidement rapproché. Surpris par l’impact, le Cimbre s’immobilisa une fraction de seconde, l’épée levée. Alors le Carnute, prenant appui sur son support de grès, d’un terrible mouvement tournant, lui trancha la tête. Laquelle roula jusqu’à une petite déclivité où elle s’immobilisa dans la position verticale, tel un monstrueux champignon. Les yeux fixés sur l’infini n’exprimaient qu’un étonnement dont toute souffrance était proscrite. Le Carnute3 ne s’attarda pas à savourer sa victoire. Sa besace pleine d’éclats de pierre bleue, bien fixée sur son torse, il s’élança en zigzaguant entre les colonnes de l’immense cercle. Il abandonnait sa masse de granit qui lui avait servi à fragmenter le bloc initial. Le druide en serait sûrement irrité car elle était élaborée avec soin. Mais le poids de cet outil devenait une gêne, et la priorité était de rapporter les précieux minéraux. Il lui fallait franchir l’espace dénudé autour du lieu sacré pour rejoindre son cheval dissimulé dans la forêt.
    Commencerait le retour de ce grand voyage portant les espoirs des habitants de son village. Se remémorant la direction de la flèche plantée dans la cuisse du guerrier cimbre, il courut à découvert dans l’axe opposé. Il atteignait presque l’orée de l’imposante futaie quand la pointe de silex lui perfora le poumon gauche. La douleur sourde, abominable, le paralysa. Il comprit aussitôt que son expédition se terminait là. En homme brave, ce qu’il avait été toute sa courte vie, il fit face à l’archer, le menaçant de son épée. Geste dérisoire que son honneur lui dictait. L’homme, de haute taille, se détachait à contre-jour en cette fin d’après-midi. Rassemblant les restes de son énergie, le blessé se dirigea sur lui le plus vite possible. Il projetait par sa bouche ouverte des bulles sanglantes qui éclataient sur son menton, le maculaient de gouttelettes sinistres.
    Posément, l’archer l’ajusta et tira successivement trois projectiles qui se fichèrent dans la poitrine. Le Carnute finit son attaque au ralenti et s’écroula au pied de son exécuteur, face contre terre.
    Plus rien ne bougea pendant quelques secondes. Puis le gardien des lieux suspendit son arc à l’épaule. D’une main il tira le cadavre à couvert sous les arbres, et récupéra le cheval qu’il détacha. C’était une bête magnifique, d’une race inconnue dans cette contrée. Il l’offrirait au chef du village, qui ainsi ne lui refuserait plus sa fille sous prétexte de ne recevoir aucun présent de valeur en échange. Par prudence, il l’emmena en le tirant par les rênes. Le chevaucher eût peut-être été dangereux. Le soir venait rapidement. Il n’y avait plus à craindre de pilleurs à cette heure-ci. Aucun homme sensé n’oserait défier dans le noir la magie de cet endroit gardé la nuit par des forces terrifiantes.
    Le destin lui fut impitoyable. Il ne revint jamais car, le lendemain, il perdit sa vie dans un combat stupide contre des guerriers du village voisin venant prendre une revanche sur une défaite qu’ils avaient subie peu de temps auparavant.
    La tête tranchée du Cimbre fut oubliée dans la déclivité de terrain, où les corbeaux, les insectes, la pluie et le soleil la débarrassèrent rapidement de sa chair. Le crâne s’enfonça dans le sol jusqu’à une roche qui le bloqua presque au ras de la lande.



  • Ici finit la terre

    Gérard Chevalier

    Extrait
    Août 1944
    Avec la marée montante, une légère brise iodée venait rafraîchir les îliens en proie à une agitation joyeuse pour fêter leur libération toute récente des autorités allemandes. Rassemblés au bourg, ils installèrent des tréteaux le long de la jetée pour un banquet monumental. Le maire et le curé, tous deux natifs de la région et dont les sentiments mutuels étaient amicaux, avaient sorti leurs réserves de lampions en papier multicolores. Aidés de leurs ouailles laïques et catholiques, ils accrochaient les luminaires partout où ils le pouvaient, plaçant une petite bougie à l’intérieur, la fixation accomplie.
    Les familles avaient fait venir tous leurs proches pour cette fête exceptionnelle, après cinq ans de privations et de tristesse.
    Liu Chang, ou plutôt Chang Liu pour les Français, se démenait avec toute son énergie pour porter, tirer, clouer, offrir sa bonne humeur et ses muscles partout où cela était nécessaire.
    Ce jeune Chinois était considéré comme un enfant du pays. Pourtant son statut d’étranger était extrêmement particulier. Il n’était pas réfugié politique, loin de là, il n’était pas naturalisé dans son pays d’accueil, il n’avait aucun visa ou titre de séjour. Il était là tout simplement. Avec la protection des fonctionnaires de la préfecture et du maire de l’île, profitant de la pagaille et des perturbations engendrées par la guerre pour le soustraire à l’attention de l’occupant. Il y avait une raison affective à cela, inspirée par la compassion envers le destin tragique subi par son père. Un fait historique cruel et complètement oublié avait eu lieu pendant la Première Guerre mondiale.
    Les Anglais, bien implantés en Chine où leurs appétits colonialistes commençaient à se rassasier, avaient lancé une offre publique d’engagement militaire à leurs côtés. Ils promettaient en échange une bonne rétribution et une aide aux familles chinoises en cas de décès des volontaires pour cette guerre qui ne les concernait en aucun cas.
    Deux cent mille hommes se présentèrent et furent enrôlés. La grande pauvreté qui régnait alors en Chine en avait été la raison principale. Peut-être aussi les tonnes d’opium que les Britanniques importaient de leur empire des Indes pour abrutir les masses aidèrent-elles ce recrutement.
    Avec la conviction que la vie d’un soldat de Sa Majesté était bien plus précieuse que les autres, on envoya les Chinois en première ligne dans les combats après un entraînement sommaire ; ce qui provoqua leur anéantissement rapide. Sur les deux cent mille sacrifiés, un seul survécut : Liu Fu-li, le père de Chang. Il parvint à regagner son pays où il trouva sa famille anéantie à l’occasion d’un soulèvement local contre les Anglais, durement réprimé, la population étant exaspérée par leurs promesses jamais respectées.
    Seul Chang, né pendant l’absence de son père, avait été sauvé et caché par des voisins. Fu-li le recueillit, s’enfuit en France où il se remaria avec une Française et obtint la naturalisation, oubliant de demander celle du petit garçon né en Chine. Curieusement, personne ne s’en soucia. Chang devint français de fait en toute illégalité, aucune administration ne vérifiant à l’époque son acte de naissance. Le certificat de baptême obtenu par sa belle-mère lui servit de passeport. Jusqu’au jour où, après son baccalauréat, un inspecteur d’académie plus pointilleux que les autres s’aperçut de l’anomalie.
    L’envahissement de la Pologne et la mobilisation générale contre les vues hégémoniques du chancelier Hitler renvoyèrent l’inspecteur à des problèmes plus fondamentaux. Chang avait vingt et un ans.
    Son père eut l’honneur en tant que nouveau citoyen français d’être invité à combattre à la mesure de ses moyens : on lui fit surveiller les voies ferrées.
    Sa belle-mère, prévoyant qu’on ne ferait pas trop de difficultés pour envoyer Chang à la boucherie, fit accepter le jeune homme dans une famille d’amis dont les parents habitaient une île en Bretagne, où, lorsqu’il fut installé, pas un militaire ne s’intéressa à son cas. Par chance il paraissait beaucoup plus jeune qu’il ne l’était en réalité. Musclé, svelte, imberbe comme presque tous les Chinois, en cette belle journée de festivités, Chang, malgré ses vingt-huit ans, offrait aux regards le visage immature d’un grand adolescent, renforcé dans sa jeunesse par un sourire permanent et de grands yeux marron à l’expression malicieuse.
    Pourtant il était orphelin depuis peu, Fu-li ayant disparu quelque part dès le début du conflit, et sa belle-mère sous le bombardement par l’aviation américaine de Nantes où elle avait eu la mauvaise idée d’aller voir sa mère très âgée. Le jeune homme n’avait jamais affiché son chagrin, probablement par atavisme, les Orientaux considérant qu’il est impoli d’ennuyer les autres avec ses propres malheurs. Contrairement aux Français qui en font volontiers leur sujet de conversation favori.
    — Chang ! Viens me tenir l’échelle ! vociféra le curé en équilibre instable.
    — Va me chercher la brouette ! hurla la femme du maire, les bras débordant de vaisselle et de toiles cirées.
    On avait calé quelques petits tonneaux sur les planches des tréteaux et le vin coulait généreusement bien que l’on fût loin de l’heure du dîner.
    Il avait encore la fraîcheur de la cave du café. Le maire et le conseil municipal avaient voté à l’unanimité la distribution gratuite des nectars sur le maigre budget de la commune. Avec le sentiment du devoir accompli pour une journée aussi extraordinaire.
    À son arrivée sur l’île, Chang avait compris d’emblée les codes qui régissaient la vie de la petite population, partagée en deux groupes inégaux bien distincts : le peuple des gens de mer et le peuple des cultivateurs. Les pêcheurs, dans leur ensemble, se montraient joviaux, plus généreux, attentifs au bien-être de leur entourage. Les maraîchers, rudes, assez renfermés, ne pratiquaient pas beaucoup le français, pourtant obligatoire à l’école. Ils communiquaient de préférence en breton. Chaque groupe avait bien évidemment des parents dans l’autre. Mais le mimétisme des clans finissait par marquer le nouveau venu. Seul Chang manifestait une grande aisance dans ses relations avec les uns ou les autres. Le don d’une subtile diplomatie veillait sur son comportement quotidien, lui faisant détecter dans la seconde un débordement de jalousie ou de rancune dans les propos de son interlocuteur.
    Comme tous les êtres qui vivent en vase clos, les îliens n’en étaient pas exempts, loin de là. Surtout après cinq ans bouleversés pendant lesquels des tiraillements incessants assaillaient les mentalités, réveillant les vieux démons, exacerbant les opinions, créant des situations complexes que les intelligences les plus faibles ne pouvaient pas résoudre.
    — Tiens ! Les voilà ceux-là !
    Le vieux Yann désigna du menton le bateau navette qui accostait. Une douzaine de gendarmes en uniforme sautèrent sur le quai où deux marins-pêcheurs leur tendirent la main pour les empêcher de tomber, car ils étaient armés de fusils et évitaient de les cogner contre le bord de granit. Un capitaine et un adjudant-chef les disposèrent en rang par deux. L’adjudant commanda la marche au pas cadencé. Leur apparition introduisit un peu de calme dans la foule. Les gens leur faisaient sans le vouloir une haie d’honneur le long des maisons.



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